"Une histoire d'hiver", par Dami

Une fois, j’ai souri.

C’était il y a ben ben longtemps, j’étais un adolescent et comme ben des adolescents, j’avais des boutons, je mangeais un peu trop de poutines à la cafétéria et j’avais perdu foi en l’humanité. Pendant que mes amis perpétuaient la tradition en subissant divers cours aussi « palpitants » les uns que les autres, je me promenais en forêt pour prendre une pause de bruits et tenter de calmer ma rage contre toute… pis moi-même.

Comme ben des adolescents (et des adolescentes, ne soyons pas sexistes), je me détestais.

Je n’allais pas souvent à mes cours, j’étais du genre à briller par mon absence. Quand je daignais me présenter, le monde suggérait que c’était peut-être l’apocalypse ou disait qu’il me croyait mort. J’étais aussi le gars qui trainait son sac à dos partout et qui ne souriait jamais. Pourtant, j’avais un bon humour : les commentaires déplacés, c’était ma spécialité… et j’étais pas pire pour recevoir des gifles aussi (je suis sûr que ma mâchoire à développer une résistance hors du commun à la longue).

Bref, je ne souriais jamais, à part un léger sourire en coin de temps en temps, ben ben timide et discret…

Or, cette journée-là (il faut bien que j’en vienne au rapport avec l’hiver un jour ou l’autre), j’ai souri. Au début non par contre. Au début, j’étais sur le bord de la falaise et je ne me pensais qu’à sauter. J’étais pas juste un des gars bizarres de l’école, j’étais aussi en dépression pis ça tapait fort, des fois. Mais même sans cette joyeuse maladie, je n’en pouvais plus du manque de jugeote collectif. Vous pouvez m’imaginer en train de sauter et de crier : « Honte à toi, manque de jugeote collectif ! »

Ça sonne tellement mal, je vais la rire pendant dix ans.

Euh, bref, je m’égare…

Concentre-toi sur l’hiver Dami, l’hiver !

J’avais décidé de ne pas mettre fin à mes jours et je retournais à l’école un peu à contrecoeur. J’étais épuisé, à bout et j’avais hâte de voir mes amis pour considérer que j’avais peut-être fait le bon choix. Imaginez-moi la tête baissée, en train de broyer du noir et de soupirer toutes les deux secondes. J’étais le mélodrame en personne ; la tristesse, la souffrance, la profondeur de l’humanité, les elfes noirs et le brocoli n’avaient plus de secrets pour moi… quand soudain, j’ai glissé sur la glace.

Je ne suis pas seulement tombé, c’était une côte et il y avait de la glace sur plusieurs mètres de long. Le ridicule de la situation la rendit magique : moi qui glisse aussi longtemps dans une panoplie de positions plus inexpliquées les unes que les autres, certaines un peu forcées seulement pour rendre cette pause « du quotidien mangeur d’enfance et d’innocence » encore plus amusante, plus vraie.

Une fois en bas de la côte, j’avais tellement ri, j’étais tellement bien, qu’une seule idée m’habitait : recommencer. Mais je suis resté là à savourer le moment, à sourire, couché dans la neige.

Glisser, définitivement mieux que la masturbation, que l’alcool, que la drogue… définitivement mieux que sauter en bas de la falaise. Il fallait que je trébuche pour m’en souvenir, je te remercie l’hiver !

Sincèrement, merci pour cette fois-là… et pour toutes les autres qui ont suivi.

Ton fidèle complice,
Dami

Dominic Fortin-Charland
1 février 2012