"L'horloge sonne", version 1

L’horloge sonne. Mes doigts immaculés de sang me demandent de l’arrêter, d’en finir, mais ma femme demeure aussi belle que lors de notre première rencontre. Cette réalité me rassure, je m’y accroche, lui demande une dernière danse chaque fois que la vie m’accorde un nouveau jour. Elle me répond qu’elle ne peut plus danser, triste, sévère, comme si je devais me souvenir de ses jambes handicapées.

Comme si je souhaitais m’en souvenir…

Ma tendre moitié, la seule et unique femme que j’ai aimée et qui m’a aimé en retour. La seule à tolérer mes expériences, mes recherches, la seule à ne pas me catégoriser parmi les fous lorsque je défie la raison qui habite les limites d’autrui. Scientifique de renommée, cinquante années d’expérience, je ne peux que me haïr, j’aurais dû pouvoir la guérir, mais qui peut guérir de la mort lente ?

Qui… à part moi ?

Cette pensée récurrente dévore mon esprit.

L’horloge sonne. Inlassablement. Une autre journée à se battre contre le temps, contre une mémoire qui s’envole, contre une existence qui s’éteint peu à peu, tranquillement. Je relis mes notes pour constater mes avancées des derniers temps… Oui, je me souviens à présent. Je regarde mes mains couvertes de sang. Calme, ma femme demeure à mes côtés et j’ose à nouveau lui demander une dernière danse.

– Qu’allez-vous faire, me porter ?
– Non, prenez simplement ma main…

Tandis que je lui tends, le sang s’évapore, comme s’il n’avait jamais existé, comme si à cet instant, je ne voulais pas qu’il existe. Mon épouse ne démontre aucun signe d’étonnement, habituée, possédant un parfait souvenir des derniers événements. Elle ne se lève pas pour autant, continuant de tricoter une paire de mitaines pendant que l’horloge sonne depuis trop longtemps pour que ce soit l’entière réalité.

La réalité…

Il faut danser, nous pouvons danser.

– Ma chère, pourquoi me refusez-vous mon souhait ?
– Vous-même m’avez demandé de ne jamais vous servir de cobaye.
– Ai-je réellement été si peu confiant ?
– Ne faites pas l’enfant et enfilez ses mitaines, nous quittons la ville !
– Je vous en pris, dansons avant, une dernière fois…
– Nous ne danserons plus jamais, mais nous nous aimerons, loin d’ici, loin du monde !

Elle me caresse la joue, comme pour me ramener à une certaine évidence que je refuse d’accepter. J’attrape son bras, la soulève et la blottit de force contre moi. Mes soixante-dix ans rajeunissent et elle, elle reste aussi belle que lors de notre première rencontre. Je crie, j’ordonne à la vie qu’elle danse, j’ordonne à ses jambes de guérir. Ma femme se débat, me supplie d’arrêter, mais dès que ses pieds posent le sol, elle danse. Nous dansons pendant des heures, pendant des jours, pendant des années.

Je ne sais plus.

L’horloge cesse de sonner…

Je me réveille et cherche mes carnets de notes, la mémoire éteinte, seul perdu au milieu de nulle part. Je relis une première version de cette journée, puis une deuxième, puis des centaines d’autres. Je revis un millier de fois cette journée où j’ai causé la mort de ma tendre moitié, la seule et unique femme que j’ai aimée. Que s’est-il réellement passé ? Ou plutôt, que signifie la réalité pour quelqu’un comme moi ? Ma femme, a-t-elle seulement existé ? L’ai-je inventé, incapable d’accepter la relativité de l’existence ?

J’attends toujours ma dernière danse parce que cette journée-là, elle n’a pas dansé…

Malag

Dominic Fortin-Charland
27 février 2012