Roméo, Juliette et le dinosaure femelle, l’intégrale de la pièce de théâtre (le brouillon)

Roméo, Juliette et le dinosaure femelle
écrit par
Dominic Fortin-Charland

Une adaptation libre de
Roméo et Juliette de William Shakespeare

PROLOGUE

Le dinosaure entre seul sur scène et grogne comme s’il récitait le prologue, puis s’en va en gambadant.

Folio Mentol entre sur scène en trainant sa petite chaise en bois qu’il place au milieu, de dos. Il s’assoit dessus une bonne minute pour regarder tout le monde, les analysant, souriant quelque peu, malicieux.

FOLIO MENTOL. Je suppose que vous êtes venus voir Roméo et Juliette ? Ah ! Ah ! Ah ! (Il se lève et lance la chaise à l’autre bout de la scène, énervé, euphorique.) Je suppose qu’en plus, vous connaissez déjà la fin ! Mercutio, Tybalt, Pâris, Roméo, sa mère, Juliette, même l’apothicaire si on se fit aux bonnes mœurs… tout le monde meurt à cause de la haine des Montaigu et des Capulet ! TOUT LE MONDE MEURT ET C’EST CE QUE VOUS AIMEZ, N’EST-CE PAS ? Ah moins que ce soit l’histoire d’amour qui vous plait ? Bah, peu importe puisque j’ai prévu de complètement gâcher la pièce… et votre plaisir !

Un temps, Folio Mentol remarque que sa chaise a disparu et la cherche, hystérique.

FOLIO MENTOL. Où est-ce que j’ai encore mis cette idiote de chaise ?

Le dinosaure femelle lui amène sa chaise, qu’elle traine par la bouche.

FOLIO MENTOL. Merci.

Le dinosaure s’en va et Folio Mentol s’assoit à nouveau sur sa petite chaise de bois.

FOLIO MENTOL. Comme je disais, vous pensiez avoir l’infime honneur de voir la meilleure pièce de théâtre de tous les temps, j’ai nommé Roméo et Juliette ? Malheureusement, j’en ai décidé autrement ! PLAIGNEZ-VOUS MORTELS, ÇA NE CHANGERA RIEN ! (Il lance à nouveau sa chaise.) Vous pensez que vous méritez l’une des meilleures œuvres de l’art libre, de l’art qui appartient au peuple ? Vous qui passez votre temps à encourager les grosses mégalocompagnies qui achètent les droits de tout ce qui se fait et peut se faire ? Vous qui n’encouragez que les entreprises qui nous détruisent à coup de brevets déloyaux ! VOUS PENSEZ MÉRITER ROMÉO ET JULIETTE ? UNE OEUVRE QUI N’AURAIT PAS EXISTÉ SI ELLE N’ÉTAIT PAS LIBRE DEPUIS LE DÉBUT DES TEMPS !

Un temps, Folio Mentol reprend son souffle. Le dinosaure lui ramène sa chaise, il se rassoit dessus.

FOLIO MENTOL. Pardon, j’ai tendance à m’énerver, des fois. Au moins, crier me permet de vous garder attentif ? EN ? Vous vous sentez comme à la petite école avec un gars farfelu qui gesticule à l’avant en parlant d’un sujet qu’il est tout seul à comprendre ? Non, NE PARTEZ PAS, LA PIÈCE DÉBUTERA DANS UN INSTANT ! Sauf si vous êtes rabat-joie, si tel est le cas, je brûlerai le théâtre !

Il gratte une allumette et le dinosaure apporte un réservoir d’essence.

FOLIO MENTOL. Merci. Bref… Roméo et Juliette n’a pas été inventé par Shaskepeare. Il en a fait sa version, mais n’en fut pas le pionnier. Ce genre d’art libre était très important à l’époque, permettant à l’imaginaire de tout un chacun de s’épanouir et à la culture de prospérer sans peur de se faire poursuivre et pendre par des CAPITALISTES ! Vous n’êtes pas sans connaître Walt Disney, devenu célèbre en partie grâce à ses versions des contes des frères Grimm et Charles Perrault qui eux-mêmes s’inspiraient de contes d’autrui… Oui, non ? PEU IMPORTE, ÉCOUTEZ-MOI, VILS CONSOMMATEURS ABRUTIS PAR LA CULTURE DE MASSE ! Je disais… la compagnie Walt Disney, après la congélation de son cher patron, a réussi à modifier la loi du droit d’auteur en sa faveur, monnaie monnaie, pour que personne n’utilise l’univers de leur père spirituel… pourtant adepte de l’art libre. Ils ont même poursuivi, et, entre parenthèses ruiné la vie, d’une gardienne d’enfants qui avait peinturé Mickey sur un mur de sa garderie. Ça, ça ne nous empêchera pas de visionner les prochains films de Disney, OH QUE NON !

Le dinosaure femelle (enthousiaste). Ils sont si bons, surtout ceux de Pixar !

FOLIO MENTOL. – Je ne peux te contredire, mais…

Un temps, Folio Mentol dévisage les gens dans la salle.

FOLIO MENTOL. DINOSAURE, MA PANCARTE, y’en a qui commence à s’ennuyer ! JE ME DONNE CORPS ET ÂME ET ILS ME BAYENT DANS FACE ! VITE DINO, il me faut mon graphique !

Le dinosaure part et revient en trainant le cadavre d’un homme, ainsi que la pancarte.

FOLIO MENTOL. Euh…

Le dinosaure frappe dans le vendre du mort et rien ne se passe.

FOLIO MENTOL. Euh ?

LE DINOSAURE FEMELLE. Ben, y’est censé se lever et tenir la pancarte à ma place…

FOLIO MENTOL. N’est-ce pas un peu lâche ?

LE DINOSAURE FEMELLE. JE NE PEUX PAS LA TENIR AVEC MES PETITS BRAS !!!

Folio Mentol (en soupirant). C’est le cadavre de qui ?

LE DINOSAURE FEMELLE. De Roméo…

FOLIO MENTOL. T’as tué Roméo, LE Roméo ?

LE DINOSAURE FEMELLE. Juste croqué un tout petit peu…

FOLIO MENTOL. JUSTE CROQUÉ UN TOUT PETIT PEU ?

LE DINOSAURE FEMELLE. J’SUIS UN DINOSAURE !

FOLIO MENTOL. En as-tu d’autres des excuses dans le genre, cher dinosaure ?

LE DINOSAURE FEMELLE. Depuis tantôt que tu m’appelles le dinosaure, j’suis une femelle moi, un dinosaure femelle ! Capiche mister president ? J’suis LE DINOSAURE FEMELLE ! AAAAAARG !

FOLIO MENTOL (exaspéré) . Prends le tableau s’il te plait, nous sommes pressés !

LE DINOSAURE FEMELLE. Ben non, impossible, faut juste que j’aille chercher une autre « patère » !

FOLIO MENTOL. Apporte Roméo avec toi, il commence à sentir…

Le dinosaure sort de scène en trainant le cadavre.

FOLIO MENTOL. Note à moi-même, ne plus engager des créatures qui ont plus d’un milliard d’années.

Le dinosaure revient en poussant violemment le metteur en scène.

LE DINOSAURE FEMELLE. J’ai trouvé le metteur en scène !

LE METTEUR EN SCÈNE (apeuré, en caleçon). MAIS QU’EST C’EST ÇA ? Laissez-moi tranquille !

FOLIO MENTOL. Tiens la pancarte s’il te plait.

LE METTEUR EN SCÈNE. Qu’est-ce que… qu’est-ce que vous faites sur ma scène ? Mon spectacle commence dans deux minutes ! Partez de ma scène, j’peux me fâcher même si je suis petit !

FOLIO MENTOL (perdant patience). Ma scène, ma scène, « MA »… Tiens MA pancarte !

LE METTEUR EN SCÈNE. Non, partez immédiatement de MA scène !

LE DINOSAURE FEMELLE. Si le rideau se lève dans deux minutes, pourquoi es-tu en sous-vêtement ?

LE METTEUR EN SCÈNE. Technique de méditation tantrique pour évacuer le stress, vous ne pouvez comprendre !

LE DINOSAURE FEMELLE. La masturbation ?

LE METTEUR EN SCÈNE. Franchement, il y a des gens qui nous regardent !

LE DINOSAURE FEMELLE. Moi aussi je me masturbe, des fois.

FOLIO MENTOL. Dinosaure femelle, un peu de concentration je te pris…

LE DINOSAURE FEMELLE. Oh, oui, désolé… (En se retournant vers le metteur en scène, enragée.), AAARG, TIENS LA PANCARTE SINON JE CROQUERAI TES PETITES FESSES JUSQU’À LA MOELLE !

Le metteur en scène, apeuré, prend la pancarte. Il est écrit : « female dinosaure rules the world ».

FOLIO MENTOL. Pourquoi ai-je l’impression que quelqu’un a modifié ma pancarte ?

LE DINOSAURE FEMELLE. Je me rebelle, c’était trop ennuyant ton cours sur les limites du droit d’auteur vs la magie du libre ! Female dinosaure rules the world ! Place à la monarchie, qu’on lui coupe la tête !

FOLIO MENTOL. Puis-je tout de même en parler un peu, ma très chère et tendre amie ?

LE DINOSAURE FEMELLE (en boudant). – Moi je veux faire du théâtre bon !

FOLIO MENTOL. Bon, je suppose que ce que dinosaure femelle veut, dinosaure femelle l’aura!

LE METTEUR EN SCÈNE. C’est tout ?

LE DINOSAURE FEMELLE. Oui.

LE METTEUR EN SCÈNE. Je suis humilié, là, devant tous ces gens, et je ne saurai même pas les raisons de votre sabotage !

LE DINOSAURE FEMELLE (heureuse). Exactement !

LE METTEUR EN SCÈNE. Je suis déçu… Vous prenez en otage MON théâtre et vous ne trouvez rien de mieux à dire qu’un ramassis de n’importe quoi déstructuré ! VOUS ENNUYEZ MON PUBLIC !

LE DINOSAURE FEMELLE. Est-ce que je peux le bouffer ?

FOLIO MENTOL. Non, il joue Tybalt, il mourra bien assez tôt.

LE METTEUR EN SCÈNE. Ah, parce qu’on va avoir le droit de jouer ?

FOLIO MENTOL. Pourquoi vous ne l’auriez pas ?

LE METTEUR EN SCÈNE. Je ne sais pas, on m’a UN PEU VIOLENTÉ !

LE DINOSAURE FEMELLE. Pfff… je t’ai juste poussé un peu !

FOLIO MENTOL. Tous ces gens se sont déplacés pour voir Roméo et Juliette et tu voudrais les DÉCEVOIR ? Quel genre de metteur en scène es-tu ? Dinosaure FEMELLE, croque-le !

LE METTEUR EN SCÈNE. À L’AIDE JULIETTE, VIENS M’AIDER !

LE DINOSAURE FEMELLE. Euh, monsieur a besoin d’aide et c’est Juliette qu’il appelle ?

LE METTEUR EN SCÈNE. Ben…

JULIETTE (entre, excessivement en colère). POURQUOI LA PIÈCE N’EST PAS COMMENCÉE ? Je t’avertis, si tu n’as pas une bonne excuse, JE T’ARRACHE LA TÊTE ! Et pourquoi es-tu en caleçon ?

LE DINOSAURE FEMELLE. Je l’aime bien, celle-là…

FOLIO MENTOL. Bonjour Juliette, je me présente, Fo…

JULIETTE (le coupant). C’est toi qui remplaces Roméo ? Cet imbécile a disparu !

FOLIO MENTOL. Non, j’ai seulement décidé de saboter votre pièce. En l’honneur de l’art libre, de celui qui permet à des œuvres de nourrir l’âme et l’imaginaire de ceux et celles qui les adaptent, je vous oblige à créer votre propre version de Roméo et Juliette ! Bien sûr, pour vous aider, et m’amuser quelque peu à travers cette expérience spontanée, je vous imposerai quelques une de mes idées.

JULIETTE. C’est-à-dire ?

FOLIO MENTOL. Rien d’extraordinaire. Dinosaure femelle, la liste…

LE DINOSAURE FEMELLE (en lisant une interminable liste). Vous devrez créer des liens avec l’époque moderne, ajouter une histoire d’amour qui finit bien, faire de Jean le plus grand poète de l’histoire de l’humanité, rendre le personnage de Laurence rock’n roll et sexy, (Amusée.) ça c’est mon idée, porter des costumes de pirates et de ninjas, ça aussi (Encore plus amusée.), parodier les télé-réalités parce que c’est beurk et surtout, ME DONNER UN RÔLE ! Le dinosaure femelle, enfin reconnue au théâtre… APPLAUDISSEZ-MOI !

Dominic applaudit, un peu traumatisé, mais Juliette le frappe.

JULIETTE. Arrête !

LE DINOSAURE FEMELLE. Je voulais jouer Juliette, mais… (En s’approchant d’elle, en la fixant.), la robe ne me faisait pas.

JULIETTE. Bas les pattes, Juliette, c’est le rôle de ma vie !

FOLIO MENTOL. Vous n’oublieriez pas le plus important par hasard, chère dino ?

LE DINOSAURE FEMELLE. Ah oui, vous devrez improviser une partie du texte vu l’absence de « certains comédiens » !

FOLIO MENTOL. Disons qu’elle a un tantinet tué celui qui jouait votre Roméo.

JULIETTE. QUOI ?

LE DINOSAURE FEMELLE. Ainsi que celui qui jouait LE PRINCE… et L’APOTHICAIRE… et JEAN… et quelques autres.

FOLIO MENTOL. Une petite fringale du matin ?

JULIETTE. « QUELQUES AUTRES » ?

LE DINOSAURE FEMELLE. Sniff, la madame me juge, elle n’est pas gentille. Moi je l’aimais bien pourtant !

JULIETTE (se retournant vers le metteur en scène). Tu ne dis rien ?

Le metteur en scène s’évanouit face première.

LE DINOSAURE FEMELLE. Yeaaaaaaaaaaaaaaaaah !

Elle va le picosser avec un bâton.

JULIETTE (cellulaire à la main). – J’appelle la police !

FOLIO MENTOL. Si vous faites cela ou désobéissez, le dinosaure FEMELLE croquera tout le monde !

LE DINOSAURE FEMELLE (en s’adressant à Folio Mentol). Même toi.

FOLIO MENTOL. Bref, je peux jouer le prince, mais il va nous falloir quelqu’un pour Roméo.

Il regarde dans le public.

FOLIO MENTOL. Il me faudrait quelqu’un qui ne connait absolument pas la pièce, s’il vous plait !

LE DINOSAURE FEMELLE. Quelqu’un apte à improviser, si possible !

Moment d’improvisation où Roméo est choisi.

FOLIO MENTOL. Bon, nous avons perdu assez de temps, place au théâtre ! Dinosaure, apporte Juliette dans l’arrière-scène, je m’occupe du tout nu ! Suis-nous Roméo, nous allons te « costumer » !

Il agrippe le metteur en scène par les pieds et le traine.

JULIETTE. Si vous croyez que je vais improviser, vous… (Le dinosaure la traine hors de la scène, elle se débat.) Juliette c’est le rôle de ma vie, LE RÔLE DE MA VIE ! LAISSEZ-MOI ! AAAAAAAAAH !

FOLIO MENTOL. Je sens qu’on va bien s’amuser…

Les lumières se ferment, Pierrette et Balthazar vont sur scène, sceptiques.

ACTE PREMIER

Vérone.

Le page de Roméo, Balthazar, et la servante des Capulet, Pierrette, se rencontrent en faisant leur course.

BALTHAZAR. Je vais froncer le sourcil en passant près de toi, prends-le comme tu voudras !

PIERRETTE. Tant qu’à moi, je mordrai mon pouce en te regardant !

BALTHAZAR. Quelle disgrâce, pourrais-je le supporter ?

Il dégaine son épée.

PIERRETTE. Voilà, je mords mon pouce, monsieur Montaigue !

Elle ose.

BALTHAZAR. Vous défiez la loi, ainsi que ma colère, madame Capulet !

PIERRETTE. Oh, monsieur, je n’aurai qu’à inventer que je mordillais mon pouce pour moi-même, sans l’ombre d’une pensée pour vous. Mais cela aussi, je suppose, vous serez insupportable ?

BALTHAZAR. Madame, si vous cherchez la guerre, je suis votre homme !

PIERRETTE. Monsieur, je ne puis que l’espérer !

Elle dégaine elle aussi, enthousiaste à l’idée de se battre contre lui.

BALTHAZAR. Battons-nous, ainsi vous apprendrez à vos dépends que je sers un maître aussi bon que le vôtre !

PIERRETTE. Mais pas meilleur.

BALTHAZAR. Soit, madame !

Entre, au fond du théâtre, Benvolio ; puis, à distance, der­rière lui, Tybalt.

BALTHAZAR. Oh, je voulais dire meilleur, la noblesse de mon maître dépasse de loin celle du vôtre ! Je le sais par la qualité de ses bons et loyaux meilleurs amis, dont figure justement ce cher Benvolio !

PIERRETTE. Misérable traite, vil lèche-botte, tais-toi maintenant et bats-toi comme un homme !

BENVOLIO (s’avançant la rapière au poing). Séparez-vous, imbéciles ! Rengainez vos épées ; vous ne savez pas ce que vous faites. (Il rabat les armes du page et de la servante.)

TYBALT (s’élançant derrière Benvolio, , l’épée nue). Quoi ! l’épée à la main, parmi ces marauds sans cœur ! Tourne-toi, Ben­volio, et fais face à ta mort.

BENVOLIO (à Tybalt). Je ne veux ici que maintenir la paix ; rengaine ton épée, ou emploie-la, comme moi, à séparer ces tourtereaux du dimanche.

BALTHAZAR ET PIERRETTE (en coeur, outrés). Tourtereaux ?

Ils se regardent, troublés d’avoir parlé en même temps, puis détournent secs leur regard, en plein déni.

TYBALT (à Benvolio). Quoi ! l’épée à la main, tu parles de paix ! Ce mot, je le hais, comme je hais l’enfer, les femmes qui ne savent pas admirer mon puissant torse, et tous les Montagues. À toi, lâche !

Tous se battent. D’autres partisans des deux maisons arri­vent et se joignent à la mêlée (dont le dinosaure femelle, Gulliver et Jean-Martin Aussant). Le dinosaure a une épée et une pancarte marquée citoyens.

LE DINOSAURE FEMELLE. Moi qui représente les citoyens, citoyennes, je crie : à l’œuvre les bâtons, les piques, les partisanes ! Frappez ! Écrasez-les ! À bas les Montagues ! À bas les Capulets !

Entrent Capulet, en robe de chambre, et Lady Capulet.

CAPULET. Quel est ce bruit ?… Holà ! qu’on me donne ma grande épée.

LADY CAPULET. Non ! une béquille ! une béquille ! Pour­quoi demander une épée ?

CAPULET. Mon épée, dis-je ! le vieux Montague arrive et brandit sa rapière en me narguant !

Entrent Montague, l’épée à la main, et lady Montague.

MONTAGUE. À toi, misérable Capulet !… Ne me retenez pas ! lâchez-moi.

LADY MONTAGUE (le retenant). Tu ne feras pas un seul pas vers ton ennemi.

Entre le Prince Escalus, avec sa suite.

LE PRINCE. Sujets rebelles, ennemis de la paix ! profana­teurs qui souillez cet acier par un fratricide !… Est-ce qu’on ne m’entend pas ?… Holà ! vous tous, hommes ou brutes, qui étei­gnez la flamme de votre rage pernicieuse dans les flots de pourpre échappés de vos veines, sous peine de torture, obéissez ! Que vos mains sanglantes jettent à terre ces épées trempées dans le crime, et écoutez la sentence de votre Prince irrité ! (Tous les combat­tants s’arrêtent.) Trois querelles civiles, nées d’une parole en l’air, ont déjà troublé le repos de nos rues, par ta faute, vieux Capulet, et par la tienne, Montague !

BALTHAZAR (en pointant Pierrette). C’est de sa faute !

PIERRETTE. Non, c’est de la sienne !

BALTHAZAR. Elle ment, elle a mordu son pouce !

Réaction d’effroi de la part de madame Montaigue.

PIERRETTE. Je le mordais pour moi-même !

LE PRINCE. Silence ! Si jamais vous troublez en­core nos rues, votre vie payera le dommage fait à la paix. Pour cette fois, que tous se retirent. Vous, Capulet, venez avec moi ; et vous, Montague, rendez-vous cette après-midi pour connaître notre décision ultérieure sur cette affaire !

Encore une fois, c’est sous peine de mort que tous se séparent. Les Montague partent de la scène.

Capulet et le prince veulent également partir, mais Pâris les retient.

PÂRIS (au Prince). Attendez, pourrais-je m’entretenir avec Capulet, pendant que je le tiens ?

LE PRINCE. Bien sûr, un prince n’a que cela à faire, attendre.

PÂRIS. Merci ! (En s’adressant à Capulet, sans relever le sarcasme du prince.) Monseigneur, pouvons-nous continuer là où nous en étions avant ces petites perturbations. Je l’avoue, je ne saurai attendre, que répondez-vous à ma requête ?

CAPULET. Je ne puis que redire ce que j’ai déjà dit. Mon en­fant est encore étrangère au monde ; laissons deux étés encore se flétrir dans leur orgueil, avant de la juger mure pour le mariage.

PÂRIS. De plus jeunes qu’elle sont déjà d’heureuses mères.

CAPULET. Trop vite étiolées sont ces mères trop précoces… La terre a englouti toutes mes espérances ; Juliette seule, Juliette est la reine espérée de ma terre. Courtisez-la gentil Pâris, obtenez son cœur ; mon bon vouloir n’est que la conséquence de son as­sentiment ; si vous lui agréez, c’est de son choix que dépendent mon approbation et mon plein consentement…

PÂRIS. Pourriez-vous m’aider ne serait-ce qu’un tout petit peu ? JE BRÛLE POUR ELLE. ARRGH.

CAPULET. Je donne ce soir une fête à laquelle j’invite ceux que j’aime ; vous serez le très bienvenu, si vous voulez être du nom­bre. Ce soir, sur mon bateau au mille merveilles, attendez-vous à contem­pler des étoiles qui, tout en foulant la terre, éclipseront la clarté des cieux. Les délicieux transports qu’éprouvent les jeunes ga­lants alors qu’avril tout pimpant arrive sur les talons de l’impo­sant hiver, vous les ressentirez ce soir chez moi, au milieu de ces fraîches beautés en bouton. Écoutez-les toutes, voyez-les toutes, et donnez la préférence à celle qui la méritera. Ma fille sera une de celles que vous verrez, et, si elle ne se fait pas compter elle peut du moins faire nombre. Allons, venez avec moi… (À la servante restée avec Tybalt.) Tant qu’à toi, tu te démèneras à travers notre belle Vérone ; tu iras trouver les personnes dont les noms sont écrits ici, et tu leur diras que mon bateau et mon hospitalité sont mises à leur disposition.

PIERRETTE. Pourquoi moi ? J’ai déjà un milliard de course et tout autant de corvées !

CAPULET. Si le temps de te battre te traverse l’esprit, tu trouveras le temps de m’obéir !

Il s’en va en riant aux éclats et la servante regarde Tybalt, toute piteuse.

TYBALT. Quoi ?

PIERRETTE. Je sais que je suis votre servante, qu’il y a un lien hiérarchique entre nous et blablabla, mais, s’il vous plait, monseigneur…

TYBALT (dégoûté). Êtes-vous en train de me quémander de l’aide ?

PIERRETTE. Juste un peu..

TYBALT. Pfff, revenez me voir lorsque vous serez de mon rang, misérable femme sans noblesse !

Il quitte et la servante fait de même dans l’autre direction, enragée.

Benvolio revient. Il avait oublié son épée, s’étant battu à main nue durant une partie de la bagarre.

LADY MONTAGUE (le rattrapant en compagnie de monsieur Montague et le page). Benvolio ! Où est donc Roméo ? L’avez-vous vu aujourd’hui ? Je suis bien aise qu’il n’ait pas été dans cette ba­garre.

BENVOLIO. Madame, tout en marchant dans le bois de sycomores, j’ai vu votre fils qui s’y promenait déjà ; je me suis dirigé vers lui, mais, à mon aspect, il s’est dérobé dans les profondeurs du bois.

MONTAGUE. Aussitôt que le vivifiant soleil commence à tirer les rideaux ombreux du lit de l’Aurore, vite mon fils accablé fuit la lumière ; il rentre, s’emprisonne dans sa chambre, ferme ses fenêtres, tire le verrou sur le beau jour et se fait une nuit artificielle. Ah ! cette humeur sombre lui sera fatale, si de bons conseils n’en dissipent la cause.

BENVOLIO. Cette cause, la connaissez-vous, mon noble on­cle ?

MONTAGUE. Je ne la connais pas et je n’ai pu l’apprendre de lui.

BENVOLIO. Avez-vous insisté près de lui suffisamment ?

MONTAGUE. J’ai insisté moi-même, ainsi que Mercutio…

LADY MONTAGUE. Roméo est le seul conseiller de ses passions ; il est l’unique confident de lui-même, confident peu sage peut-être, mais aussi secret, aussi impénétrable, aussi fermé à la recherche et à l’examen que le bouton qui est rongé par un ver jaloux avant de pouvoir épanouir à l’air ses pétales embaumés et offrir sa beauté au soleil ! Si seulement nous pouvions savoir d’où lui viennent ces douleurs, nous serions aussi empressés pour les gué­rir que pour les connaître.

Roméo paraît à distance.

BENVOLIO. Tenez, le voici qui vient. Éloignez-vous, je vous prie ; ou je connaîtrai ses peines, ou je serai bien des fois refusé.

MONTAGUE. Puisses-tu, en restant, être assez heureux pour entendre une confession complète !… Allons, madame, par­tons !

Sortent Montague et lady Montague.

BENVOLIO. Bonne matinée, cousin !

ROMÉO.

BENVOLIO (quelque peu mal à l’aise). Bref de discours plaisantins, on croirait entendre deux inconnus… Quelle est donc la tristesse qui allonge les heures de Roméo ?

ROMÉO.

BENVOLIO. Amoureux ?

ROMÉO.

Benvolio (si Roméo a répondu oui ou quelque chose dans le genre). Amoureux d’amour ?

ROMÉO.

BENVOLIO. N’en dis pas plus, je te comprends, je te comprends trop bien, je lis entre tes mots ! Ah, hélas ! pourquoi faut-il que l’amour si doux en appa­rence, soit si tyrannique et si cruel à l’épreuve !

ROMÉO.

BALTHAZAR. Ici on a beaucoup à faire avec la haine, mais plus encore avec l’amour… (Il entre dans une bulle intense, dans une montée.) Amour ! ô tumultueux amour ! ô amoureuse haine ! ô tout, créé de rien ! ô lourde légèreté ! Vanité sérieuse ! Informe chaos de ravissantes visions ! Plume de plomb, lumineuse fumée, feu glacé, santé ma­ladive ! Sommeil toujours éveillé qui n’est pas ce qu’il est ! Voilà l’amour que je sens et je n’y sens pas d’amour…

BENVOLIO, (à Roméo, troublé). Heu, est-ce que ça lui arrive souvent ?

ROMÉO.

BALTHAZAR. Ne ris pas Benvolio, je suis le porte-parole de l’âme de Roméo !

BENVOLIO. Non, je ne ris pas : je pleurerais plutôt.

BALTHAZAR (boudeur). Vous verrez, un jour je surpasserai la plume de Mercutio !

BENVOLIO (à Roméo). Plus important, Roméo, dites-moi sérieusement qui vous aimez.

BALTHAZAR. Sérieusement ? Roméo ne peut le dire qu’avec des sanglots.

BENVOLIO. Avec des sanglots ? Non ! dites-le-moi sérieu­sement.

ROMÉO.

BALTHAZAR. Il aime une femme qui ne l’aime pas, il n’y a rien d’autres à savoir ! Ben, rien à part qu’elle s’appelle Rosaline…

BENVOLIO. En le devinant, j’avais touché juste.

BALTHAZAR. Excellent tireur !… j’ajoute qu’elle est d’une écla­tante beauté.

BENVOLIO. Plus le but est éclatant, mon bon cousin, plus il est facile à atteindre.

BALTHAZAR. Seule problème, elle a donc juré de vivre toujours chaste !

BENVOLIO. Oh, je vois, Roméo, comment diable le supportes-tu ?

ROMÉO.

BENVOLIO. Suis mon conseil : cesse de penser à elle. Rends la liberté à tes yeux, examine d’autres beautés !

ROMÉO.

BALTHAZAR. Bon, oublions un peu l’amour un instant et dites-moi où dînerons-nous ?

La servante revient.

PIERRETTE. Trouver les gens dont les noms sont écrits ici ? Il est écrit… que le cordonnier doit se servir de son aune, le tailleur de son alêne, le pêcheur de ses pinceaux et le peintre de ses filets ; mais moi, on veut que j’aille trouver les personnes dont les noms sont écrits ici, quand je ne peux même pas trouver quels noms a écrits ici l’écrivain ! Il faut que je m’adresse aux savants… Heureuse rencontre !

Elle s’approche de Roméo, le reconnaissant.

PIERRETTE (à Roméo). Dites-moi, mon­sieur savez-vous lire ?

ROMÉO.

PIERRETTE (en lui tendant le papier). Peut-être avez-vous appris ça sans livre ; mais, dites-moi, savez-vous lire le premier écrit venu ?

L’écrit : Le Prince de Vérone, son proche Pâris, cousin Tybalt, la belle Rosaline. À partir d’ici, tu es libre d’improviser n’importe quoi ! Si tu n’as pas d’idées, voici des suggestions : Barack Obama, Pierre Légaré, Caligula, Anatole Bonbon, le conte de Monte Christo, les triplettes de Belleville, Popeye…

PIERRETTE. Voi­là dont la belle assemblée que je devrai servir, chez nous, à souper ! (Soudainement moins courtoise, espiègle.) Rien de surprenant pour mon maître, le grand et riche Capulet, bien moins rustre et pauvre d’esprit que vous, messieurs les Montague !

Elle sort en riant et en jetant un regard au page, pour le narguer un peu, presque complice.

BENVOLIO. Ah, l’antique fête des Capulet ; la charmante Rosaline, celle que tu aimes tant, y soupera, ainsi que toutes les beautés admirées de Vérone ; vas-y, puis, d’un œil impartial, compare son visage à d’autres que je te montrerai, et je te ferai convenir que ton cygne n’est qu’un corbeau.

ROMÉO.

BALTHAZAR. De toute façon, tout le monde sait qu’il n’y a pas plus belle… (En criant, pour que la servante l’entende.) Le soleil qui voit tout n’a jamais vu d’égale à Rosaline depuis qu’a commencé le monde !

PIERRETTE (au loin). JE TE DÉTESTE !

BENVOLIO. Bah ! vous l’avez vue belle, parce que vous l’avez vue seule ; pour vos yeux, elle n’avait d’autre contrepoids qu’elle-même ; mais, dans ces balances cristallines, mettez votre bien-aimée en regard de telle autre beauté que je vous montrerai toute brillante à cette fête, et elle n’aura plus cet éclat qu’elle a pour vous aujourd’hui.

BALTHAZAR. Soit ! Allons-y Roméo, allons jouir de la splendeur de ton adorée !

Ils sortent.
SCÈNE II

Dans la maison de Capulet. Entrent lady Capulet et la nourrice.

LADY CAPULET. Nourrice, où est ma fille ? Appelle-la.

LA NOURRICE. Eh ! par ma virginité de douze ans, je lui ai dit de venir… (Appelant.) Allons, mon agneau ! allons, mon oi­selle ! Dieu me pardonne !… Où est donc cette fille ?… Allons, Ju­liette !

Entre Juliette.

JULIETTE. Eh bien, qui m’appelle ?

LA NOURRICE. Votre mère.

JULIETTE. Me voici, madame. Quelle est votre volonté ?

LADY CAPULET. Voici la chose… Nourrice, laisse-nous un peu ; nous avons à causer en secret… (La nourrice va pour sor­tir.) Non, reviens, nourrice ; je me suis ravisée, tu assisteras à no­tre conciliabule. Tu sais que ma fille est d’un joli âge.

LA NOURRICE. Ma foi, je puis dire son âge à une heure près.

LADY CAPULET. Elle n’a pas quatorze ans.

LA NOURRICE. Je parierais quatorze de mes dents, et, à ma grande douleur je n’en ai plus que quatre, qu’elle n’a pas quatorze ans… Combien y a-t-il d’ici à la Saint-Pierre-ès-Liens ?

LADY CAPULET. Une quinzaine au moins.

LA NOURRICE. Au moins ou au plus, n’importe ! Entre tous les jours de l’année, c’est précisément la veille au soir de la Saint­Pierre-ès-Liens qu’elle aura quatorze ans. Suzanne et elle étaient du même âge… Oui, à présent, Suzanne est avec Dieu : elle était trop bonne pour moi ; mais, comme je disais, la veille au soir de la Saint-Pierre-ès-Liens elle aura quatorze ans ; elle les aura, ma parole. Je m’en souviens bien. J’ai le cer­veau solide ! Il y a onze ans de ça, elle pouvait se tenir toute seule ; oui, elle pouvait courir et trottiner tout partout ; car, tenez, la veille même, elle s’était cogné le front ; et alors mon mari, Dieu soit avec son âme ! c’était un homme bien gai ! releva l’enfant : « oui-da, dit-il, tu tombes sur la face ? Quand tu auras plus d’esprit, tu tomberas sur le dos ; n’est-ce pas, Juju ? » Et, par Notre-Dame, la petite fri­ponne cessa de pleurer et dit : « oui ! » Voyez donc à présent comme une plaisanterie vient à point ! Je garantis que, quand je vivrais mille ans, je n’oublierais jamais ça : « N’est-ce pas, Juju ? » fit-il ; et la petite folle s’arrêta et dit : « oui ! »

LADY CAPULET. En voilà assez ; je t’en prie, tais-toi.

LA NOURRICE. Oui, madame ; pourtant je ne peux pas m’empêcher de rire quand je songe qu’elle cessa de pleurer et dit : « oui ! » Et pourtant je garantis qu’elle avait au front une bosse aus­si grosse qu’une coque de jeune poussin, un coup terrible ! et elle pleurait amèrement. « oui-da, fit mon mari, tu tombes sur la face ? Quand tu seras d’âge, tu tomberas sur le dos : n’est-ce pas, Juju ? » Et elle s’arrêta et dit : « oui ! »

JULIETTE. Arrête-toi donc aussi, je t’en prie, nourrice !

LA NOURRICE. Paix ! j’ai fini. Que Dieu te marque de sa grâce ! tu étais le plus joli poupon que j’aie jamais nourri ; si je puis vivre pour te voir marier un jour, je serai satisfaite.

LADY CAPULET. Voilà justement le sujet dont je viens l’en­tretenir… Dis-moi, Juliette, ma fille, quelle disposition te sens-tu pour le mariage ?

JULIETTE. C’est un honneur auquel je n’ai pas même songé.

LA NOURRICE. Un honneur ! Si je n’étais pas ton unique nourrice, je dirais que tu as sucé la sagesse avec le lait.

LADY CAPULET. Eh bien, songez au mariage, dès à pré­sent ; de plus jeunes que vous, dames fort estimées, ici à Vérone même, sont déjà devenues mères ; si je ne me trompe, j’étais mère moi-même avant l’âge où vous êtes fille encore. En deux mots, voici : le vaillant Pâris vous recherche pour sa fiancée.

LA NOURRICE. Voilà un homme, ma jeune dame ! un homme comme le monde entier… Quoi ! c’est un homme en cire !

LADY CAPULET. Le parterre de Vérone n’offre pas une fleur pareille.

LA NOURRICE. Oui, ma foi, il est la fleur du pays, la fleur par excellence.

LADY CAPULET. Qu’en dites-vous ? pourriez-vous aimer ce gentilhomme ? Ce soir vous le verrez à notre fête ; lisez alors sur le visage du jeune Pâris, et observez toutes les grâces qu’il a tra­cées la plume de la beauté ; examinez ces traits si bien mariés, et voyez quel charme chacun prête à l’autre ; si quelque chose reste obscur en cette belle page, vous le trouverez éclairci sur la marge de ses yeux. Ce précieux livre d’amour, cet amant jusqu’ici déta­ché, pour être parfait, n’a besoin que d’être relié !… Ce livre, d’un fermoir d’or étreint la légende d’or ! Ainsi, en l’épousant, vous aurez part à tout ce qu’il possède, sans que vous-même soyez en rien diminuée.

LA NOURRICE. Elle, diminuer ! Elle grossira, bien plutôt. Les femmes s’arrondissent auprès des hommes !

LADY CAPULET (à Juliette). Bref, dites-moi si vous répon­drez à l’amour de Pâris.

JULIETTE. Je verrai à l’aimer, s’il suffit de voir pour aimer ! mais mon attention à son égard ne dépassera pas la portée que lui donneront vos encouragements.
Entre un valet.

PIERRETTE. Madame, les invités sont venus, le souper est servi ; on vous appelle ; on demande mademoiselle ; on maudit la nourrice à l’office ; et tout est terminé. Il faut que je m’en aille pour servir ; je vous en conjure, venez vite.

LADY CAPULET. Nous te suivons. Juliette, le comte nous attend.

LA NOURRICE. Va, fillette, va ajouter d’heureuses nuits à tes heureux jours.

Tous sortent.
SCÈNE III

Une place sur laquelle est située la maison de Capulet. Entrent Roméo, costumé à la manière d’un pirate ninja ; Mercutio, Benvolio, avec des masques ; des gens portant des torches, et des musiciens.

BALTHAZAR. Roméo, faut-il prononcer un discours pour nous excuser ou entrer sans apologie ?

ROMÉO.

Les autres font ce que Roméo leur a dit de faire.

BENVOLIO. Ces harangues prolixes ne sont plus de mode. Nous n’aurons pas de Cupidon aux yeux bandés d’une écharpe, portant un arc peint à la tartare, et faisant fuir les dames comme un épouvantail ; pas de prologue appris par cœur et mollement débité à l’aide d’un souffleur pour préparer notre entrée. Qu’ils nous estiment dans la mesure qu’il leur plaira ; nous leur danse­rons une mesure, et nous partirons.

BALTHAZAR. Vous, danserez-vous mon bon Roméo ?

MERCUTIO (arrivant après la réponse). Ah ! mon doux Roméo, nous voulions que vous dansiez.

Mercutio agrippe Roméo pour danser avec celui-ci.

MERCUTIO. Vous êtes amoureux Roméo ; empruntez à Cupidon ses ailes, et vous dépasserez dans votre vol notre vulgaire essor.

BALTHAZAR. Vous ne voyez pas que ses flèches l’ont trop cruellement blessé pour qu’il puisse s’élancer sur ses ailes légères ; enchaîné comme il est, il ne saurait s’élever plus haut qu’un obèse poulet nourri de gras et de poison pour desservir de trop nombreux restaurants de malbouffes !

BENVOLIO. Bref, tu trouves qu’il danse mal…

BALTHAZAR. Exactement.

BENVOLIO (riant). Il succombe sous l’amour qui l’écrase !

MERCUTIO. Oh Roméo, prenez le dessus et vous l’écraserez ! Ayez confiance, suivez-moi sur la piste de danse, suivez-moi, votre ami Mercutio et laissez-vous bercer un instant par l’immensité de la vie, par cette force immuable qui malgré l’enfer peut vous faire sourire, revivre ! Entrons ensemble, en dansant !

Mercutio se déchaîne et Roméo doit tenter de suivre. Pendant ce temps, tout autour, la scène de la danse se construit et les invités se placent. Une fois la transition terminée, ils sont officiellement entrés.

MERCUTIO. Si l’amour est brutal avec vous, soyez doux avec lui ; ainsi, l’amour se rappellera son rôle premier, celui du rêve, de la bonne entente, de la compréhension entre nous, les sots humains trop souvent sourds aux biens faits de l’amour véritable ! (En délaissant soudainement Roméo, s’adressant à son serviteur.) Donnez-moi un étui à mettre mon visage ! (Se masquant.) Ah, un masque sur un masque !
BENVOLIO. Allons, frappons et entrons ; aussitôt dedans, que chacun ait recours à ses jambes. Roméo, toi d’abord…

ROMÉO.

MERCUTIO. Bah ! la nuit tous les chats sont gris ! Si tu es en humeur noire, nous te tirerons, sauf respect, du bourbier de cet amour où tu patauges jusqu’aux oreilles… Allons vite. Nous usons notre éclairage de jour…

BENVOLIO. Comment cela ?

MERCUTIO. Je veux dire, messire, qu’en nous attardant nous consumons nos lumières en pure perte, comme des lampes en plein jour… Ne tenez compte que de ma pensée : notre mérite est cinq fois dans notre intention pour une fois qu’il est dans no­tre bel esprit.

BALTHAZAR. En allant à cette mascarade, nous avons bonne intention, mais il y a peu d’esprit à y aller.

MERCUTIO. Peut-on demander pourquoi ?

BALTHAZAR. Roméo a fait un rêve cette nuit.

MERCUTIO. Et moi aussi.

BALTHAZAR. Eh bien ! qu’avez-vous rêvé ?

MERCUTIO. Oh, Roméo le premier…

ROMÉO.

Long échange improvisé où tous demandent plus de détails ou analysent le rêve de Roméo.

BALTHAZAR. Et vous Mercutio ?

MERCUTIO. J’ai rêvé que souvent les rêveurs sont mis dedans !

BALTHAZAR. Oui, dans le lit où, tout en dormant, ils rêvent la vérité.

MERCUTIO. Oh ! je vois bien, la reine Mab vous a fait visite. Elle est la fée accoucheuse et elle arrive, pas plus grande qu’une agate à l’index d’un alderman, traînée par un attelage de petits atomes à travers les nez des hommes qui gisent endormis. Les rayons des roues de son char sont faits de longues pattes de fau­cheux ; la capote, d’ailes de sauterelles ; les rênes, de la plus fine toile d’araignée ; les harnais, d’humides rayons de lune. Son fouet, fait d’un os de griffon, a pour corde un fil de la Vierge. Son cocher est un petit cousin en livrée grise, moins gros de moitié qu’une petite bête ronde tirée avec une épingle du doigt paresseux d’une servante. Son chariot est une noisette, vide, taillée par le menuisier écureuil ou par le vieux ciron, carrossier immémorial des fées. C’est dans cet apparat qu’elle galope de nuit en nuit à travers les cerveaux des amants qui alors rêvent d’amour sur les genoux des courtisans qui rêvent aussitôt de courtoisies, sur les doigts des gens de loi qui aussitôt rêvent d’honoraires, sur les lè­vres des dames qui rêvent de baisers aussitôt ! Ces lèvres, Mab les crible souvent d’ampoules, irritée de ce que leur haleine est gâtée par quelque pommade. Tantôt elle galope sur le nez d’un sollici­teur, et vite il rêve qu’il flaire une place ; tantôt elle vient avec la queue d’un cochon de la dîme chatouiller la narine d’un curé en­dormi, et vite il rêve d’un autre bénéfice ; tantôt elle passe sur le cou d’un soldat, et alors il rêve de gorges ennemies coupées, de brèches, d’embuscades, de lames espagnoles, de rasades profon­des de cinq brasses, et puis de tambours battant à son oreille ; sur quoi il tressaille, s’éveille, et, ainsi alarmé, jure une prière ou deux, et se rendort. C’est cette même Mab qui, la nuit, tresse la crinière des chevaux et dans les poils emmêlés durcit ces nœuds magiques qu’on ne peut débrouiller sans encourir malheur. C’est la stryge qui, quand les filles sont couchées sur le dos, les étreint et les habitue à porter leur charge pour en faire des femmes à so­lide carrure. C’est elle…

BENVOLIO. Paix, paix, Mercutio, paix. Tu nous parles de riens !

MERCUTIO. En effet, je parle des rêves, ces enfants d’un cerveau en délire, que peut seule engendrer l’hallucination, aussi insubstantielle que l’air, et plus variable que le vent qui caresse en ce moment le sein glacé du nord, et qui, tout à l’heure, s’échap­pant dans une bouffée de colère, va se tourner vers le midi encore humide de rosée !

BENVOLIO. Ce vent dont vous parlez nous emporte hors de nous-mêmes : le souper est fini et nous arriverons trop tard.

BALTHAZAR. Pourrais-tu lire ceci s’il te plait Roméo ?

Le mot à présent entre les mains de Roméo : Trop tôt, j’en ai peur ! Mon âme pressent qu’une amère catastrophe, encore suspendue à mon étoile, aura pour date funeste cette nuit de fête, et terminera la méprisable exis­tence contenue dans mon sein par le coup sinistre d’une mort prématurée. Mais que celui qui est le nautonier de ma destinée dirige ma voile !… En avant, joyeux amis !

BENVOLIO. Battez, tambours !

Ils entrent, le décor se formant autour d’eux et les invités se plaçant… Pendant ce temps, improvisation entre les quatre hommes, peut-être sur le mystérieux texte que Roméo vient juste de lire.

MERCUTIO. Tout de même, curieux ce que vous venez de lire mon bon Roméo.

ROMÉO.

BALTHAZAR. Ben non, ben non, la mort est un sujet comme un autre !

ROMÉO.

SCÈNE V

Une salle dans la maison des Capulet. Entre Pierrette qui court partout, nettoyant, etc.

PIERRETTE. Où est donc Laterine, qu’il ne m’aide pas à desservir ? Lui, soulever une assiette ! Lui, frotter une table ! Fi donc ! Ah lala, quand le soin d’une maison est confié aux mains d’un ou deux hommes, et que ces mains ne sont même pas lavées, c’est une sale chose, je vous le dis !

LA NOURRICE. Pierrette, dehors les tabourets !… Et enlève le buf­fet !… Attention à l’argenterie ! (Elle se prend à manger pendant ce temps.) N’oublie pas, mets-moi de côté un massepain ; et, si tu m’aimes, dis au portier de laisser entrer Suzanne Lameule et Nelly… Antoine ! Laterine ! Je les aimes tant !

PIERRETTE. Nourrice, on vous attend, on vous appelle, On vous demande, on vous cherche dans la grande chambre !!!

La Nourrice (en mangeant un autre morceau). Nous ne pouvons pas être ici et là… Vi­vement, mon enfant ; mets-y un peu d’entrain, et que le dernier restant emporte tout. Enfin, euh… emporte-tout !

Elle se retire.

Entrent le vieux Capulet, puis, parmi la foule, Tybalt, Juliette et la nourrice ; enfin Roméo, accompagné de ses amis, tous masqués. Pierrette va et vient, la Nourrice revient demander une danse à Tybalt.

CAPULET. Messieurs, soyez les bienvenus ! Celles de ces dames qui ne sont pas affligées de cors aux pieds vont vous don­ner de l’exercice !… Ah ! ah ! mes donzelles ! qui de vous toutes refusera de danser à présent ? Celle qui fera la mijaurée, celle-là, je jurerai qu’elle a des cors ! Eh ! je vous prends par l’endroit sen­sible, n’est-ce pas ? (À de nouveaux arrivants.) Vous êtes les bienvenus, messieurs… Allons, musiciens, jouez ! Salle nette pour le bal ! Qu’on fasse place ! et en avant, jeunes filles ! (La musique joue. Les danses commencent. Aux valets.) Encore des lumières, ma­raud. Pierrette, redressez ces tables, et éteignez le feu ; il fait trop chaud ici.

BATHALZAR (en amenant Roméo avec lui, s’adressant à la servante, montrant Juliette). Quelle est cette dame qui enrichit la main de ce cavalier, là-bas ? J’ai l’impression que le coeur de mon maître pourrait bien battre pour elle, n’est-ce pas Roméo ?

ROMÉO.

PIERRETTE. Je ne sais pas, monsieur ! Vous voyez bien que je ne sais pas, mes yeux se tuent à servir le paysage de rêve de vos prochains rites et grognements amoureux ! Voilà ce que je sers, des bêtes, des bêtes aussi riches qu’un horloger au pays des merveilles, des bêtes qui ne pensent qu’à l’aisance de leur complainte amoureuse pendant qu’un monde s’écroule sous leur pied !

BALTHAZAR (à Roméo). Serait-elle assez à votre goût pour vous faire oublier cette Rosaline ?

ROMÉO.

BALTHAZAR. Oh, ne soyez pas timides en mot ! Elle apprend aux flambeaux à illuminer ! Telle la colombe de neige dans une troupe de corneilles, telle apparaît cette jeune dame au milieu de ses compagnes. Cette danse finie, j’épierai la place où elle se tient, (se tournant vers la servante, s’égarant quelque peu, perdant Juliette de vue) et je donnerai à ma main grossière le bonheur de toucher la sienne. Mon cœur a-t-il aimé jusqu’ici ? Non ; jurez-le, mes yeux ! Car jusqu’à ce soir, je n’avais pas vu la vraie beauté.

PIERRETTE (troublée). Balthazar, vous délirez complètement.

BALTHAZAR. Oh, vous m’avez reconnu malgré mon masque.

PIERRETTE. Je vous reconnaitrais parmi tous les rats de Montague, j’ai mordu mon pouce en votre honneur ! Mais peu importe, je tairai votre identité à mon maître si vous daignez me donner un coup de main ! La nourrice m’aidait il y a un moment, mais voilà qu’elle danse avec mon maître ! Vous vous rendez compte, tout le monde danse sauf moi, Pierrette l’idiote de service, la servante ignorée !

BALTHAZAR. Roméo, allez offrir une danse à l’élue de votre coeur, allez, allez !

Il le pousse vers elle.

TYBALT (en s’éloignant violemment de la nourrice qui est complètement sous son charme, même s’il vient de l’envoyer par terre, il désigne Roméo). Je reconnais cette voix ; ce doit être un Montague… (En sortant sa rapière.) Quoi ! le misérable ose venir ici, couvert d’un masque gro­tesque, pour insulter et narguer notre solennité ? Ah ! par l’anti­que honneur de ma race, je ne crois pas qu’il y ait péché à l’éten­dre mort !

LA NOURRICE. Eh bien ! qu’as-tu donc ? Pourquoi cette tempête ?

TYBALT. Voici un Montague, un de nos enne­mis, un misérable qui est venu ici par bravade insulter à notre soirée solennelle.

LA NOURRICE. N’est-ce pas le jeune Roméo ?

TYBALT. C’est lui, ce misérable Roméo !

LA NOURRICE. Du calme, beau Tybalt ! laisse-le tranquille ; pour une fois, il a les manières du plus courtois gentilhomme ! Aie donc patience, ne fais pas attention à lui, c’est ma volonté ; si tu la respectes, prends un air gracieux et laisse là cette mine farouche qui sied mal dans une fête.

TYBALT. Elle sied bien dès qu’on a pour hôte un tel miséra­ble ; je ne le tolérerai pas !

LA NOURRICE. Ça suffit Tybalt, vous le tolérerez, monsieur le freluquet ! J’entends que vous le tolériez… Allons donc ! Qui est le maître ici, vous ou la fête ? Allons donc ! Vous ne le tolérerez pas ! Dieu me pardonne ! Vous voulez soulever une émeute au milieu de nos hôtes ! Vous voulez mettre le vin en perce ! Vous voulez faire l’homme ! Mais dites-moi, qui dansera avec moi pendant ce temps, QUI ?

TYBALT (un peu piteux). Mais, mais, c’est Roméo…

LA NOURRICE. Allons, allons, vous êtes un insolent garçon. En vérité, cette incartade pourrait vous coûter cher : Je sais ce que je dis… Il faut que vous me contrariez !… Morbleu ! c’est le moment !… (Aux danseurs.) À merveille, mes chers cœurs !… (À Tybalt.) Vous êtes un faquin… Restez tranquille, si­non… (À Pierrette.) Des lumières ! encore des lumières ! par dé­cence ! (À Tybalt.) Je vous ferai rester tranquille, allez ! (Aux danseurs.) De l’entrain, mes petits cœurs ! Pierrette, viens danser toi aussi !

TYBALT. La patience qu’on m’impose lutte en moi avec une colère obstinée, et leur choc fait trembler tous mes membres… Je vais me retirer ; mais cette fureur rentrée, qu’en ce moment on croit adoucie, se convertira en fiel amer !

JULIETTE (prenant la main de Roméo, troublée, déjà amoureuse). Embrassez-moi doux inconnu, ainsi mes lèvres garderont pour elles le péché qu’elles prendront des vôtres.

ROMÉO.

LA NOURRICE (à Juliette). Madame, votre mère voudrait vous dire un mot.

Juliette se dirige vers Lady Capulet.

BENVOLIO (à Roméo). Allons, partons ; la fête est à sa fin.

ROMÉO.

BALTHAZAR (à part). Hélas ! oui, (en regardant s’activer Pierrette) et mon trouble est à son com­ble.

CAPULET (aux invités qui se retirent). Ça, mes­sieurs, n’allez pas nous quitter encore : nous avons un méchant petit souper qui se prépare… Vous êtes donc décidés ?… Eh bien, alors je vous remercie tous… Je vous remercie, honnêtes gentils­hommes. Bonne nuit. Des torches par ici !… Allons, mettons-nous au lit ! (À Juliette.) Ah ! ma foi, ma chère, il se fait tard : je vais me reposer.

Tous sortent, excepté Juliette et la nourrice.

JULIETTE. Viens ici, nourrice ! quel est ce gentilhomme, là-bas ?

LA NOURRICE. C’est le fils et l’héritier du vieux Tibério.

JULIETTE. Quel est celui qui sort à présent ?

LA NOURRICE. Ma foi, je crois que c’est le jeune Pétruchio.

JULIETTE (montrant Roméo). Quel est cet autre qui suit et qui n’a pas voulu danser ?

LA NOURRICE (hésitante). Il est temps d’aller dormir, hop hop !

JULIETTE. S’il est marié, mon cercueil pourrait bien être mon lit nuptial.

LA NOURRICE. Son nom est Roméo ; c’est un Montague, le fils unique de votre grand ennemi.

JULIETTE. Mon unique amour émane de mon unique haine ! Je l’ai vu trop tôt sans le connaître et je l’ai connu trop tard. Il m’est né un prodigieux amour, puisque je dois aimer un ennemi exécré !

LA NOURRICE. Que dites-vous ? que dites-vous ? Ah ! Allons nous-en ; tous les étrangers sont partis.

SCÈNE II

Le jardin de Capulet. Sous les fenêtres de l’appartement de Juliette. Entre Roméo.

JULIETTE. Roméo ! Comment es-tu venu ici, dis-moi ? et dans quel but ? Les murs du jardin sont hauts et difficiles à gravir. Consi­dère qui tu es : ce lieu est ta mort, si quelqu’un de mes parents te trouve ici.

ROMÉO.

JULIETTE. Tu sais que le masque de la nuit est sur mon vi­sage ; sans cela, tu verrais une virginale couleur colorer ma joue ! Ah, adieu, les cérémonies ! M’aimes-tu ? Je sais que tu vas dire oui, et je te croirai sur parole. Ne le jure pas : tu pourrais trahir ton serment : les parjures des amou­reux font, dit-on, rire Jupiter… et si tu crois que je me laisse trop vite gagner je froncerai le sourcil, et je serai cruelle, et je te dirai non, pour que tu me fasses la cour : autrement, rien au monde ne m’y déciderait… Oh ! gentil Roméo, si tu m’aimes, proclame-le loyalement !

ROMÉO.

BALTHAZAR. Jure-lui que tu l’aimes, elle n’attend que ça… la preuve !

LE DINOSAURE FEMELLE. Subconscient de Juliette !

JULIETTE (en s’éloignant un peu). Ô Roméo ! Roméo ! pourquoi es-tu Roméo ? Re­nie ton père et abdique ton nom ; ou, si tu ne le veux pas, jure de m’aimer, et je ne serai plus une Capulet.

ROMÉO.

JULIETTE. Ton nom seul est mon ennemi. Tu n’es pas un Montague, tu es toi-même. Qu’est-ce qu’un Montague ? Ce n’est ni une main, ni un pied, ni un bras, ni un visage, ni rien qui fasse partie d’un homme… Oh ! sois quelque autre nom ! Qu’y a-t-il dans un nom ? Ce que nous appelons une rose embaumerait au­tant sous un autre nom. Ainsi, quand Roméo ne s’appellerait plus Roméo, il conserverait encore les chères perfections qu’il pos­sède… Roméo, renonce à ton nom ; et, à la place de ce nom qui ne fait pas partie de toi, (En se retournant vers lui.) prends-moi tout entière.

ROMÉO.

JULIETTE. Quelle satisfaction peux-tu obtenir cette nuit ?

ROMÉO.

JULIETTE. Je ne t’entends pas, je sais au fond de moi que tu répondras « l’amour » ! Pourtant, mon amour, je te l’ai donné avant que tu l’aies demandé. Et pourtant je voudrais qu’il fût encore à donner.

ROMÉO.

JULIETTE. Oh Roméo, je désire un bonheur que j’ai déjà : ma libéralité est aussi illimitée que la mer, et mon amour aussi profond : plus je te donne, plus il me reste, car l’une et l’autre sont infinis. (On en­tend la voix de la nourrice.) J’entends du bruit dans la maison. Cher amour, adieu ! J’y vais, bonne nourrice !… Doux Montague, sois fidèle. Attends un moment, je vais revenir. (Elle se retire de la fenêtre.)

Roméo et Balthazar sont seuls un moment, improvisation suprême.

Juliette revient.

JULIETTE. Oh Roméo, parles-moi encore un peu, Roméo !

ROMÉO.

JULIETTE. Trois mots encore, cher Roméo, et bonne nuit, cette fois !

ROMÉO.

JULIETTE. Si l’intention de ton amour est honorable, si ton but est le mariage, fais-moi savoir demain, par la personne que je ferai parvenir jusqu’à toi ! Tu lui diras en quel lieu et à quel moment tu veux ac­complir la cérémonie, et alors je déposerai à tes pieds toutes mes destinées, et je te suivrai, monseigneur jusqu’au bout du monde !

LA NOURRICE (derrière le théâtre). Madame !

JULIETTE. J’y vais ! tout à l’heure ! Mais si ton amère-pensée n’est pas bonne, je te conjure…

LA NOURRICE (derrière le théâtre). Madame !

JULIETTE. À l’instant ! j’y vais !…, de cesser tes instances et de me laisser à ma douleur… J’enverrai demain. Si douce est la tris­tesse de nos adieux que je te dirais : bonne nuit ! jusqu’à ce qu’il soit jour.

Elle quitte la fenêtre.

ROMÉO.

BALTHAZAR. La nuit ne peut qu’empirer mille fois, dès que sa lumière lui manque… (Se retirant à pas lents.) Viens Roméo, viens, l’amour court vers l’amour comme l’écolier hors de la classe ; mais il s’en éloi­gne avec l’air accablé de l’enfant qui rentre à l’école. Alors, l’épouserez-vous, gentil Roméo ?

ROMÉO.

BALTHAZAR. Oh comme j’ai beaucoup à apprendre de vous et de vos charmes Roméo, vos mots ont emprisonnés son coeur dans une ombrelle d’amour ! Allons de ce pas à la cellule de notre père spirituel, pour lui implorer son aide et lui conter votre bonheur !

Si Roméo répond quelque chose sous-entendant qu’il ne l’aime pas et qu’il ne la mariera pas, Balthazar propose plutôt de lui éclaircir l’esprit en l’amenant discuter avec leur père spirituel, Laurence.

SCÈNE III

Laurence entre avec une guitare et joue quelques notes pour faire comprendre qu’il est déjà là.

LAURENCE. L’aube aux yeux gris couvre de son sourire la nuit grimaçante, et diapre de lignes lumineuses les nuées d’Orient ; l’ombre couperosée, chancelant comme un ivrogne, s’éloigne de la route du jour devant les roues du Titan radieux. Avant que le soleil, de son regard de flamme, ait ranimé le jour et séché la moite rosée de la nuit, il faut que je remplisse cette cage d’osier de plantes pernicieuses et de fleurs au suc précieux. La terre, qui est la mère des créatures, est aussi leur tombe ; leur sé­pulcre est sa matrice même. Les enfants de toute espèce, sortis de son flanc, nous les trouvons suçant sa mamelle inépuisable ; la plupart sont doués de nombreuses vertus ; pas un qui n’ait son mérite, et pourtant tous différent ! Oh ! combien efficace est la grâce qui réside dans les herbes, dans les plantes, dans les pierres et dans leurs qualités intimes ! Il n’est rien sur la terre de si hum­ble qui ne rende à la terre un service spécial ; il n’est rien non plus de si bon qui, détourné de son légitime usage, ne devienne rebelle à son origine et ne tombe dans l’abus. La vertu même devient vice, étant mal appliquée, et le vice est parfois ennobli par l’ac­tion.

Entre Roméo et son page.

LAURENCE (en prenant une fleur dans le panier). Le calice en­fant de cette faible fleur recèle un poison et un cordial puissants : respirez-la, elle stimule et l’odorat et toutes les facultés ; goûtez-la, elle frappe de mort et le cœur et tous les sens. Deux reines en­nemies sont sans cesse en lutte dans l’homme comme dans la plante, la grâce et la rude volonté ; et là où la pire prédomine, le ver de la mort a bien vite dévoré la créature.

BALTHAZAR. Bonjour père.

ROMÉO.

LAURENCE. Bénédicite ! Quelle voix matinale me salue si doucement ? Jeune fils, c’est signe de quelque désordre d’esprit, quand on dit adieu si tôt à son lit. Le souci fait le guet dans les yeux du vieillard, et le sommeil n’entre jamais où loge le souci. Mais là où la jeunesse ingambe repose, le cerveau dégagé, là rè­gne le sommeil d’or. Je conclus donc de ta visite matinale que quelque grave perturbation t’a mis sur pied. Si cela n’est pas, je devine que notre Roméo ne s’est pas couché cette nuit.

Il le fixe, l’air interrogateur, attendant une réponse de sa part.

ROMÉO.

Si Roméo répond de manière trop vague, Balthazar préciserait les détails de sa nuit : Roméo s’est épris de Juliette, la fille charmante du riche Capulet et souhaite qu’il les unisse dans le saint mariage.

LAURENCE. Quel changement ! Cette Rosaline que tu aimais tant, est-elle donc si vite délaissée ? Ah ! l’amour des jeunes gens n’est pas vraiment dans le cœur, il n’est que dans les yeux. Que de larmes pour Rosaline ont inondé tes joues blêmes ! Que d’eau salée prodiguée en pure perte pour assaisonner un amour qui n’en garde pas même l’amer goût ! Le soleil n’a pas encore dissipé tes soupirs dans le ciel : tes gémissements passés tintent encore à mes vieilles oreilles. Tiens, il y a encore là, sur ta joue, la trace d’une ancienne larme, non essuyée encore ! Si alors tu étais bien toi-même, si ces douleurs étaient bien les tiennes, toi et tes douleurs vous étiez tout à Rosaline ; et te voilà déjà changé ! Prononce donc avec moi cette sen­tence : Les femmes peuvent faillir, quand les hommes ont si peu de force.

BALTHAZAR. Sauf votre respect, vous lui avez pourtant souvent reproché son amour pour Rosaline.

LAURENCE. Son amour ? Non, mon enfant, son idolâ­trie.

BALTHAZAR. Vous lui avez dit d’ensevelir cet amour, comme si…

LAURENCE. Bon, ça va, tu ne vas quand même pas essayer de me faire la morale, c’est moi le prête et moi seul ! Roméo, dis-moi, qu’a cette Juliette de plus que Rosaline, en quoi est-ce différent ?

ROMÉO.

BALTHAZAR. Je dirais aussi que Rosaline ne l’aimait pas et que Juliette oui, ce qui me semble déjà une excellente raison de choisir l’une à l’autre, mon bon, moi je ne suis qu’un vulgaire petit page…

LAURENCE. Oh ! elle voyait bien que ton amour déclamait sa leçon avant même de savoir épeler. Mais viens, jeune volage, viens avec moi ; une raison me décide à l’assister : cette union peut, par un heureux effet, changer en pure affection la rancune de vos familles.

BALTHAZAR. Oh ! partons : il y a urgence à nous hâter.

LAURENCE. Allons sagement et doucement parce que comme dit le dicton…

Il observe Roméo, attendant que celui-ci termine sa phrase.

ROMÉO.

LAURENCE. Oui, voilà, trébuche qui court vite !

Ils sortent.
SCÈNE IV

Une rue. Entrent Benvolio et Mercutio.

MERCUTIO. Où diable ce Roméo peut-il être ? Est-ce qu’il n’est pas rentré cette nuit ?

BENVOLIO. Non, pas chez son père ; j’ai parlé à son valet.

MERCUTIO. Ah ! cette pâle fille au cœur de pierre, cette Ro­saline, le tourmente tant qu’à coup sûr il en deviendra fou.

Entre Roméo, rêveur, ainsi que son page.

BENVOLIO. Voici Roméo ! Voici Roméo !

MERCUTIO. Étiez-vous avec une femme… ou avec votre peine ?

Benvolio et Mercutio attendent une réponse en le fixant de très près.

ROMÉO.

MERCUTIO. Autant dire que, dans un cas comme le vôtre, un homme est forcé de fléchir le jarret pour…

BENVOLIO. Pour tirer sa révérence.

MERCUTIO. Merci. Tu as touché juste.

BENVOLIO. C’est l’explication la plus bienséante.

MERCUTIO. Sache que je suis la rose de la bienséance.

BENVOLIO. Fais-la-moi sentir.

MERCUTIO. La rose même !

Benvolio, montrant sa chaussure couverte de rubans. – Mon escarpin t’en offre la rosette !

MERCUTIO. Bien dit. Prolonge cette plaisanterie jusqu’à ce que ton escarpin soit éculé : quand il n’aura plus de talon, tu pourras du moins appuyer sur la pointe.

BALTHAZAR. Plaisanterie de va-nu-pieds !

MERCUTIO. Au secours, bon Benvolio ! mes esprits se dé­robent.

BENVOLIO. Donne-leur du fouet et de l’éperon ; sinon, je crie : victoire !

MERCUTIO. Eh bien, ne vaut-il pas mieux rire ainsi que de geindre par amour ?

BENVOLIO. Bref, comment se porte le fugitif ?

ROMÉO.

MERCUTIO. Ah, miracle ! Je trouve ta mine bien bonne Roméo, te voilà sociable à présent, te voilà redevenu Roméo ; te voilà ce que tu dois être, de par l’art et de par la na­ture. Crois-moi, cet amour grognon n’est qu’un grand nigaud qui s’en va, tirant la langue, et cherchant un trou où fourrer sa… ma­rotte.

BENVOLIO. Arrête-toi là, arrête-toi là.

MERCUTIO. Tu veux donc que j’arrête mon histoire à contre-poil ?

BENVOLIO. Je craignais qu’elle ne fût trop longue.

MERCUTIO. Oh ! tu te trompes : elle allait être fort courte, car je suis à bout et je n’ai pas l’intention d’occuper la place plus longtemps.

BENVOLIO. Voilà qui est parfait.

Entrent la nourrice et Pierrette.

MERCUTIO. Une voile ! une voile ! une voile !

BENVOLIO. Deux voiles ! deux voiles ! une culotte et un jupon.

LA NOURRICE. Pierrette !

PIERRETTE. Voilà !

LA NOURRICE. Mon éventail, Pierrette.

MERCUTIO. Donne-le-lui, bonne Pierrette, qu’elle cache son visage, son éventail est moins laid.

Folio et le dinosaure femelle envahissent la scène, en colère.

FOLIO MENTOL. Arrêtez, statue, ne bougez plus ! À l’instant, quelle était cette insulte de mauvais goût ?

MERCUTIO (avec la vraie voix du comédien). Ben, c’est dans le texte ! Mercutio et Benvolio taquinent la nourrice avec esprit et elle répond impulsivement, ce qui donne un résultat très amusant !

FOLIO MENTOL. Vous trouvez ça amusant ? Toi, la nourrice, aimes-tu qu’on te dise que tu es laide ?

LA NOURRICE. Ben, c’est la nourrice qui l’est, pas moi !

FOLIO MENTOL. Avez-vous compris, viles créatures ? Vous lui avez fait de la peine ! Maintenant, embrassez-lui les pieds en lui disant qu’elle est belle ! Oui, vous aussi Roméo, tous les quatre ! Dépêchez-vous !

Les quatre hésitent (si notre Roméo du moment le fait, tant pis pour lui).

BENVOLIO. Euh… non.

FOLIO MENTOL (menaçant). EUH, NON ?

BENVOLIO. À force d’improviser en partie la pièce à cause que le « vrai » Roméo a disparu…

LE DINOSAURE FEMELLE. Il n’a pas disparu, je l’ai mangé.

BENVOLIO. Ah…

Léger silence.

FOLIO MENTOL. Finis ce que tu étais en train de dire.

BENVOLIO. Ce serait bien d’essayer de garder l’humour de Shakespeare.

FOLIO MENTOL. Tu as raison Benvolio, vous devriez continuer cette pièce de théâtre EN CHANTANT !

BENVOLIO. Je n’ai pas…

FOLIO MENTOL. NON, NON, TON IDÉE EST GÉNIALE, N’EN DOUTE PAS ! (En se tournant vers son dinosaure, plus sombre.) Reste et croque tous ceux qui ne chanteront pas…

Il sort. Léger silence.

MERCUTIO (en chantonnant un peu faussement). Euh, qui sait chanter ?

BENVOLIO. Roméo ?

ROMÉO.

BALTHAZAR. Commences-tu à regretter ta participation improvisée ?

ROMÉO.

LE DINOSAURE FEMELLE (s’impatientant). Moi je suis venue ici pour regarder une pièce de théâtre ! J’ATTENDS.

BENVOLIO (angoissé, mais décidé). Je ne chanterai pas !

FOLIO MENTOL (en revenant). Allez mon ami, puisque tu es obligé…

BENVOLIO. Je ne sais pas chanter !

FOLIO MENTOL (en s’adressant à son dinosaure). Existe-t-il une version de Roméo et Juliette dans laquelle Benvolio meurt ?

LE DINOSAURE FEMELLE. Il faut un début à tout !

FOLIO MENTOL. Voilà que tu lis dans mes pensées !

Le dinosaure attaque Benvolio qui fuit dans l’arrière-scène. On entend des cris d’horreur, puis plus rien.

FOLIO MENTOL. Bien, qui d’autre ne VEUT pas chanter ?

MERCUTIO. Je chantais déjà dans la version de base de la pièce… t’sais, celle que vous avez gâché.

FOLIO MENTOL. Ah bon, que chantais-tu ?

MERCUTIO (chantant).
Un vieux lièvre faisandé,
Quoiqu’il ait le poil gris,
Est un fort bon plat de carême.
Mais un vieux lièvre faisandé
A trop longtemps duré,
S’il est moisi avant d’être fini.

FOLIO MENTOL (sceptique). Un vieux lièvre… faisandé ?

MERCUTIO. C’est sûr que hors contexte, ça n’a pas de sens… ça et votre présence dans la pièce.

FOLIO MENTOL. C’est qu’il est méchant le Mercutio !

MERCUTIO. C’est que votre dinosaure « femelle » a tué la moitié des acteurs !

Le dinosaure femelle revient en tirant l’oreille d’un Benvolio massacré.

FOLIO MENTOL. Tu ne l’as pas mangé ?

LE DINOSAURE FEMELLE. Non, il me faisait trop penser à un petit chat !

Elle regarde Benvolio, toute mignonne.

LE DINOSAURE FEMELLE. Miaou, miaou !

Long silence.

LE DINOSAURE FEMELLE. J’ai dit… MIAOU, MIAOU !

BENVOLIO (en faisant le chat, sans enthousiasme). Miaou miaou…

LE DINOSAURE FEMELLE. Maintenant, danse monsieur le chat !

BENVOLIO. Euh… non ?

LE DINOSAURE FEMELLE (triste, hystérique). FOLIO, LE CHAT, IL NE VEUT PAS DANSER !

FOLIO MENTOL. La danse, voilà une excellente idée ! Vous allez devoir chanter ET danser !

MERCUTIO. On peux-tu juste appeler la police ?

LA NOURRICE. Bah, s’ils veulent de la danse, ils vont en avoir ! Tybalt, MUSIQUE ! ET AMÈNE TES FESSES !

La musique (spéciale Roméo et Juliette) démarre, ainsi qu’une chanson improvisée et la chorégraphie.

LA NOURRICE. Roméo, viens ici Roméo ! Dis-moi, veux-tu épouser ma protégée, ma petite, ma pure (improviser ici une longue énumération de qualités, 10-4)… ma Juliette ?

ROMÉO.

LA NOURRICE. Quelle question ! Bien sûr que tu veux l’épouser ! Qui ne le voudrait pas ? Même cet imbécile de Tybalt lui passerait la bague au doigt si la décence lui permettait ! Que le Diable l’emporte lui et ses belles petites f… Passons ! Si tu veux la main de ma Juliette, tu devras prouver ta vertu ! Vlan ! J’espère que tu sais danser…

MERCUTIO. Et puis quoi encore ?

LA NOURRICE. Silence ! Roméo, si tu es un homme d’honneur, répète après-moi !

Elle danse avec lui. Elle lui montre plein de mouvements qu’il doit reproduire. Puis, soudainement très enthousiaste (même si Roméo est mauvais), la nourrice va vite s’entretenir avec Juliette à l’écart.

JULIETTE. Eh bien, bonne, douce nourrice, a-t-il dit oui ?

LA NOURRICE. Je suis épuisée ; laisse-moi respirer un peu. Ah ! que mes os me font mal ! Quelle danse j’ai faite !

JULIETTE. Je voudrais que tu eusses mes os, pourvu que j’eusse des nouvelles… Allons, je t’en prie, parle ; bonne, bonne nourrice, parle.

LA NOURRICE. Jésus ! quelle hâte ! Pouvez-vous pas atten­dre un peu ? Voyez-vous pas que je suis hors d’haleine ?

JULIETTE. Comment peux-tu être hors d’haleine quand il te reste assez d’haleine pour me dire que tu es hors d’haleine ? Que dit-il de notre mariage ? Qu’est-ce qu’il en dit ?

LA NOURRICE. Votre bien-aimé parle en gentilhomme loyal, et courtois, et affable, et gracieux, et, j’ose le dire, ver­tueux…

JULIETTE. Que d’embarras !… Voyons, que dit Roméo ?

LA NOURRICE. Avez-vous permission d’aller à la confesse aujourd’hui ?

JULIETTE. Oui.

LA NOURRICE (confuse). Eh bien, retournons-nous de ce pas vers le frère Laurence qui vient d’arriver, pour lui en faire part (en aparté, à Laurence) Qu’est-ce que tu fais là ? Tu te trompes de scène…

LAURENCE (le sourire crispé, en regardant le dinosaure). Je n’ai pas eu le choix…

Léger silence, malaise.

LAURENCE (en regardant Juliette). Voici la dame ! Oh ! jamais un pied aussi léger n’usera la dalle éternelle : les amoureux pourraient chevaucher sur ces fils de la Vierge qui flottent au souffle ardent de l’été, et ils ne tomberaient pas : si légère et toute vanité !

JULIETTE. Salut à mon vénérable confesseur !

LAURENCE. Et salut Roméo, rock’n roll man !

Il lui fait une poignée de main top secrète.

ROMÉO.

JULIETTE. Le sentiment, plus riche en impressions qu’en paroles, est fier de son essence, et non des ornements : indigents sont ceux qui peuvent compter leurs richesses ; mais mon sincère amour est parvenu à un tel excès que je ne saurais évaluer la moi­tié de mes trésors.

LAURENCE. Allons, venez avec moi, et nous aurons bientôt fait ; sauf votre bon plaisir, je ne vous laisserai seuls que quand la sainte Église vous aura incorporés l’un à l’autre.

Le dinosaure femelle lui tape derrière la tête.

LAURENCE. Voilà, c’est fait, je vous déclare mari et femme ! Vous pouvez embrasser la marié…

JULIETTE (sur le point d’exploser de rage). Non, le mariage doit avoir lieu dans l’église !

LE DINOSAURE FEMELLE (en saisissant Roméo et Juliette). Now… KISS !!!

LA NOURRICE (en séparant vite Roméo et Juliette). Misère, je sens l’odeur de Tybalt qui vient, fuyons Juliette ! Il ne doit pas nous voir en si basse compagnie ! (En se retournant vers les trois hommes.) Mille pardons messieurs, ça m’a échappé, je n’ai pas l’habitude ! Vite Juliette, partons !

JULIETTE. Mais, nourrice…

LA NOURRICE. Pas de mais, vous terminerez votre mariage dans la couchette… (En se retournant vers le prête, mal à l’aise.) Non, mille pardons, je voulais dire à l’église, sous le regard du seigneur !

LAURENCE. Rendez-vous à l’église dans une heure !

Juliette, la Nourrice et Laurence partent à la hâte.

Entrent Tybalt et Pierrette, sa servante.

BENVOLIO. Sur ma tête, voici les Capulets… quelques scènes trop tôt.

MERCUTIO. Par mon talon, je ne m’en soucie pas, il nous faut trouver un beau costume à Roméo !

TYBALT. Bonsoir messieurs : un mot à l’un de vous.

MERCUTIO. Rien qu’un mot ? Accouplez-le à quelque chose : donnez le mot et le coup.

TYBALT. Vous m’y trouverez assez disposé, messire, pour peu que vous m’en fournissiez l’occasion.

MERCUTIO. Ne pourriez-vous pas prendre l’occasion sans qu’on vous la fournît ?

BENVOLIO. Nous parlons ici sur la promenade publique ; ou retirons-nous dans quelque lieu écarté, ou raisonnons froide­ment de nos griefs, ou enfin séparons-nous. Ici tous les yeux se fixent sur nous.

MERCUTIO. Les yeux des hommes sont faits pour voir : laissons-les se fixer sur nous : aucune volonté humaine ne me fera bouger, moi !

TYBALT. Taisez-vous tous les deux, je ne suis pas ici pour entendre vos pitreries ! Voici mon homme, Roméo, l’amour que je te porte ne me fournit pas de terme meilleur que celui-ci…

Il le fixe un instant, puis dégaine son épée.

TYBALT. En garde !

ROMÉO.

TYBALT. Tu ne marieras pas ma cousine, pas tant que je vivrai !

ROMÉO.

MERCUTIO. Ô froide, déshonorante, ignoble soumission ! Une estocade pour réparer cela ! (Il met l’épée à la main.) Tybalt, tueur de rats, voulez-vous faire un tour ?

TYBALT. Que veux-tu de moi ?

MERCUTIO. Rien, bon roi des chats, rien qu’une de vos neuf vies ; celle-là, j’entends m’en régaler, me réservant, selon votre conduite future à mon égard, de mettre en hachis les huit autres. Tirez donc vite votre épée par les oreilles, ou, avant qu’elle soit hors de l’étui, vos oreilles sentiront la mienne.

TYBALT (l’épée à la main). Je suis à vous.

BENVOLIO. Vite mon bon Roméo, il faut les arrêter !

ROMÉO.

MERCUTIO (à Tybalt). Allons, messire, votre meilleure passe !

Ils se battent.

BENVOLIO. Tybalt ! Mercutio ! Le Prince a expressément interdit les rixes dans les rues de Vérone. Arrêtez, Tybalt ! cher Mercutio !

Tybalt atteint Mercutio par-dessous le bras de Roméo et s’enfuit avec ses partisans.

MERCUTIO. Je suis blessé… Malédiction sur les deux mai­sons ! Je suis expédié… Il est parti ! Est-ce qu’il n’a rien ? (Il chancelle.)

BENVOLIO (soutenant Mercutio). Quoi, es-tu blessé ?

MERCUTIO. Oui, oui, une égratignure, une égratignure, Morbleu, c’est bien suffisant…

BENVOLIO. Courage, ami : la blessure ne peut être sérieuse.

MERCUTIO. Non, elle n’est pas aussi profonde qu’un puits, ni aussi large qu’une porte d’église ; mais elle est suffisante, elle peut compter : demandez à me voir demain, et, quand vous me retrouverez, j’aurai la gravité que donne la bière. Je suis poivré, je vous le garantis, assez pour ce bas monde… Malédiction sur vos deux maisons !… Moi, un homme, être égratigné à mort par un chien, un rat, une souris, un chat ! par un fier-à-bras, un gueux, un maroufle qui ne se bat que par règle d’arithmétique ! (À Ro­méo.) Roméo… approche Roméo !

ROMÉO.

MERCUTIO. Au cas où cette broutille me serait fatale, dites-moi, que direz-vous lors de mes éloges funèbres ? Que direz-vous d’un homme comme moi ? Soyez franc, je peux tout entendre !

ROMÉO.

MERCUTIO. C’est tout ? Ah misère, je ne peux mourir maintenant, ce n’est pas suffisant… Malédiction sur vos deux maisons ! Elles ont fait de moi de la viande à vermine… Roméo, garde la tête froide !

Il meurt.

ROMÉO.

BENVOLIO. Ce galant esprit a aspiré la nuée, trop tôt dégoûté de cette terre.

Rentre Tybalt.

BENVOLIO. Voici le furieux Tybalt qui revient. Roméo, vengeons-le, tuons ce Tybalt de malheur !

Au moindre mouvement que Roméo fera, Tybalt mourra en maudissant Roméo de l’avoir tué.

BENVOLIO. Fuis, Roméo, va-t’en ! Les citoyens sont sur pied, et Tybalt est tué… Ne reste pas là stupéfait. Le Prince va te condamner à mort, si tu es pris… Hors d’ici ! va-t’en ! Fuis !

ROMÉO.

BALTHAZAR. Viens, allons à l’église !

PIERRETTE. Je viens avec vous !

BALTHAZAR. Tu ne pleures pas Tybalt plus longtemps ?

PIERRETTE. Bah, c’était un crétin.

LA NOURRICE (en revenant). TYBALTTTTTTTTTTTTTTTTT !

Elle se jette à son chevet, totalement hystérique.

LA NOURRICE. MON BEAU TYBALT, NOOOOOOOOOOON !

PIERRETTE. Bon ben, je pense que je vais devoir rester ici finalement.

BENVOLIO. Vite, vite, qu’attendez-vous donc ?

Ils partent et entrent le Prince et sa suite, Montague, Capulet, lady Mon­tague, lady Capulet et d’autres.

LE PRINCE. Où sont les vils provocateurs de cette rixe ?

LADY CAPULET (se penchant sur le corps). Tybalt, mon ne­veu !… Oh ! l’enfant de mon frère ! Oh ! Prince !… Oh ! mon ne­veu !… mon mari ! C’est le sang de notre cher parent qui a cou­lé !… Prince, si tu es juste, verse le sang des Montagues pour ven­ger notre sang… Oh ! mon neveu ! mon neveu !

LE PRINCE. Benvolio, qui a commencé cette rixe ?

BENVOLIO. Tybalt, que vous voyez ici, tué de la main de Roméo. En vain Roméo lui parlait sagement, lui disait de réfléchir à la futilité de la querelle, et le mettait en garde contre votre au­guste déplaisir… Tout cela, dit d’une voix affable, d’un air calme, avec l’humilité d’un suppliant agenouillé, n’a pu faire trêve à la fureur indomptable de Tybalt, qui, sourd aux paroles de paix, a brandi la pointe de son épée contre la poitrine de l’intrépide Mercutio. Mercutio, tout aussi exalté, oppose le fer au fer dans ce duel à outrance ; avec un dédain martial, il écarte d’une main la froide mort et de l’autre la retourne contre Tybalt, dont la dextérité la lui renvoie ; Roméo leur crie : Arrêtez, amis ! amis, séparez-vous. ! et, d’un geste plus rapide que sa parole, il abat les pointes fatales. Au moment où il s’élance entre eux, passe sous son bras même une botte perfide de Tybalt qui frappe mortellement le fougueux Mercutio. Tybalt s’enfuit alors, puis tout à coup revient sur Ro­méo, qui depuis un instant n’écoute plus que la vengeance. Leur lutte a été un éclair ; car, avant que j’aie pu dégainer pour les sé­parer, le fougueux Tybalt était tué. En le voyant tomber, Roméo s’est enfui. Que Benvolio meure si telle n’est pas la vérité !

Le dinosaure surgit et attaque à nouveau Benvolio ! Les deux partent, autres cris d’horreur.

LADY CAPULET. Ce Benvolio est parent des Montagues ; l’affection le fait mentir, il ne dit pas la vérité ! Une vingtaine d’entre eux se sont ligués pour cette lutte criminelle, et il a fallu qu’ils fussent vingt pour tuer un seul homme ! Je de­mande justice, fais-nous justice, Prince. Roméo a tué Tybalt ; Roméo ne doit plus vivre.

LE PRINCE. Roméo a tué Tybalt, mais Tybalt a tué Mercu­tio : qui maintenant me payera le prix d’un sang si cher ?

MONTAGUE. Ce ne doit pas être Roméo, Prince, il était l’ami de Mercutio. Sa faute n’a fait que terminer ce que la loi eût tranché, la vie de Tybalt.

LE PRINCE. Et, pour cette offense, nous l’exilons sur-le-champ. Je suis moi-même victime de vos haines ; mon sang coule pour vos brutales disputes ; mais je vous imposerai une si rude amende que vous vous repentirez tous du malheur dont je souf­fre. Je serai sourd aux plaidoyers et aux excuses ; ni larmes ni prières ne rachèteront les torts ; elles sont donc inutiles. Que Roméo se hâte de partir ; l’heure où on le trouverait ici serait pour lui la dernière. Qu’on emporte ce corps et qu’on défère à no­tre volonté : la clémence ne fait qu’assassiner en pardonnant à ceux qui tuent.

CAPULET. Les choses ont tourné si malheureusement, mes­sire, que nous n’avons pas eu le temps de disposer notre fille. C’est que, voyez-vous, elle aimait chèrement son cousin Tybalt, et moi aussi… Mais quoi ! nous sommes nés pour mourir. Il est très tard ; elle ne descendra pas ce soir. Je vous promets que, sans vo­tre compagnie, je serais au lit depuis une heure.

PÂRIS. Quand la mort parle, ce n’est pas pour l’amour le moment de parler.

LADY CAPULET. Oui, messire, et demain de bonne heure je connaîtrai sa pensée. Ce soir elle est cloîtrée dans sa douleur.

CAPULET. Sire Pâris, je puis hardiment vous offrir l’amour de ma fille ; je pense qu’elle se laissera diriger par moi en toutes choses ; bien plus, je n’en doute pas… Femme, allez la voir avant d’aller au lit ; apprenez-lui l’amour de mon fils Pâris, et dites-lui, écoutez bien, que mercredi prochain… Mais doucement ! quel jour est-ce ?

PÂRIS. Lundi, monseigneur.

CAPULET. Lundi ? hé ! hé ! alors, mercredi est trop tôt. Ce sera pour jeudi… dites-lui que jeudi elle sera mariée à ce noble comte… Serez-vous prêt ? Cette hâte vous convient-elle ? Nous ne ferons pas grand fracas ! un ami ou deux ! Car voyez-vous, le meurtre de Tybalt étant si récent, on pourrait croire que nous nous soucions fort peu de notre parent, si nous faisions de gran­des réjouissances. Conséquemment, nous aurons une demi-douzaine d’amis, et ce sera tout. Mais que dites-vous de jeudi ?

PÂRIS. Monseigneur, je voudrais que jeudi soit demain.

CAPULET. Bon ; vous pouvez partir… Ce sera pour jeudi, alors. Vous, femme, allez voir Juliette avant d’aller au lit, et pré­parez-la pour la noce… Adieu, messire… De la lumière dans ma chambre, holà ! Ma foi, il est déjà si tard qu’avant peu il sera de bonne heure… Bonne nuit.

Ils sortent.
SCÈNE II

À l’église, Laurence et Juliette attendent.

La Nourrice entre avec la servante.

JULIETTE. Mon Dieu ! que se passe-t-il ? Pourquoi te tordre ainsi les mains ?

LA NOURRICE. Ah ! miséricorde ! il est mort, il est mort, il est mort ! Nous sommes perdues, madame, nous sommes per­dues ! Hélas ! quel jour ! C’est fait de lui, il est tué, il est mort !

LAURENCE. Le Ciel a-t-il pu être aussi cruel ?

LA NOURRICE. Roméo l’a pu, sinon le ciel… Ô Roméo ! Roméo ! Qui l’aurait jamais cru ? Roméo !

JULIETTE. Quel démon es-tu pour me torturer ainsi ? C’est un supplice à faire rugir les damnés de l’horrible enfer !

LA NOURRICE. J’ai vu la blessure, je l’ai vue de mes yeux… Là, sur sa mâle poitrine… Un triste cadavre, un triste cadavre ensanglanté, pâle, pâle comme la cendre, tout couvert de sang, de sang caillé… À le voir je me suis éva­nouie.

JULIETTE. Oh ! renonce, mon cœur ; pauvre failli, fais ban­queroute à cette vie ! En prison, mes yeux ! Fermez-vous à la libre lumière ! Terre vile, retourne à la terre, cesse de te mouvoir, et, Roméo et toi, affaissez-vous dans le même tombeau.

LA NOURRICE. Ô Tybalt, Tybalt, le meilleur ami que j’eusse ! Ô courtois Tybalt ! honnête gentilhomme ! Faut-il que j’aie vécu pour te voir mourir !

JULIETTE. Quel est cet ouragan dont les rafales se heur­tent ? Roméo est-il tué et Tybalt est-il mort ? Mon cher cousin, et mon mari plus cher ! Alors, que sonne la trompette terrible du dernier jugement ! Car qui donc est vivant, si ces deux-là ne sont plus ?

LA NOURRICE. Tybalt n’est plus, et Roméo est banni ! Ro­méo, qui l’a tué, est banni.

JULIETTE. ô mon Dieu ! Est-ce que la main de Roméo a ver­sé le sang de Tybalt ?

LA NOURRICE. Oui, oui, hélas ! oui.

JULIETTE. Ô cœur reptile caché sous la beauté en fleur ! Jamais dragon occupa-t-il une caverne si splendide ! Gracieux amant ! démon angélique ! corbeau aux plumes de colombe ! agneau ravisseur de loups ! Ô nature, à quoi réservais-tu l’enfer quand tu reléguas l’esprit d’un démon dans le paradis mortel d’un corps si exquis ? Jamais livre contenant aussi vile rapsodie fut-il si bien relié ? Oh ! que la perfidie habite un si magnifique palais !

LA NOURRICE. Ah ! Pierrette ? Vite, qu’on me donne de l’eau-de-vie ! Ces chagrins, ces mal­heurs, ces peines me font vieillir. Honte à Roméo !

JULIETTE. Que ta langue se couvre d’ampoules après un pa­reil souhait ! Il n’est pas né pour la honte, lui. La honte serait honteuse de siéger sur son front ; car c’est un trône où l’honneur devrait être couronné monarque absolu de l’univers. Oh ! quel monstre j’étais de l’outrager ainsi !

LA NOURRICE. Pouvez-vous dire du bien de celui qui a tué votre cousin ?

JULIETTE. Dois-je dire du mal de celui qui est mon mari ? Ah ! mon pauvre seigneur, quelle est la langue qui caressera ta renommée, quand moi, je la dé­chire ? Mais pourquoi, méchant, as-tu tué mon cousin ? C’est que, sans cela, ce méchant cousin aurait tué mon Roméo ! Arrière, larmes folles ! Mon mari, que Tybalt voulait tuer, est vivant ; et Tybalt, qui vou­lait tuer mon mari, est mort. Tout cela est heureux : pourquoi donc pleurer ?… Ah ! il y a un mot, plus terrible que la mort de Tybalt, qui m’a assassinée ! Tybalt est mort et Roméo est… banni. Banni ! ce seul mot banni a tué pour moi dix mille

LA NOURRICE. Roméo et Juliette ! Roméo est banni ! Il n’y a ni fin, ni limite, ni mesure, ni borne à ce mot meurtrier ! Il n’y a pas de cri pour rendre cette douleur là.

Entrent Roméo et son page.

JULIETTE. ROMÉO !

LAURENCE. Viens, Roméo ; viens, homme sinistre ; l’afflic­tion s’est enamourée de ta personne, et tu es fiancé à la calamité. Mon cher fils. Je viens t’apprendre l’arrêt du Prince.

BALTHAZAR. Quel arrêt, plus doux qu’un arrêt de mort, a-t-il pu prononcer ?

LAURENCE. Il a décidé, non la mort, mais le bannissement du corps !

JULIETTE. Par son bannissement, c’est ma vie qu’ils condamnent !

LA NOURRICE. Il a tué Tybalt et tu préfères l’aimer… alors moi, je… je… je préfère partir !

La Nourrice part. Elle revient.

LA NOURRICE (triste, effondrée). Pierrette, maintenant que Tybalt est mort, veille sur elle comme je l’aurais fait si elle ne m’avait pas trahie, moi, sa vieille nourrice, amoureuse d’un assassiné !

Elle repart.

LAURENCE. Laissez-moi discuter avec vous de votre situation. Roméo, que vas-tu faire ?

ROMÉO.

LAURENCE. Es-tu un homme ? Tu quitteras pour Mantoue avant la fin de la nuit ; et c’est là que tu vivras jusqu’à ce que nous trouvions le moment favorable pour procla­mer ton mariage, réconcilier vos familles, obtenir le pardon du Prince et te rappeler ici. Tu reviendras alors plus heureux un mil­lion de fois que tu n’auras été désolé au départ…

Des bruits se font entendre.

BALTHAZAR. Venez Roméo, j’entends des voix, partons…

LAURENCE. Maintenant, Roméo, partez et restez à Mantoue ; votre page vous instruira de temps à autre des incidents heureux pour vous qui surviendront ici… Donne-moi ta main ; adieu ; bonne nuit.

ROMÉO.

Le page et Roméo sortent.

LAURENCE (se tournant vers Juliette). Pauvre Juliette, tiendrez-vous le coup ?

JULIETTE. Que pourrait-il m’arriver de pire ?

Entre Pâris.

PÂRIS. Oh, Juliette, vous tombez bien, je viens annoncer à ce cher Laurence que jeudi, nous nous marierons !

JULIETTE. Seigneur, achevez-moi !

PÂRIS. Excusez-moi, qu’avez-vous dit ?

JULIETTE. Seigneur, achevez-moi.

Malaise.

JULIETTE. Parce que… parce que c’est un bonheur bien trop grand pour mon frêle corps de femme.

LAURENCE. Jeudi, ne soyez pas déraisonnable Pâris, il me semble que le terme est bien court !

PÂRIS. Mon père, Capulet le veut ainsi, et je ne retarderai son empressement par aucun obstacle. Grâce à son empressement, son sage empressement ose même préciser, fier d’être son gendre, le chagrin qui l’absorbe dans la solitude pourra se dissiper dans la société.

LAURENCE (à part). Hélas ! je connais trop celles qui de­vraient le ralentir !

PÂRIS (en s’adressant à Juliette, distrait). Pauvre âme, les larmes ont bien altéré ton visage.

JULIETTE. Elles ont remporté là une faible victoire : il n’avait pas grand charme avant leurs ravages.

PÂRIS. Ces paroles-là lui font plus d’injures que tes larmes.

JULIETTE. Ce n’est pas une calomnie, monsieur, c’est une vérité ; et cette vérité, je la dis à ma face.

PÂRIS. Ta beauté est à moi et tu la calomnies.

JULIETTE. Il se peut, car elle ne m’appartient pas…

LAURENCE (à Pâris). Mon sei­gneur, nous aurions besoin d’être seuls.

PÂRIS. Dieu me préserve de troubler la dévotion ! Juliette, jeudi, de bon matin, j’irai vous réveiller. Jusque-là, adieu, et re­cueillez ce pieux baiser. (Il l’embrasse et sort.)

JULIETTE. Oh ! ferme la porte, et, cela fait, viens pleurer avec moi : plus d’espoir, plus de ressource, plus de remède.

LAURENCE. Ah ! Juliette, je connais déjà ton chagrin, et j’ai l’esprit tendu par une anxiété inexprimable. Mais j’entrevois une espérance possible, un moyen aussi désespéré que le mal que nous voulons empêcher. Si, plutôt que d’épouser le comte Pâris, tu as l’énergie de vouloir te tuer, il est probable que tu oseras affronter l’image de la mort pour re­pousser le déshonneur, toi qui, pour y échapper, veux provoquer la mort elle-même. Eh bien, si tu as ce courage, je te donnerai un remède.

JULIETTE. Oh ! plutôt que d’épouser Pâris, dis-moi de m’élancer des créneaux de cette tour là-bas, ou d’errer sur le chemin des bandits ; dis-moi de me glisser où rampent des ser­pents ; enchaîne-moi avec des ours rugissants ; enferme-moi, la nuit, dans un charnier, sous un monceau d’os de morts qui s’en­trechoquent, de moignons fétides et de crânes jaunes et déchar­nés ; ordonne moi des choses dont le seul récit me faisait trembler et je les ferai sans crainte, sans hésita­tion, pour rester l’épouse sans tache de mon doux bien-aimé.

LAURENCE. Alors rentre à la maison, aie l’air gai et dis que tu consens à épouser Pâris. De­main soir, une fois au lit, prends cette fiole et avale la liqueur qui y est distillée. Aussitôt, ni chaleur ni souffle n’attesteront que tu vis. Les roses de tes lèvres et de tes joues seront flétries et ternes comme la cendre ; les fenêtres de tes yeux seront closes, comme si la mort les avait fermées au jour de la vie. Dans cet état apparent de cadavre tu resteras juste quarante-deux heures, et alors tu t’éveilleras comme d’un doux sommeil. Le matin, quand le fiancé arrivera pour hâter ton lever il te trouvera morte dans ton lit. Alors, selon l’usage de notre pays, vêtue de ta plus belle parure, et placée dans un cercueil découvert, tu seras transportée à l’ancien caveau où repose toute la famille des Capulets. Cepen­dant, avant que tu sois éveillée, Roméo, instruit de notre plan par mes lettres, arrivera ; lui et moi nous épierons ton réveil, et cette nuit-là même Roméo t’emmènera à Mantoue. Et ainsi tu seras sauvée d’un déshonneur imminent, si nul caprice futile, nulle frayeur féminine n’abat ton courage au moment de l’exécution.

JULIETTE (colérique suite à la dernière remarque). Donne ! Et ne me parle pas de frayeur.

LAURENCE (lui remettant la fiole). Tiens, pars ! Sois forte et sois heureuse dans ta résolution. Je vais dépêcher un religieux à Mantoue avec un message pour ton mari.

JULIETTE. Amour donne-moi ta force, et cette force me sauvera. Adieu, mon père !

Ils se séparent.

ACTE IV

SCÈNE II

Dans la maison de Capulet. Entrent Capulet, lady Capulet, la nourrice et Pierrette.

CAPULET (en remettant un papier à Pierrette). Matelot, tu invite­ras toutes les personnes dont les noms sont écrits ici. Loue-moi également vingt cuisiniers habiles.

PIERRETTE. Vous n’en aurez que de bons, mon­sieur, car je m’assurerai d’abord qu’ils se lèchent les doigts.

CAPULET. Et comment t’assureras-tu par-là de leur savoir-faire ?

PIERRETTE. Pardine, monsieur, c’est un mauvais cuisinier que celui qui ne se lèche pas les doigts : ainsi ceux qui ne se lécheront pas les doigts, je ne les prendrai pas.

CAPULET. Tant que tu ne le mords plus.

PIERRETTE. Non monsieur…

CAPULET. Bon, va-t’en. (Pierrette sort.) Nous allons être pris au dépourvu cette fois.

Entre Juliette.

CAPULET. Eh bien, mon endeuillée, où avez-vous été comme ça ?

JULIETTE. J’ai rencontré Pâris, il m’a appris pour le mariage, un peu écervelé, naïf, heureux je suppose. J’ai tout de suite demandé au ciel de m’achever, simple réflexe, mais…

Capulet grogne.

JULIETTE. Laissez-moi finir avant de vous énerver, père ! Le vénérable Lau­rence m’a ensuite enjoint de me prosterner à vos pieds, et de vous de­mander pardon… (Elle s’agenouille devant son père.) Pardon, je vous en conjure ! Désormais, je me laisserai régir entièrement par vous.

CAPULET. Ah ! j’en suis bien aise… Voilà qui est bien… re­lève-toi. (Juliette se relève.) Les choses sont comme elles doivent être… Il faut que je voie le comte. Morbleu, qu’on aille le cher­cher, vous dis-je. Ah ! pardieu ! c’est un saint homme que ce révé­rend père, et toute notre cité lui est bien redevable.

JULIETTE. Nourrice, voulez-vous venir avec moi dans mon cabinet ? Vous m’aiderez à ranger les parures que vous trouverez convenables pour ma toilette de demain.

LADY CAPULET. Non, non, pas avant jeudi. Nous avons le temps.

CAPULET. Va, nourrice, va avec elle.

Juliette sort avec la nourrice.

CAPULET (à lady Capulet). Nous irons à l’église demain.

LADY CAPULET. Nous serons pris à court pour les prépara­tifs : il est presque nuit déjà.

CAPULET. Bah ! je vais me remuer, et tout ira bien, je te le garantis, femme ! Toi, va rejoindre Juliette, et aide-la à se parer ; je ne me coucherai pas cette nuit… Laisse-moi seul ; c’est moi qui ferai la ménagère cette fois… Holà !… Ils sont tous sortis. Allons, je vais moi-même chez le comte Pâris le prévenir pour demain. J’ai le cœur étonnamment allègre, depuis que cette petite folle est venue à résipiscence.

Ils sortent.
SCÈNE III

La chambre à coucher de Juliette. Entrent Juliette et la nourrice.

JULIETTE. Oui, c’est la toilette qu’il faut… Mais, gentille nourrice, laisse-moi seule cette nuit, je t’en prie : car j’ai besoin de beaucoup prier pour décider le ciel à sourire à mon existence, qui est, tu le sais bien, pleine de trouble et de péché.

LA NOURRICE. Que me caches-tu, que me caches-tu de pire que la trahison ?

JULIETTE. Tu m’en veux et pourtant tu t’inquiètes toujours, viens dans mes bras…

LA NOURRICE. Bien sûr que je m’inquiète ! Tu es ma petite Juliette adorée, je t’ai élevée, je…

Entre Lady Capulet.

LADY CAPULET. Allons, êtes-vous encore occupées ? Avez-vous besoin de mon aide ?

JULIETTE. Non, madame ; nous avons choisi tout ce qui se­ra nécessaire pour notre cérémonie de demain. Veuillez permet­tre que je reste seule à présent, et que la nourrice veille avec vous cette nuit ; car j’en suis sûre, vous avez trop d’ouvrage sur les bras, dans des circonstances si pressantes.

LADY CAPULET. Bonne nuit ! Mets-toi au lit, et repose-toi ; car tu en as besoin. Viens nourrice, nous la laissons…

Lady Capulet sort… la nourrice hésite un instant, regarde Juliette, anxieuse. Puis elle part.

JULIETTE. Adieu !… Dieu sait quand nous nous reverrons. Une vague frayeur répand le frisson dans mes veines et y glace presque la chaleur vitale… Je vais les rappeler pour me rassurer… Nourrice !… qu’a-t-elle à faire ici ? Il faut que je joue seule mon horrible scène. (Prenant la fiole que Laurence lui a donnée.) À moi, fiole !… Eh quoi ! si ce breuvage n’agissait pas ! serais-je donc mariée demain matin ? Et si, une fois déposée dans le tombeau, je m’éveillais avant le mo­ment où Roméo doit venir me délivrer ! Ah ! l’effroyable chose ! Hélas ! hélas ! n’est-il pas probable que, réveillée avant l’heure, au milieu d’exhalaisons infectes et de gémissements pa­reils à ces cris de mandragores déracinées que des vivants ne peuvent entendre sans devenir fous… Oh ! si je m’éveille ainsi, est-ce que je ne perdrai pas la raison, environnée de toutes ces horreurs ? Peut-être alors, insensée, voudrai-je jouer avec les squelettes de mes ancêtres, arracher de son linceul Tybalt mutilé, et, dans ce délire, saisissant l’os de quelque grand-parent comme une massue, en broyer ma cervelle désespérée ! Oh ! tenez ! il me semble voir le spectre de mon cousin poursuivant Roméo qui lui a troué le corps avec la pointe de son épée… Arrête, Tybalt, arrête ! (Elle porte la fiole à ses lèvres.) Roméo ! Roméo ! Roméo ! voici à boire ! je bois à toi.

Elle se jette sur son lit derrière un rideau… les heures passent.

Lendemain matin, la nourrice revient.

LA NOURRICE. Finalement, je n’aurai pas dû te laisser ainsi hier soir, j’ai été si angoissé que j’ai cassé trois assiettes en tentant de les laver, sans parler que j’ai mal dormi à force de me retourner, hantée par cette l’impression que tu prépares un mauvais coup ! Juliette ? Tu m’écoutes ? Juliette ? (Elle la secoue et finit par comprendre.) Au secours ! au secours ! ma maîtresse est morte. Ô malheur ! faut-il que je sois jamais née !… Holà, de l’eau-de-vie !… Monsei­gneur ! Madame !

Entre Lady Capulet.

LADY CAPULET. Quel est ce bruit ?

LA NOURRICE. Ô jour lamentable !

LADY CAPULET. Qu’y a-t-il ?

LA NOURRICE (en montrant le lit). Regardez, regardez ! ô jour désolant !

LADY CAPULET. Ciel ! ciel ! Mon enfant, ma vie ! Renais, rouvre les yeux, ou je vais mourir avec toi ! Au secours ! au se­cours ! appelez au secours !

Entre Capulet.

CAPULET. Par pudeur, même s’il est tard, amenez Juliette, son mari nous rend visite !

LA NOURRICE. Elle est morte, décédée, elle est morte ; ah ! mon Dieu !

LADY CAPULET. Mon Dieu ! elle est morte ! elle est morte ! elle est morte !

CAPULET (en s’approchant de Juliette). Ah ! que je la voie !… C’est fini, hélas ! elle est froide ! La vie a depuis longtemps déserté ses lèvres. La mort est sur elle, comme une gelée précoce sur la fleur des champs la plus suave.

LA NOURRICE. Ô jour lamentable !

LADY CAPULET. Douloureux moment !

CAPULET. La mort qui me l’a prise pour me faire gémir en­chaîne ma langue et ne me laisse pas parler.

Entrent frère Laurence et Pâris suivis de musiciens (le dinosaure, Folio Mentol et Tybalt déguisés).

LAURENCE. Allons, la fiancée est-elle prête à aller à l’église ?

CAPULET. Prête à y aller, mais pour n’en pas revenir ! (À Pâris.) Ô mon fils, la nuit qui précédait tes noces, la mort est en­trée dans le lit de ta fiancée, et voici la pauvre fleur toute déflorée par elle. Le sépulcre est mon gendre, le sépulcre est mon héritier, le sépulcre a épousé ma fille. Moi, je vais mourir et tout lui laisser. Quand la vie se retire, tout est au sépulcre.

PÂRIS. N’ai-je si longtemps désiré voir cette aurore, que pour qu’elle me donnât un pareil spectacle !

LADY CAPULET. Jour maudit, malheureux, misérable, odieux ! Heure la plus atroce qu’ait jamais vue le temps dans le cours laborieux de son pèlerinage ! Rien qu’une pauvre enfant, une pauvre chère enfant, rien qu’un seul être pour me réjouir et me consoler et la mort cruelle l’arrache de mes bras !

LA NOURRICE. Ô douleur ! ô douloureux, douloureux, dou­loureux jour ! Jour lamentable ! jour le plus douloureux que ja­mais, jamais j’aie vu ! ô jour ! ô jour ! ô jour ! ô jour odieux ! Ja­mais jour ne fut plus sombre ! ô jour douloureux ! ô jour doulou­reux !

PÂRIS. Déçue, divorcée, frappée, accablée, assassinée ! Oui, détestable mort, déçue par toi, ruinée par toi, cruelle, cruelle ! ô mon amour ! ma vie !… Non, tu n’es plus ma vie, tu es mon amour dans la mort !

CAPULET. Honnie, désolée, navrée, martyrisée, tuée ! Si­nistre catastrophe, pourquoi es-tu venue détruire, détruire notre solennité ?… ô mon enfant ! mon enfant ! mon enfant ! Non ! toute mon âme ! Quoi, tu es morte !… Hélas ! mon enfant est morte, et, avec mon enfant, sont ensevelies toutes mes joies !

LAURENCE (en chantant et en grattant de la guitare façon rock’n roll).
Silence, n’avez-vous pas de honte ?
Le remède aux maux désespérés n’est pas dans ces désespoirs.
Le ciel et vous, vous partagiez cette belle enfant ;
maintenant le ciel l’a tout entière, et à voir vos affreux visages, j’ose dire que c’est tant mieux pour elle !
(en chantant façon métal)
Vous ne pouviez la garder de la mort, mais le ciel garde sa part dans l’éternelle vie !
Une haute fortune était tout ce que vous lui souhai­tiez ;
c’était le ciel pour vous de la voir s’élever et vous pleurez maintenant qu’elle s’élève au-dessus des nuages, jusqu’au ciel ! Oh ! Oooooooooooooooooooooooh ! Ooooooooh ! Jusqu’au ciel !
(sans chanter, autoritaire cette fois)
Bref, séchez vos larmes et attachez vos branches de romarin sur son corps ; puis, selon la coutume, portez-la dans sa plus belle parure à l’église.
(jouant quelques accords de plus, chantant à nouveau)
Car bien que la faible nature nous force tous à pleurer, les larmes de la nature font sourire la raison.

CAPULET. Tous nos préparatifs de fête se changent en ap­pareil funèbre : notre concert devient un glas mélancolique ; no­tre repas de noces, un triste banquet d’obsèques ; nos hymnes solennelles, des chants lugubres. Notre bouquet nuptial sert pour une morte, et tout change de destination.

LAURENCE. Retirez-vous, monsieur, et vous aussi, ma­dame, et vous aussi, messire Pâris ; que chacun se prépare à es­corter cette belle enfant jusqu’à son tombeau. Le ciel s’appesantit sur vous, pour je ne sais quelle offense ; ne l’irritez pas davantage en murmurant contre sa volonté suprême.

Sortent Capulet, lady Capulet, Pâris et frère Laurence.

LE DINOSAURE FEMELLE. Bah euh, je suppose que je ne jouerai pas à soir.

LA NOURRICE. Ah ! serrez vos instruments, serrez-les, mes bons, mes honnêtes amis ; car comme vous voyez, la situation est lamenta­ble.

LE DINOSAURE FEMELLE. Ouin, c’est ça, madame meurt et moi je ne serai pas payée ! Pfff…

Sort la nourrice. Entre Pierrette.

PIERRETTE. Musicien ! oh ! musicien, vite Gaieté du cœur ! Gaieté du cœur ! Oh ! si vous voulez que je vive, jouez-moi Gaieté du cœur !

LE DINOSAURE FEMELLE. Et pourquoi Gaieté du cœur ?

PIERRETTE. Ô musiciens ! parce que mon cœur lui-même joue l’air de Mon cœur est triste. Ah ! jouez-moi quelque complainte joyeuse pour me consoler.

LE DINOSAURE FEMELLE. Pas la moindre complainte ; ce n’est pas le moment de jouer à présent.

PIERRETTE. Vous ne voulez pas, alors ?

LE DINOSAURE FEMELLE. Non.

PIERRETTE. Alors vous allez l’avoir solide.

LE DINOSAURE FEMELLE. Que vais-je avoir ?

PIERRETTE. Ce n’est pas de l’argent, Morbleu, c’est une raclée, méchants racleurs !

LE DINOSAURE FEMELLE. Méchant valet !

PIERRETTE. Ah ! je vais vous planter ma dague de valet dans la perruque. Je ne supporterai pas vos fadaises ; je vous en donnerai des fa dièses, moi, sur les épaules, notez bien.

LE DINOSAURE FEMELLE. En nous donnant le fa dièse, c’est vous qui nous noterez.

LAURENCE. Voyons, rengainez votre dague et dégainez votre esprit.

PIERRETTE. En garde donc ! Je vais vous attaquer à la pointe de l’esprit et rengainer ma pointe d’acier… Ripostez-moi en hom­mes. (Elle chante.)
Quand une douleur poignante blesse le cœur
Et qu’une morne tristesse accable l’esprit,
Alors la musique au son argentin… (Cessant.)
Pourquoi son argentin ? Pourquoi la musique a-t-elle le son argentin ? Répondez, Simon Corde-à-Boyau !

LE DINOSAURE FEMELLE. Eh ! parce que l’argent a le son fort doux.

PIERRETTE. Joli ! Répondez à votre tour, Laurence !

LAURENCE. Euh, la musique a le son argentin parce que les musiciens la font sonner pour argent.

PIERRETTE. Joli aussi !… Répondez, vous aussi… monsieur Capulet !

CAPULET. Ma foi, je ne sais que dire, je viens de perdre ma fille !

PIERRETTE. Oh ! j’implore votre pardon : vous devez être le chanteur de la bande ! Eh bien, je vais répondre pour vous. La musique a le son argentin, parce que les gaillards de votre espèce font rare­ment sonner l’or. (Elle chante.) Alors la musique au son argentin apporte promptement le remède. (Elle sort.)

LE DINOSAURE FEMELLE. Voilà une fieffée coquine !

FOLIO MENTOL. Qu’elle aille se faire pendre !… Sor­tons, nous autres ! attendons le convoi, et nous resterons à dîner.

Ils sortent.

Pendant que Pierrette « sort », elle marche sur place et se sont les autres qui reculent jusqu’à sortir de la scène. Quelqu’un en noir vient porter un tabouret et quelques décors faisant penser qu’il s’agit d’une loge.

Pierrette enlève sa perruque, exténuée…

Balthazar le page entre en étant lui-même et non dans son rôle.

BALTHAZAR. Ça va ?

PIERRETTE. Est-ce que j’ai l’air d’aller ? Un dinosaure jouait l’un des musiciens, comment voulais-tu que je rende ça cohérent ? Déjà que je dois tout faire parce que les autres serviteurs ont « disparu » ! Tu te rends compte qu’ils sont peut-être morts ? C’est la pire journée de ma vie… LA PIRE JOURNÉE DE MA VIE !

Elle se retourne vers Balthazar et celui-ci est à genou, lui tendant une bague.

BALTHAZAR. Accepterais-tu de prendre un maraud comme moi comme époux ?

PIERRETTE. QUOIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII ? NON !

BALTHAZAR. Non ? J’m’attendais plus à un oui ou à un peut-être… au pire, à un « j’vais y réfléchir » !

PIERRETTE. Désolée, je voulais dire oui, peut-être… je vais y réfléchir… non ! Je ne sais pas ! Aaaaaaaaaaaaaaaaaaah, ce n’est pas le moment ! Avoue, tu le fais exprès ? Tu te trouves drôle ?

BALTHAZAR. C’est le moment ou jamais, on ne sait même pas si on sera encore là demain…

PIERRETTE. Même sans ça, mes amies te détestent ! Elles t’ont surpris en train de…

BALTHAZAR. C’était un accident! C’était dans une autre vie, n’en parlons plus ! Calme-moi et regarde-moi… (Il lui prend les mains en la regardant droit dans les yeux.) Est-ce que tu m’aimes ?

PIERRETTE (en s’éloignant). Mes amies t’ont surpris en train de te… de te… « ça là »… en regardant une toma…

BALTHAZAR. C’était le moi d’avant ça, le moi assoiffé d’aventures, là, je suis le moi qui t’aime !

PIERRETTE. Lequel ?

BALTHAZAR. Euh ?

PIERRETTE. Janvier, février, mars, avril… Ah, laisse tomber, tu ne veux décidément rien comprendre!

BALTHAZAR. Je t’aime okay et peu importe si tes amies sortent leur fusil de chasse chaque fois qu’elles me voient, ça n’y changera rien ! J’étais un ado plein de pulsions marginales, et t’as fait de moi un homme !

PIERRETTE. C’est ta scène, Roméo doit t’attendre…

BALTHAZAR. Ouin… « Roméo »…

Pierrette le regarde un instant, l’air désolé pendant que Balthazar reste là, bredouille.

Le dinosaure femelle amène Roméo sur scène. Pierrette s’en va en les voyant.

LE DINOSAURE FEMELLE. Coudonc, la petite, a-t-elle déjà lu la pièce au complet ?

BALTHAZAR. Je me le demande.

LE DINOSAURE FEMELLE. Bref de placotage inutile interespèce, Roméo exilé à Mantoue, prise un !

BALTHAZAR. Théoriquement, c’est Roméo qui parle en premier.

Le dinosaure femelle et Balthazar se tournent vers Roméo.

ROMÉO.

BALTHAZAR (pour briser le malaise). Roméo, Roméo, des nouvelles de Vérone ! Juliette ! Juliette est heureuse, il n’existe donc pas de mal­heur ! Je voulais dire… Juliette… Juliette est morte !

ROMÉO.

BALTHAZAR. Son corps repose dans le tombeau des Capulets, et son âme immortelle vit avec les anges. Je l’ai vu déposer dans le caveau de sa famille, et j’ai pris aussitôt la poste pour vous l’annoncer. Oh ! pardonnez-moi de vous apporter ces tristes nouvelles : je remplis l’office dont vous m’aviez chargé, monsieur.

ROMÉO.

BALTHAZAR. Oh, Roméo, vous êtes si pâle Roméo…

ROMÉO.

L’apothicaire avare approche.

L’APOTHICAIRE. – Pâle ? Non, seulement lucide. Il n’y a pas d’autre vérité que celle de la mort ! (En leur faisant la bise.) Permettez-moi, j’ai entendu votre discussion et je m’y connais, en amour… funèbre ! Si vous voulez dormir au près de votre Juliette cette nuit, je connais le moyen, il ne vous en coutera que trois cents soixante douze pièces d’or ! Mais chut, l’objet de votre paix à venir n’est point légale ; il s’agit d’une drogue énergique qui, à peine dispersée dans les vei­nes de l’homme las de vivre, le fait tomber mort, chassant du corps le souffle aussi rapidement que la flamme renvoie la poudre des entrailles fatales du canon !

BALTHAZAR. Ouste sale rat d’opportuniste, quelqu’un ici essaie de vivre son deuil !

L’APOTHICAIRE. Quelqu’un ici est apte à prendre décision par lui-même ! (À Roméo.) Qu’en pensez-vous ?

Si Roméo accepte, tenter de lui vendre en rabais d’autres objets inusités… et si Roméo refuse, offrir de plus en plus de cadeau avec le poison dont l’apothicaire tente clairement de se débarrasser.

L’apothicaire, comme Jean, serait joué par Folio Mentol.

BALTHAZAR (lui jetant sa bourse). S’il faut ça pour que tu nous laisses, voici ton or ; ce poison est plus funeste à l’âme des hommes, il commet plus de meurtres dans cet odieux monde que ces pauvres mixtures que tu n’as pas le droit de vendre. C’est nous qui te vendons du poison ! Adieu, du ballet ! (À Roméo.) Viens mon ami, il te faut faire ton deuil avant que tu ne deviennes fou… Allons à Vérone.

Il lui prend le bras et ils sortent.
SCÈNE II

La cellule de frère Laurence. Entre frère Jean.

JEAN. Laurence ! mon frère, holà !

LAURENCE. Jean de Mantoue. Sois le bienvenu. Que dit Roméo ? A-t-il écrit ? Alors donne-moi sa lettre.

JEAN. Je ne sais que te répondre mon frère…

LAURENCE. C’est-à-dire ?

JEAN. Connais-tu les principes de la relativité ?

LAURENCE. Connais-tu l’expression « Le temps presse, j’vais perdre patience ! » ?

JEAN (en s’assoyant sur une chaise). Ah, mon bon ami Laurence, toi qui me connais depuis les temps du jurassique, assis-toi sur mes genoux que je te conte ma déchirante mésaventure.

Laurence ne bouge pas, le dévisageant.

JEAN (se relevant). Bon bon… Sache que j’ai sincèrement voulu porter cette dite lettre à ce bon Roméo, mais, écoute bien, j’étais allé à la recherche d’un frère déchaussé de notre ordre…

LAURENCE. Il n’avait pas de chaussure ?

JEAN. Non, déchaussé de notre ordre.

LAURENCE. Je n’ai donné d’ordre à personne.

JEAN. Le faites-vous exprès ?

LAURENCE (s’impatientant). Qu’a répondu Roméo ?

JEAN. J’y suis, j’y suis ! Ce frère devait m’accompagner et je l’avais trouvé ici dans la cité en train de visiter les malades ; mais les inspecteurs de la ville, nous ayant rencontrés tous deux dans une maison qu’ils soupçonnaient infectée de la peste, en ont fermé les portes et n’ont pas voulu nous laisser sortir. C’est ainsi qu’a été empêché mon départ pour Mantoue.

LAURENCE. Qui avait-il de relatif là-bas ?

JEAN. Je ne sais pas…

LAURENCE. L’heure est grave et vous osez de ne pas savoir ?

JEAN. J’essaie de savoir… mais comment savoir ce que le réel pardonne à l’imaginaire ?

LAURENCE. Avez-vous bu ?

JEAN. En vérité, je sais…

LAURENCE. Vous auriez pu m’en laisser !

JEAN. Puisque je vous dis que je sais !

LAURENCE. Puisque je vous dis que je suis pressé !

JEAN. Mais j’y viens à mon discours, j’y viens je vous dis !

LAURENCE. Rhum ou porto ?

JEAN. Tous les chemins mènent à Rome.

LAURENCE. Sauf pour les abstinents.

Moment de silence où les deux hommes de foi soupirent, tristes.

LAURENCE. Que disiez-vous déjà ?

JEAN. La relativité provient du fait que ce qui est dit n’est peut-être pas si relatif que cela !

LAURENCE. Je suis sûr que vous disiez autre chose, quelque chose d’un peu moins ennuyant.

JEAN. Laurence, puisque je me tue à vous dire que je vous aime ! Voulez-vous m’épouser ?

Profond malaise.

JEAN. Non, je blague, je faisais de la comédie, du théâtre !

LAURENCE. Est-ce relatif ou la sainte et pure vérité ?

JEAN. Ce n’était pas la vérité… bien que relatif puisque le théâtre n’est que cela, relativité.

LAURENCE (fatigué de cette mascarade). La vérité étant…

JEAN. Je ne suis pas le frère Jean ! Je suis le frère jumeau de Tybalt et je venge sa mort en gâchant sans scrupule votre vilain plan de retrouvailles romantiques ! Tybalt, TE VOILÀ VENGÉ !

Il enlève sa moustache et son chapeau. On reconnaît le même comédien qui jouait Tybalt.

LAURENCE. Jean, vous délirez complètement.

JEAN (hystérique). Cet espèce d’hurluberlu et ce dinosaure ont gâché ma pièce et je devrais « jouer mes scènes normalement » ? Jamais, s’ils veulent de l’absurde, ils en auront, de l’absurde !

LAURENCE. On est rendu au trois quart de la pièce, on a presque réussi…

JEAN (fou). Le mal est fait, j’y prends goût à cette liberté de faire et dire tout ce que je veux devant un public docile qui est là, à croire que tout est arrangé et qu’on doit savoir ce qu’on fait ! Ben non, C’EST N’IMPORTE QUOI ! (Plus sombre, faisant dos à Laurence, pourvu d’une soudaine timidité.) Claude, c’est notre chance d’avouer notre amour au monde d’entier ! PRENDS-MOI SUR SCÈNE !

Il se jette dans les bras de Laurence.

JEAN. Écoute-le le poème que j’ai composé…
« Lorsque l’auréole frappa mon torse
J’eus la peine de constater son éclat
Je n’avais que pour seul ami un morse
Qui en faisait tout un plat »

LAURENCE. Tu insultes Shakespeare.

Le dinosaure femelle surgit au pas de course, attaque « Jean » et le tire plus loin.

JEAN. NON, PITIÉ, JE JOUERAI MON RÔLE ! LAISSEZ-MOI !

LE DINOSAURE FEMELLE. Promis ?

JEAN. Oui…

Le dinosaure femelle le lâche et Jean remet sa moustache, traumatisé.

LAURENCE. « J’en » conclue que Roméo n’a pas reçu ma lettre.

JEAN. Oui, voilà, comme vous dites Laurence.

LAURENCE. Malheureux événement ! Par notre confrérie ce n’était pas une lettre insignifiante, c’était un message d’une haute importance, et ce retard peut produire de grands malheurs. Frère Jean, va me chercher un levier de fer, et apporte le-moi sur-le-champ dans ma cellule.

JEAN. Frère, je vais te l’apporter. (Il sort.)

LAURENCE. Maintenant il faut que je me rende seul au tombeau ; dans trois heures la belle Juliette s’éveillera. Elle me maudira, parce que Roméo n’a pas été prévenu de ce qui est arri­vé ; mais je vais récrire à Mantoue, et je la garderai dans ma cel­lule jusqu’à la venue de Roméo. Pauvre cadavre vivant, enfermé dans le sépulcre d’un mort ! (Il sort.)

JEAN (revenant pour profiter de la scène). Lorsque l’auréole déchira mon torse, j’eus la peine de constater mon trépas. En moi jaillit dix mille éclats de braise… pendant ce temps, ma mère apprenait le morse. Voilà mon poème, voilà mon talent ! Applaudissez ! JE SUIS JEAN DE MANTOUE !

Le dinosaure surgit en hélicoptère et le mitraille.
SCÈNE III

Vérone. Un cimetière au milieu duquel s’élève le tombeau des Capulets. Entre Pâris suivi de Pierrette qui porte une torche et des fleurs.

PÂRIS. Pierrette, donne-moi ta torche. Éloigne-toi et tiens-toi à l’écart… Mais, non, éteins-la, car je ne veux pas être vu. Va te cou­cher sous ces ifs là-bas, en appliquant ton oreille contre la terre sonore ; aucun pied ne pourra se poser sur le sol du cimetière, tant de fois amolli et foulé par la bêche du fossoyeur sans que tu l’entendes : tu siffleras, pour m’avertir, si tu entends approcher quelqu’un… Donne-moi ces fleurs. Fais ce que je te dis. Va.

PIERRETTE. Pâris, m’ordonnerez-vous toujours de faire ci, de faire ça, sans jamais me laisser parler ?

PÂRIS (distrait, ayant continué son chemin). Pardonnez-moi, m’avez-vous parlé ?

PIERRETTE. Je vous attendrai ici, bien sagement et seule dans ce cimetière lugubre, oh mon bon Pâris !

PÂRIS (en lui tapotant la tête). J’aime les gens qui comprennent leur rôle ! Adieu mon amie !

Pierrette se retire en soupirant.

PÂRIS. Douce fleur je sème ces fleurs sur ton lit nuptial, dont le dais, hélas ! est fait de poussière et de pierres ; je viendrai chaque nuit les arroser d’eau douce, ou, à son défaut, de larmes distillées par des sanglots ; oui, je veux célébrer tes funérailles en venant, chaque nuit, joncher ta tombe et pleurer.

Bruit de pas au loin.

PIERRETTE (hors scène). Pâris, quelqu’un approche !

PÂRIS. Oh, qu’entends-je, on m’avertit que quelqu’un approche ? Quel est ce pas sacrilège qui erre par ici la nuit et trouble les rites funèbres de mon amour ?… Nuit, voile-moi un instant. (Il se cache.)

Entre Roméo, suivi de Balthazar qui porte une pioche et un levier.

BALTHAZAR. Je suppose qu’une fois que vous aurez fait « votre deuil », vous savez ce que vous aurez à faire ! Vous savez, pour qu’une certaine « pièce de théâtre » finisse de la bonne façon !

ROMÉO.

BALTHAZAR.

ROMÉO.

Le dinosaure femelle surgit et fixe Balthazar en se mettant à deux centimètres de sa face.

BALTHAZAR. Que puis-je pour vous amie dinosaure ?

LE DINOSAURE FEMELLE. Ne guidez pas notre Roméo, il doit improviser sa propre fin !

BALTHAZAR. On ne change pas la fin des classiques !

LE DINOSAURE FEMELLE. Connaissez-vous l’art-thérapie très cher Balthazar le page ?

BALTHAZAR. Euh, non…

LE DINOSAURE FEMELLE (en mettant sa patte sur l’épaule de Roméo). Nous faisons tout ça pour vous…

Benvolio revient, massacré, mais héroïque, plus viril que jamais.

BENVOLIO. Arrière créature ou je vous pourfendrai de ma dague imaginaire !

LE DINOSAURE FEMELLE. Oh, bel étalon, comment avez-vous fait pour survivre à mes morsures ?

BENVOLIO. Je portais mon collier en noisetier !

LE DINOSAURE FEMELLE. SORCELLERIE ! (Elle s’enfuit.)

BENVOLIO. Donne-moi cette pioche et ce croc d’acier petit page, j’accompagnerai moi-même Roméo dans ces lugubres dessins. Éloigne-toi, va-t’en, laisse-nous… Ma résolution est fa­rouche comme le moment : elle est plus terrible et plus inexorable que le tigre à jeun ou la mer rugissante ! Et si, cédant au soupçon, tu oses revenir pour épier, par le ciel, je te déchirerai lambeau par lambeau, et je jon­cherai de tes membres ce cimetière affamé.

BALTHAZAR. Euh, tu t’écartes complètement de ton rôle… Tu me fais un peu peur.

BENVOLIO (en sortant de son rôle). Je me suis dit que tant qu’à improviser, j’allais surgir en héros viril et impressionner les belles filles de la place ! Genre, elle là…

BALTHAZAR. Ouin, c’est vrai qu’elle est pas pire…

BENVOLIO. Pas pire, juste pas pire ? Je lui donne un 10 ! Un 12 même ! (À Roméo.) Toi ?

ROMÉO.

BALTHAZAR. Bref, nous sommes en train de jouer dans une pièce de théâtre.

BENVOLIO (en faisant un signe de téléphone à ladite fille). Appelle-moi !

Balthazar toussote.

BENVOLIO. Euh, oui, bref, laissez faire l’Homme ! (Il se met torse nu et avance vers le tombeau.) Horrible gueule, matrice de la mort, gorgée de ce que la terre a de plus pré­cieux, je parviendrai bien à ouvrir tes lèvres pourries et à te four­rer de force une nouvelle proie ! (Il enfonce virilement la porte du monu­ment.)

BALTHAZAR (à Roméo). Il te vole la vedette, je dis ça de même, mais tu devrais lui casser la gueule.

ROMÉO.

BALTHAZAR. Quoiqu’il en soit, je vous laisse ici comme le veut la pièce, bonne chance Roméo !

Il sort. Pâris les remarque.

PÂRIS. C’est ce banni, ce Montague hautain qui a tué le cousin de ma bien-aimée : la belle enfant en est morte de chagrin, à ce qu’on suppose. Il vient ici pour faire quelque infâme outrage aux cadavres : je vais l’arrêter… (Il s’avance.) Suspends ta beso­gne, impie, vil Montague : la vengeance peut-elle se poursuivre au-delà de la mort ? Misérable condamné, je t’arrête. Obéis et viens avec moi ; car il faut que tu meures.

ROMÉO.

BENVOLIO (à Pâris). Bon jeune homme, ne tente pas un désespéré, sauve-toi d’ici et laisse-nous… (Montrant les tombeaux.) Songe à tous ces morts, et recule épouvanté… Je t’en supplie, jeune homme, ne charge pas ma tête d’un péché nouveau en me poussant à la fu­reur. Mes mains D’HOMME pèsent déjà si lourdes sur ma conscience ! Oh ! va-t’en. Par le ciel, ne reste pas, va­t’en ; vis, et dis plus tard que la pitié d’un furieux t’a forcé de fuir.

PÂRIS. Euh, puis-je m’adresser à Roméo je vous pris ?

BENVOLIO. Oui, bien sûr, je peux attendre quelques instants avant de vous perforer.

PÂRIS (l’épée à la main, menaçant Roméo). Je brave ta commisération, et je t’arrête ici comme félon.

ROMÉO.

PÂRIS. Est-ce tout ce que tu peux dire pour ta défense ?

ROMÉO.

PÂRIS. Que ma beauté purifie cet endroit maudit !

Ils se battent… Benvolio s’interpose. Les deux hommes se battent à arme égale.

BENVOLIO. Vite Roméo, profite de ma diversion pour le pourfendre par derrière !

Soit Roméo tue Pâris, puis Pâris tue Benvolio dans un dernier souffle, soit Pâris tue Benvolio parce que Roméo n’a rien fait… puis Benvolio emporte Pâris avec lui dans la mort tout de suite à près.

Bref, les deux meurent et moment d’improvisation total à ce sujet.

PÂRIS (tombant). Oh ! je suis tué ! Si tu es généreux, ou­vre le tombeau et dépose-moi près de Juliette.

Il expire.

ROMÉO.

Les deux serviteurs viennent à la rescousse, trop tard… La braguette de Balthazar est ouverte.

BALTHAZAR. Oh mon bon Roméo, que s’est-il passé ?

PIERRETTE. Ta braguette…

BALTHAZAR. Euh… Examinons cette figure : un parent de Mercutio, le noble comte Pâris ! L’homme qui devait épouser Juliette.

Dans un bruit de tonnerre, Folio Mentol apparaît avec le corps de Juliette inerte dans ses bras.

FOLIO MENTOL. Roméo Montaigue, nous voilà au moment fatidique de l’histoire. (Il dépose Juliette par terre, l’ambiance s’obscurcit de plus en plus.) Que vas-tu faire face à la mort de ta bien-aimée ?

ROMÉO.

FOLIO MENTOL. – Réfléchis un peu, tu as deux choix : suivre l’appel du drame ou vivre pour chaque jour rendre honneur à la bonté et douceur de Juliette en la rendant contagieuse tout autour de toi. Le DRAAAAAAAME, ou la vie…

ROMÉO.

Folio Mentol joue avec Roméo un moment, un jeu intellectuel.

Si Roméo choisit la mort, Folio Mentol insiste pour savoir pourquoi et ainsi de suite. Processus d’introspection. Il insiste à un point tel que Juliette finit par se lever, fâchée, pour obliger Roméo à mourir. S’il choisit la vie, Juliette se lèverait juste encore plus vite, encore plus en colère.

JULIETTE. Non, il doit mourir, IL DOIT MOURIR !

FOLIO MENTOL. Mais voyons Juliette, ce sera beaucoup plus romantique si Roméo choisit de vivre pour commémorer votre souvenir ! Il répandra amour, douceur, volupté et poésie jusqu’à la fin des temps !

BALTHAZAR. Ben, si Roméo reste en vie, il va découvrir que Juliette n’est pas morte… mais ayant le sang de Pâris sur ses mains, il sera exécuté, les familles ne se réconcilieront pas… et…

PIERRETTE. Balthazar et moi ne pourrons pas vivre notre amour au grand jour !

FOLIO MENTOL. DINOSAURE FEMELLE !

LE DINOSAURE FEMELLE. Oui monsieur ?

FOLIO MENTOL. Explique la morale de notre pièce à ces grossiers personnages, s’il te plait.

LE DINOSAURE FEMELLE. Okay ! Projecteur ! (Le projecteur va sur elle… ou un gars arrive avec une lampe et se place à côté d’elle pour l’éclairer.) Roméo, Juliette… oui, votre mort réglera le conflit entre vos deux familles, MAIS, BRAVO POUR LE MESSAGE LAISSÉ AUX GÉNÉRATIONS FUTURES ! Il y a un conflit, des gens qui se haïssent, tuez-vous et magie, tout le monde construira des statuts de tout le monde, main dans la main ! C’est une manière INFINIMENT TRISTE de régler un conflit ! Tout le monde y perd ! Parole de dinosaure, la véritable paix ne se construit pas à dos de drame ou de lamas ! À moins de choisir une paix amère, fragile, éphémère ! Regardez-vous, vous vous aimez, vous vous aimez si fort et vous êtes vivants ! Vous avez la chance que les précédents Roméo et Juliette n’ont pas eue, celles de combattre la haine par l’amour et non par la mort ! Votre passion soulève les foules depuis des centaines d’années, vous saurez bien guérir l’âme de vos familles d’endimanchés ! (Elle s’avance, dramatique, triste, et la lumière la suit.) Ah, si seulement vous pouviez comprendre le sentiment d’être la dernière de son espèce… la vie est si belle, MAIS SI FRAGILE !!! (Silence.)
Tout peut être soufflé en un instant… alors aimez-vous, vivez ensemble et AIMEZ-VOUS !

Elle crie tel un dinosaure qui souffre dans son dedans.

Folio Mentol applaudit, ému.

LE DINOSAURE FEMELLE. Bon, maintenant que c’est dit, Roméo, fais-le mort, tu t’es tué parce que la vue de Juliette morte t’était insupportable ! Je t’ai même apporté un bel oreiller ! Vite, je suis venue ici pour voir Roméo et Juliette, pas un dinosaure femelle hystérique et un espèce de clown asexué !

FOLIO MENTOL. Euh, chère dinosaure, dois-je te rappeler que…

LE DINOSAURE FEMELLE. SILENCE, place au théâtre !

Elle positionne les amoureux et oblige Folio, Balthazar et Pierrette à partir.

LE DINOSAURE FEMELLE (à Juliette, en lui faisant un clin d’oeil… comme si le costume pouvait faire un clin d’oeil). Entre jolies filles, faut s’entraider !

JULIETTE (troublée). Merci.

FOLIO MENTOL. Roméo, vous qui êtes le maître improvisateur ici-bas, auriez-vous une solution pour vous empêcher la mort tout en nous permettant de profiter de la situation pour réconcilier vos paires ?

ROMÉO.

FOLIO MENTOL (en faisant fie de son idée, sauf si elle est réellement bonne ou terriblement drôle à exécuter). Très bonne idée, faites semblant d’être morts ! Laurence, tu annonceras toi-même la tragédie et tout le monde sera trop chaviré pour vérifier !

LE DINOSAURE FEMELLE. Oui, oui, oui, vous n’aurez plus qu’à refaire votre vie à Mantoue avec moi ! Nous nous amuserons comme des fous ! Oh oui, tous en place pour la finale de Roméo et Juliette !

FOLIO MENTOL. SAUF QUE…

LE DINOSAURE FEMELLE. Quoi encore ?

FOLIO MENTOL. La mère de Roméo se suicidera si elle croit son fils victime de cette tragédie.

LE DINOSAURE FEMELLE. Nous lui écrirons, elle sera dans le secret ! La Nourrice aussi, lady Capulet aussi, de même pour monsieur Capulet, monsieur Montague, Jean, le frère Toc… nous écrirons à tout le monde pour les mettre dans le secret !

FOLIO MENTOL. Mais alors, ce ne sera plus un secret…

LE DINOSAURE FEMELLE. Bien sûr que oui puisque tout le monde se croira dans la confidence mais que personne jamais n’en parlera ! Bon, la pie de nourrice en parlera éventuellement, mais…

LA NOURRICE (en surgissant). Mais il serait grand temps d’offrir au public une fin digne de ce nom !

FOLIO MENTOL. Soit ! Laurence, à vous d’ouvrir le bal ! Moi, je redeviens un prince…

LAURENCE (allant vers le tombeau). Roméo ! Juliette ! Ils sont morts ! Vite, venez tous!

LADY CAPULET. Le peuple dans les rues, ciel Roméo !… Ju­liette !… Paris !… Benvolio !… et tous accourent, en jetant l’alarme, vers notre monument.

CAPULET. ô Ciel !… Oh !

LADY CAPULET. Mon Dieu ! ce spectacle funèbre est le glas qui appelle ma vieillesse au sépulcre.

MONTAGUE. Malappris ! Y a-t-il donc bienséance à prendre le pas sur ton père dans la tombe ?

LE PRINCE. Où sont-ils, ces ennemis ? Capulet ! Montague ! Voyez par quel fléau le ciel châtie votre haine : pour tuer vos joies, il se sert de l’amour !… Et moi, pour avoir fermé les yeux sur vos discordes, j’ai perdu deux parents. Nous sommes tous punis.

CAPULET (pendant que les dames pleurent leurs proches). Ô Montague, mon frère, donne-moi ta main. (Il serre la main de Montague.) Voici le douaire de ma fille ; je n’ai rien à te demander de plus.

MONTAGUE. Mais moi, j’ai à te donner plus encore. Je veux dresser une statue de ta fille en or pur. Tant que Vérone gardera son nom, il n’existera pas de figure plus honorée que celle de la loyale et fidèle Juliette.

CAPULET. Je veux que Roméo soit auprès de sa femme dans la même splendeur : pauvres victimes de nos inimitiés !

LE PRINCE. Cette matinée apporte avec elle une paix sinis­tre, le soleil se voile la face de douleur. Partons pour causer en­core de ces tristes choses. Il y aura des graciés et des punis. Car jamais aventure ne fut plus douloureuse que celle de Juliette et de son Roméo.

Tous sortent, sauf Balthazar qui tend sa main à Pierrette. Elle hésite… puis la prend, émue. C’est beau, c’est émouvant, et soudain, Jean et Laurence surgissent et s’embrassent fougueusement. La nourrice, jalouse, vient se joindre au trois. Suivent le dinosaure femelle et Benvolio qui s’enlacent, fougueux. Mais bon, le dinosaure change d’idée et commence à le dévorer à la place. Cri d’agonie de Benvolio.

La lumière ne regarde plus que Pierrette et Balthazar ; à genou, il lui tend une bague.

FIN, fermeture des rideaux (ou des lumières, ou des yeux s’il n’y a vraiment pas de budget)

Les lumières rallument.

Folio Mentol. Voilà, c’est tout, j’espère que vous avez apprécié notre « pièce de théâtre » ! Une bonne main d’applaudissement à notre Roméo du jour qui s’est prêté au jeu de l’improvisation ! (Il applaudit.) Si jamais vous avez des commentaires ou des suggestions de blagues encore plus tordus, ne vous gênez pas ! Nous resterons dans les environs pour le reste de la soirée, au cas où vous voudriez avoir un peu plus d’informations sur l’art libre. (Tous ensemble.) POUVOIR À L’ART LIBRE ! (Seul.) Mouhahaha !

LE DINOSAURE FEMELLE (en tenant le poison). C’est quoi ça ? (Elle le boit.)

TOUS. Noooon, c’est le poison !!!

Le dinosaure femelle tombe, agonisante, dans les bras de Folio Mentol.

FOLIO MENTOL. C’était… c’était la dernière des dinosaures.

Les lumières ferment à nouveau. FIN.