Supermoi vs le Maire : chapitre 2

Un autre événement encore plus terrifiant se préparait. En effet, dès son réveil, une seule pensée traversa l’esprit de Mariska, se débarrasser des exposés oraux obligatoires du ministère de l’Éducation.

L’idée de vite rentrer chez elle l’obsédait !

Elle se préparait déjà à attribuer des notes aléatoires juste pour s’éviter l’incommensurable calvaire d’écouter pour de vrai. Son cerveau explosait, saturé, l’institutrice rêvant de s’écraser devant la télévision pour oublier que l’homme de ses rêves l’a trompé avec la belle Julie Capucine.

Xavier Dimanche, comme elle pouvait le haïr, amoureusement, passionnément, à la folie.

La théorie de Mariska : il y a toujours une Julie plus belle que toutes les autres, prête à séduire pour augmenter les statistiques de femmes cocues. Les Julies, toutes des robots inventées par des anges misogynes cherchant à créer le paradis des hommes en se moquant que ça devienne l’enfer des femmes ! Ces Julies, toutes parfaites, coquettes, toujours prêtes à sourire à monsieur le monde !

Naturellement, c’était faux, chaque femme ayant ses propres charmes. Ceux de l’exotique Mariska était tout simplement étouffés par la mort de son estime personnelle. Comprenez-la, dans son jeune temps, elle baignait dans dix millions d’espoirs romantiques, autant envers son homme qu’envers la vie. Le métier de professeur, elle l’avait choisi par pur désir pédagogique, presque maternellement…

Le système l’a vite mise KO, lui enlevant tout rapport positif envers elle-même.

Résumons :

Trop d’enfants par classe, pas assez de ressources, des programmes obsolètes vis-à-vis des réalités d’aujourd’hui, un protocole à suivre rendant paranoïaque… Tout ça l’affectait déjà, mais une seule chose réussit à l’achever : le fameux « pourquoi ». Si on ne peut pas expliquer aux élèves à quoi ça leur sert d’apprendre si ou ça, on finit par soi-même se poser des questions. Un peu trop de questions !

Mariska aurait préféré être leur mère plutôt que leur professeure, pour leur apprendre la vraie vie.

D’ailleurs, inconsciemment, le fait qu’elle ne le soit pas expliquait son dédain vis-à-vis de ladite activité expérimentale, et obligataire ; il s’agissait d’une journée complète dédiée à la fête des Mères. Une journée à se souvenir que « son » beau et bohème Xavier n’a jamais voulu aborder la question…

Tentant de se motiver, elle se dit que plus vite elle plongerait dans cet enfer, plus vite elle pourrait noyer sa peine dans l’abus de cidre de pomme alcoolisé. Elle n’était alcoolique qu’au cidre de pomme.

– Enrico, jette ton suçon, tu commences !
– Pourquoi ?
– Parce que.

Son argument semblant irréfutable, le jeune garçon s’enfonça chétivement dans le gouffre des oraux, affrontant les regards déjà moqueurs de ses camarades. Le papier dans ses mains tremblotait, signe que sa voix se nouerait très certainement en cours de route, l’angoisse le censurant. Au moins, une certaine fierté le maintenait debout, une assurance venant d’un fait bien précis : son père l’avait aidé.

Son père ayant été le parolier et chanteur du groupe des « Superhéros en bobette », son poème ne pouvait qu’être bon ! Certes, il s’agissait d’un petit groupe local au succès éphémère à l’international, mais dans l’esprit d’Enrico, son père restait le meilleur musicien et chanteur de toute la galaxie.

– Ton suçon ! lui rappela Mariska avant qu’il commence.
– Oui madame…

Enrico le garda précieusement dans ses mains, ce qui n’échappa guère à l’œil de lynx d’Edmond.

Que signifiait cet excédent de minutie pour ce simple suçon artisanal ? Edmond remarqua ensuite le sourire attendri de Zelle X. La chef de l’élite comprit à cet instant l’étrange manège qui s’installait peu à peu entre les deux enfants pourtant aux antipodes. Il en fut incroyablement jaloux…

Zelle, c’est lui qui l’avait protégé des moqueries en créant l’élite dès leur première année scolaire. Sans lui, la ténébreuse et bizarroïde X serait très vite devenue l’un des souffre-douleurs de l’école.

Face à cette révélation choc qu’il était en train de la perdre, Edmond exprima sa douleur comme il put :
– Ta mère Enrico, elle fait les poubelles, et pas n’importe lesquelles, celles de la mienne ! s’esclaffa-t-il, fier de sa blague bien que personne d’autre ne la ria. Vous pigez pas ? C’est parce que la mienne est riche et que la sienne est…
– Arrête de mentir, lui ordonna Zelle X, impartiale.
– Silence tous les deux, ordonna à son tour Mariska. Enrico, vas-y…

Et d’un trait, Enrico Toupin ouvrit le bal funèbre des oraux :

« Ma mère s’appelle Constance
Des reines, elle a l’élégance
Des princesses, la romance
Ainsi que la beauté, de toute évidence

Le cœur sur la main, elle a horreur de la souffrance
Elle souhaite pour tous l’abondance
La clémence
Elle souhaite que chacun ait sa chance

Je n’ai plus d’idées de mots qui riment en ance
Mais je sais que ma mère n’est pas une héroïne du dimanche
Elle sauve le monde aussi bien que Mathias l’Écarlate
Parce qu’elle sèche les larmes des âmes de glace »

Mariska, qui avait écouté malgré sa réticence, l’observa un long moment, sceptique, l’air découragé.

– Ton père t’a aidé, je vais devoir t’enlever des points.
– Mais, vous aviez dit que…
– Je blague ! Retourne t’asseoir, je te donne un B… Je t’aurai donné un A, peut-être même un A+, mais ton père a encore trouvé le moyen de faire un jeu de mots douteux avec mon nom de famille !
– « Héroïne du dimanche… », surenchérit Anna-Lou, fière d’avoir trouvé l’allusion (pourtant évidente).
– Je sais qu’il ne m’aime pas, continua Mariska, mais j’ai assez de trente enfants à gérer !
– Oui madame…

Enrico retourna vite derrière son pupitre, rassuré que l’angoisse de l’oral quitte enfin son esprit de petit angoissé. Edmond en profita pour gâcher sa joie en lui chuchotant de « douces » menaces à l’oreille :
– À la récré, rendez-vous tu sais où monsieur A+!

Mariska Dimanche, habituée, le remarqua sans peine :
– Edmond, au lieu d’encoooooore martyriser l’un de tes camarades, viens lire ton poème !

N’aimant pas être interrompu dans ses petits jeux de pouvoir, Edmond récita un poème de vive voix en restant assis à sa place. Peu importe s’il avait passé la nuit à en écrire un, il préféra improviser.

« Ma mère c’est une soldate l’autre bord de l’océan
Partie combattre les différents
Bang! Bang! T’es mort!
Parce que ma mère, attention, elle mord!

Ouais, ma mère c’est une louve
La nuit, elle hurle à la lune
Elle rode
Elle chasse et croque les faibles, les égarés, les petits enfants

Mettez-moi un F, je m’en fous…
Je suis le descendant de la plus cruelle et respectée des louves alphas
Si la nuit, là-bas, elle règne
De jour, je prends la relève

Sans pitié, je croque tous ceux qui ne font pas partie de ma bande
Les faces de cheval de lèche-bottes lobotomisés
Les escargots du cerveau complètement niais
Mais surtout, les petits rats de justiciers qui sentent de la raie… »

Avec une paille, Edmond termina son édifiant poème en soufflant une motte de papier mâché en direction d’Enrico. Habitué, celui-ci réussit à l’esquiver et ce fut Anna-Lou qui la reçut directement dans la bouche ; Anna-Lou ayant presque toujours la bouche ouverte, toujours prête à couper la parole.

Totalement dégoûtée, elle se leva pour cracher encore et encore en maugréant contre son chef :
– Qu’est-ce qui te prend Edmond ? Tu veux ma mort ? C’EST DÉGOUTANT! Beurk ! Beurk ! BEURK ! Je vais le dire à ma mère, à mon père, à mon chat, TU VAS LE REGRETTER !
– Il pue ton chat.
– Je te déteste !
– SILENCE !

Suite au cri de leur professeure à l’exaspération plus convaincante que n’importe quelle leçon de discipline, Anna-Lou cessa de pleurnicher et reprit sa place. Edmond n’osa pas en ajouter…

– Merci… Suivant, Jacob !

Sur la feuille de Jacob Boivin le géant, il n’y avait rien et ce n’était pas faute de talent ou d’avoir essayé. Le néant, voilà tout ce que sa nouvelle famille adoptive lui inspirait ! Normal me direz-vous, la famille Boivin l’ayant choisi seulement pour recevoir un petit plus monétaire à la fin de chaque mois.

– Jacob, tu m’entends Jacob ? continua Mariska, la voix stridente d’impatience. C’est à ton tour !

Face à l’insistance de son institutrice, une profonde rage enfuie depuis le début des temps, presque préhistorique, s’anima en lui ! Ses muscles se crispèrent et en un instant, son bureau fracassa le mur.

Tout le monde tétanisé, un silence de mort régna jusqu’à ce qu’Anna-Lou prenne (encore) la parole :
– Euh… ça va Jacob ?
– Désolé…

Mal à l’aise, le géant remit son bureau à sa place et s’y rassied, suffoquant de gêne.
– Mon… mon chien a mangé mon devoir…
– Voyons Jacob, tu…
– Son chien a mangé son devoir, insista soudainement Edmond, autoritaire.

Edmond avait beau agir la plupart du temps comme un petit con, Jacob était son meilleur ami.

– Ah, peu importe, capitula Mariska, au suivant !

Plusieurs élèves défilèrent devant la classe pendant que le peu de motivation de la professeure s’estompait à vu d’œil. Comme d’habitude, plusieurs ne suivirent pas les consignes : Anna-Lou Tekzameya-Bopha préféra écrire un poème sur son riche papa-poule tandis que Lawrence Lawton ne put s’empêcher de dédier ses mots à la plus présente de ses mamans : la télévision.

Le moment le plus étrange demeura tout de même le poème de Zelle X… Le peu de conscience qui m’habite me dicte de ne pas le mentionner. Il y a de ces choses qui peuvent rendre fou…

Zelle X détestait sa mère, elle détestait même toutes les femmes à cause de sa mère.

Deux heures passèrent et ce fut au tour de Zoei Mazole.

C’est à ce moment que l’histoire prit une tout autre tournure…

Suant à grosses gouttes, l’angoisse l’étouffant presque, il avança lentement jusqu’à l’abattoir.

Si pour Enrico, les oraux représentaient l’aspect le plus pénible de l’école primaire, pour Zoei, c’était tout simplement la fin du monde… ou plutôt, la fin de son monde à lui ! Parce que vivre devant tous les autres signifiait de devoir mourir. Voilà comment on se sent quand, chaque jour, l’élite nous maudit.

Absolument tout s’écroulait à l’intérieur du restant de cœur brisé de Zoei Mazole. La moindre parcelle d’espoir avait disparu, Zoei sachant déjà qu’il ne s’en sortirait pas indemne. Paralysé par la peur, le garçon en oublia même que la veille, il n’avait pu se restreindre à écrire un poème sur sa nouvelle maman. Il écrivit plutôt à sa mère biologique décédée voilà trois ans déjà, emportée par la maladie.

Si seulement Mariska Dimanche avait su… Même blasée, elle aurait compris.

Elle l’aurait dispensé de tant de maux psychologiques.

Zoei Mazole gisait à présent à l’avant, incapable de prononcer un seul mot, seulement prêt à s’évanouir.

– Vas-y Zoei, on n’a pas toute la journée ! lança péniblement Mariska, franchement ennuyée.

Le garçon restait figé, blême comme jamais.

– Zoei, toute ta vie tu vas devoir parler devant les autres ! continua sa professeure. Faut que tu prennes sur toi ! Regarde le mur du fond, ne pense pas aux autres et vas-y, lis ton poème…
– Oui, vas-y Zoei, lis ton poème, surenchérit Edmond, malicieux. On est impatient de l’entendre !
– Edmond, pour l’amour de la sainte paix, tais-toi…

Zoei remarqua le sourire incroyablement méchant du « loup », celui-ci déjà prêt à reprendre chacun de ses mots pour le détruire. Sa deuxième victime préférée en fit une obsession… mais, voulant en finir au plus vite avec ne serait-ce qu’un C-, il prit une grande respiration et lut ses quelques mots :

« Ma mère… se… se nomme Geisabelle
Sous son auréo… son auréole, elle a des ailes
Elle vovole dans le ciel
Elle vieille… elle veille sur moi

Ma… mère est… ma mère est… un ange »

Sa voix faussa soudainement, ses larmes accentuées de grands sanglots. Il n’en pouvait plus.

– Zoei fait encore le bébé ! lança Anna-Lou, amusée.
– Zoei pleure, Zoei c’est une fille ! renchérit Edmond.
– Tais-toi, moi je n’ai pas pleuré ! lui répondit vite Anna-Lou, détestant ses commentaires sexistes.
– Zoei a un nom de fille, Zoei c’est une fille !
– Tais-toi j’ai dit !
– Vite, vite, abattons le pleurnicheur !

Edmond entreprit l’assaut, pour ne pas dire la tragédie, armé de sa paille lanceuse de boules de papier mâché. Anna-Lou le suivit, ainsi que Lawrence… puis la majorité des élèves ! Enrico se leva immédiatement pour se placer devant Zoei et leur crier d’arrêter ! Malheureusement, rien ne pouvait freiner les ardeurs de la soudaine cruauté complice de cette bande d’enfants aussi violents qu’amusés !

Il ne faut jamais sous-estimer la bêtise humaine pouvant résulter de « l’effet de foule ».

Mariska Dimanche monta sur son bureau et cria de toutes ses forces :
– ÇA SUFFIT !

En guise de réponse, elle reçut une boulette de papier plein de bave en pleine figure.

Le coupable ? Jacob Boivin, décidé à lui aussi participer au bombardement. Le géant taciturne laissa jaillir sa haine de ne pas avoir de véritable famille sur Zoei, lui élevé par un ange et non par le néant.

Zoei n’entendait plus rien, il ne voyait même pas l’aide d’Enrico ou le désespoir de Mariska. Seul le sourire d’Edmond comptait à présent. Seule sa haine envers ce sourire existait encore…

Il cessa de pleurer et se leva, pris d’une rage nouvelle, d’un certain courage, décidé à se défendre !

Zoei pivota vers sa professeure.
– C’est Edmond, c’est Edmond qui vous a coupé les cheveux ! Ils sont dans son bureau !
– Mes cheveux ?

Mariska Dimanche remarqua enfin l’assassinat de sa queue de cheval adorée. Elle eut comme une absence, le temps qu’une scène traverse son esprit, celle de son Xavier, dans son local de professeur d’éducation physique, étendu nu à ses côtés sur une montagne de ballons de toute sorte.

– Qu’est-ce que tu préfères chez moi ? lui avait-elle demandé, amoureuse, épanouie.
– Euh… ben… je ne sais pas trop…
– Mes yeux, mes lèvres, mes hanches, mes seins ?
– Ben… tes cheveux.
– Mes cheveux ? répliqua Mariska, presque outrée par la réponse.
– Ouais, tes cheveux…
– Rien d’autres ?
– Ben, sont doux, sont longs, y me caressent la bedaine…

Mariska s’éloigna un peu, troublée, vraisemblablement sceptique face à sa réponse. Il faut la comprendre, le ton de Xavier lui donnait l’impression qu’il n’aimait rien d’autre que ses cheveux.

Fin de l’absence, de l’aparté mental, retour à ce présent où sa queue de cheval n’est plus, celle qu’elle pouvait détacher pour animer le regard de son Xavier. Sans ses cheveux, l’aimerait-il toujours ?

Cette réflexion peut sembler totalement stupide et dans les faits, elle l’est, mais l’humain moderne étant ce qu’il ait, à accorder plus d’attention à des détails qu’à des personnes, il y a de quoi devenir parano !

Pire encore, Xavier l’avait déjà trompé et ne lui accordait que très peu d’attention, peu expressif, distant… Mariska avait de plus en plus peur de disparaître de son regard pour toujours, pour de bon.

En parlant d’avoir peur…

Edmond arrêta net de respirer en voyant une colère noire se dessiner sur le visage de la jeune institutrice. En fait, tout le monde s’arrêta, l’atmosphère changeant du tout au tout, tout le monde comprenant qu’il valait mieux se faire tout petit, que Mariska ne s’en remettrait pas de si tôt.

Son tint devint de plus en plus blême, son cœur faisant trois tours, son pouls s’accélérant.

« Xavier, Xavier, je vais perdre Xavier… »

– Edmond… tu… tu…

Mariska s’évanouit soudainement, à la grande surprise de tous ses élèves.

Sa tête heurta violemment le bureau, puis le sol.

– Madame Dimanche ? cria fébrilement Enrico en se dirigeant vers elle.

Zoei comprit que Mariska dans les vapes, il passerait un mauvais quart d’heure.

– CHOPPONS-LE ! ordonna Edmond, laissant ses envies de vengeance profiter de la situation.

Effrayé, Zoei sortit en coup de vent de la classe, poursuivi par les quatre petits diables, Edmond, Anna-Lou, Lawrence et Jacob ! Enrico eut un instant d’hésitation, défendre Zoei ou veiller sur Mariska ?

Justine Pavaroti, une petite fille très discrète, comprit son interrogation et elle s’approcha vite de lui.

– Vas-y, je m’occupe d’elle…

Enrico fut surpris, Justine lui parlait pour la première fois. Il connaissait à peine son nom ! En fait, elle était devenue maître dans l’art de disparaître aux yeux de tous pour ne pas être embêtée. La plupart du temps, sa ruse fonctionnait assez bien, assez pour qu’elle ne rentre plus chez elle couverte de bleus.

Justine lui sourit timidement, lui signifiant ainsi sa totale collaboration.

Le jeune garçon la remercia et partit vite aider Zoei en espérant qu’il ne soit pas déjà trop tard !

Zelle X se leva à son tour, remarquant qu’Enrico avait laissé tomber le suçon qu’elle lui avait « gentiment » donné. Est-ce cette « Justine » qui l’avait distrait, peut-être même troublée ?

Dans l’esprit de Zelle, tout s’embrouillait !

Elle prit le suçon puis poussa violemment Justine Pavaroti sans même lui parler ni la regarder. Elle continua ensuite son chemin et sortit de la classe à son tour, prête à participer à la bagarre.

Enrico était à elle, à personne d’autre qu’elle !

Un obscur triangle amoureux se dessinait à l’horizon…

Pendant ce temps, en courant dans les corridors, Enrico finit par entendre un cri vite étouffé provenant de la salle des toilettes, un cri de Zoei ! Lorsqu’il entra, Edmond s’en donnait déjà à cœur joie, trempant la tête de sa victime dans l’une des toilettes en la laissant à peine respirer. Le côté calme et pacifique d’Enrico Toupin disparu en un éclair, à bout, n’en pouvant plus de leur violence, du règne des brutes !

Pressé que Zoei puisse sortir sa tête hors de l’eau, il bondit sur l’ennemi et le plaqua au sol ! Le prisonnier en profita pour se libérer, respirer. Il hésita entre fuir et se battre, pris entre deux désespoirs.

– Sauve-toi Zoei, SAUVE-TOI ! lui cria Enrico en retenant Edmond au sol et en éloignant les autres.

Zoei ne bougea pas, voulant à tout prix se venger, mais n’en ayant pas le courage. Edmond, Lawrence et Anna-Lou ne l’effrayaient pas, mais Jacob… D’ailleurs, en parlant du géant, celui-ci, considérant qu’Edmond ne gagnerait pas le combat sans lui, agrippa Enrico et le catapulta jusqu’aux pieds de Zoei.

– Je me débrouillais très bien tout seul… cracha le chef de l’élite en se relevant difficilement.
– Ben, tant qu’à être venu, ce serait bien de nous laisser participer ! suggéra Anna-Lou avec appétit.
– Vous avez raison, MASSACREZ-LES !

Sans attendre, Enrico attrapa la main de Zoei pour fuir avec lui, mais Zelle X bloquait la sortie. Elle les poussa tous les deux et, pris par surprise par les muscles de la jeune fille, ils tombèrent à la renverse

– Fuir ne te ressemble pas, Enrico Toupin.

Dans sa bouche, le suçon qu’il avait laissé tomber… Enrico comprit son petit manège.

– Mais que vois-je, le collier pas du tout viril de ce cher Zoei Mazole !

La voix d’Edmond résonna dans l’esprit de Zoei. Le… le collier de sa mère ? Son porte-bonheur, celui qu’il tapote toujours lorsqu’il est nerveux ou lorsqu’il se sent seul. Pourquoi ce démon parle-t-il de lui ? Zoei le vit, flottant dans l’eau de la toilette. Il vit aussi ce tyran d’Edmond, prêt à tirer la chasse…

– Supplie-moi à genoux de ne pas le faire !

Moment d’angoisse, le temps en suspension.

Enrico se jeta à nouveau sur les brutes pour récupérer le collier, mais Jacob l’immobilisa au sol.

– Vous ne vous en sortirez pas comme ça, vous…
– Jacob, fais-le taire, ça se passe entre Zoei et moi !

Jacob obéit en mettant l’une de ses deux mains de géant sur la bouche du jeune justicier.

– C’est mieux, continua Edmond. À présent, Zoei, supplie-moi ou dis adieu à ton collier !

Zoei hésita, mais finit par obéir, ne pouvant risquer de le perdre.

– Je ferai tous tes devoirs, je te donnerai mon argent de poche ! Je t’aiderai même à tricher…
– Tout ça, tu le feras de toute façon, misérable cafard !

Fier, moqueur, Edmond activa la chasse d’eau… il acheva sa proie. Zoei plongea à pleines mains dans la toilette, mais c’était déjà trop tard. Le collier de sa défunte mère, l’unique présent qu’elle lui avait offert quelques jours avant de s’éteindre, venait de disparaître à tout jamais. Zoei n’en pouvait plus.

– Tu vas peut-être trop loin Edmond… osa Lawrence, mal à l’aise avec les événements.
– Viens-tu réellement de mettre en doute ton chef, Lawrence ? répliqua aussitôt Anna-Lou, outrée.

Lawrence parlait rarement d’autres choses que de ses émissions de télévision (qu’il connaissait par cœur) et quand il le faisait… il ne pouvait s’empêcher de faire des liens avec celles-ci :
– Sa mère est morte et si j’en crois l’épisode huit de la saison sept de « L’ultime rédemption des amis de la littérature », c’était sûrement elle qui lui avait offert ce collier ! On devrait le laisser tranquille.
– Sa mère est morte ? demanda Anna-Lou, stupéfaite.
– Je ne suis quand même pas le seul à avoir compris son poème ?
– Tu es peut-être le seul à l’avoir écouté, conclut Anna-Lou, un peu troublée par l’hypothèse de son ami.

Elle se contentant d’observer Edmond, ne sachant plus quoi faire.

– Et alors ? répondit-il, nonchalant. On s’en fout que sa mère soit morte, il a ce qu’il mérite…

Zoei, fou de rage, l’attrapa par le collet et le projeta contre la paroi de la toilette ! Son menton se mit à saigner abondamment, carrément fendu. Zoei eut envie de s’enfuir, mais sa rage continua de sévir ; il frappa Jacob directement entre les deux jambes, assez fort pour permettre à Enrico de se libérer.

Pendant que le géant gémissait de douleur, sur le point de se relever pour lui faire sa fête, Zoei se sauva. Enrico lui cria de l’attendre et partit le rejoindre, Zelle X les laissant finalement passer.

Elle quitta la pièce elle aussi, mais pas avant un léger commentaire :
– J’espère que tu as savouré ton dernier suçon, Edmond Dugranger.

Anna-Lou alla chercher du secours pendant que Lawrence déchira sa manche : il avait mainte et mainte fois vue le héros de « Le médecin de l’extrême » faire des bandages. Jacob, rétabli, s’approcha et constata la petite marre de sang. Son regard se troubla, les événements avaient vite dégénéré…

– Retrouve-les et MASSACRE-LES ! lui ordonna Edmond, entre deux sanglots.
– Ça suffit Edmond, c’est assez pour aujourd’hui, conclut le géant, allergique à tout ce sang.

[…]

Zoei et Enrico coururent un long moment dans la forêt juste derrière l’école ; Zoei devant, Enrico tentant de le suivre. Mazole, n’ayant aucune intention de l’attendre, le devançait de plus en plus.

– Arrête Zoei, où vas-tu ?
– Nulle part, le plus loin possible d’ici !
– Calme-toi !

Zoei s’arrêta brusquement pour dévisager Enrico, donnant l’impression de vouloir l’affronter lui aussi.

– Je n’y retournerai plus jamais, c’est terminé… JE NE VEUX PLUS Y RETOURNER !
– Il faut retourner voir Mariska !
– Ça ne servirait à rien, elle ne ferait absolument rien, elle n’a jamais rien fait ! Il n’y a qu’une seule manière de les arrêter : il faut devenir plus fort, assez pour les écraser tous en même temps ! Je vais m’enfuir dans cette forêt, m’entraîner, et quand je reviendrai, JE LES PULVÉRISERAI TOUS !
– Mon grand-père dit que la violence n’engendre que plus de violence.

Le poing de Zoei fracassa la mâchoire d’Enrico, le prenant par surprise.

– Si c’est vrai, vas-y, frappe-moi !
– Zoei ?
– Un jour, je me vengerai et ce jour-là, si tu t’interposes, je t’écraserai toi aussi !
– Tu deviens comme eux…
– Il faudrait les laisser faire, les laisser nous détruire ?  Moi aussi j’ai le droit de vivre, MOI AUSSI J’AI LE DROIT DE VIVRE ! Qu’est-ce… qu’est-ce que je vais devenir sans son collier ? Il me protégeait…

Sur ses mots, Zoei éclata en sanglots. Sur le poids de l’émotion, ses jambes devinrent chancelantes et il s’écroula aux pieds d’Enrico. Celui-ci se pencha pour le prendre dans ses bras, le comprenant très bien…

Au loin, la cloche sonna.

Les deux enfants restèrent là, catapultés sur une autre planète, tous ces cours de mathématique, de langue et d’histoire à des années-lumière de leurs pensées. Enrico Toupin se dit qu’aujourd’hui encore, il n’avait sauvé personne, trop faible, loin d’être comme Mathias l’Écarlate, son superhéros préféré.

Il soupira… aujourd’hui encore, à l’école, il n’avait rien appris et demain s’annonçait encore pire.