Supermoi vs le Maire : chapitre 1

Les cloches sonnaient à travers les murs beaucoup trop gris de l’école des Trois Feuilles, celles-ci annonçant le début d’un autre de ces lundis matin fort pénibles. Tout le monde, élèves comme professeurs, s’activait dans un chaos sans nom, chacun prêt à toutes sortes de pirouettes ridicules et quelque peu humiliantes seulement pour ne pas perdre la face en arrivant en retard à son cours.

Tout le monde sauf Enrico Toupin.

Cet éternel rêveur n’avait même pas entendu les cloches ni même remarqué la course effrénée de tous ses semblables. Une seule chose l’importait : sourire à cette mignonne petite coccinelle sur son doigt.

La nature le fascinait : cette diversité, cette liberté et dans le cas du joli insecte aux poids rouges, cette possibilité de déployer ses ailes pour s’envoler dans le ciel azur, les cheveux défaits se ballottant au gré des vents, loin des bruits assourdissants de la ville, et de ce traumatisant smog urbain d’heure de pointe.

Pourquoi les humains, supposés si intelligents, utilisaient-ils encore de vulgaires voitures polluantes ?

Pourquoi les homo sapiens, supposément supérieurs à toutes autres espèces animales, passaient-ils plus de temps à détruire leur habitat naturel plutôt qu’à tenter d’y survivre ? Pourquoi agissaient-ils comme des bêtes, aboyant et se mordant pour des territoires, pour des biens qui ne devraient pas être possédés ?

Le vent, l’eau, la terre, pourquoi chercher à les faire disparaître, à les transformer en or ?

Pourquoi cherchaient-ils à les amoindrir, à les défaire de leur réelle valeur ?

À cet instant, cette coccinelle dans ses mains représentait un monde plus vrai que le sien, un monde où aucune valeur n’était tronquée pour satisfaire les lubies d’une horde de consommateurs sauvages.

Toute sa vie, cette magnifique coccinelle prendra le temps de vivre, d’aimer, pendant qu’autour d’elle, des milliards de zombies humanoïdes travailleront pour leur reine mère, un gros signe de dollar.

Il s’agissait là du genre d’injustices qu’Enrico ne comprenait pas vraiment et dont l’école ne parlait jamais. Voilà pourquoi celle-ci l’intéressait si peu et pourquoi le son des cloches l’indifférait autant.

Une chance pour lui (oui, je suis sarcastique), Edmond Dugranger passait par là. Aussi peu pressé que lui, il prit le temps de saisir la coccinelle pour l’écrabouiller sadiquement en refermant son poing.
– Les types comme toi n’ont pas le droit d’avoir d’ami, face de cheval pas de cou !

Enrico voulut réagir, laisser jaillir toute sa rage et bousculer cet Edmond jusque dans l’espace, mais Jacob le Géant, le bras droit de son vil assaillant, surgit à cet instant, le regard interrogateur.
– C’était quoi ? demanda Jacob avec sa voix d’enfant de deux mètres de haut.
– Une coccinelle, répondit Edmond, fier de son assassinat.
– Ah, dommage…
– Pourquoi ?
– J’aime bien les coccinelles.

Un silence suivit, ni Edmond ni Enrico ne sachant comment réagir face aux paroles du géant. C’était l’effet que produisait souvent Jacob Boivin, une peur capable de rendre silencieux jusqu’à ses meilleurs amis, et ce, même quand il disait de jolies choses du genre : « J’aime bien les coccinelles. »

– Faudrait peut-être aller en cours, proposa Jacob, pour briser le malaise.
– Combien de temps reste-t-il ? l’interrogea Edmond, le visage déformé par un rictus de manigance.
– Dix secondes.
– LE DERNIER ARRIVÉ EST UNE POULE MOUILLÉE !

Les trois garçons se mirent à courir, décidés à rejoindre leur cours avant les deux autres ! Vu sa forme physique clairement supérieure à la moyenne malgré ses quelques livres en trop, Jacob prit facilement la tête pendant qu’Edmond et Enrico se bousculèrent mutuellement un bon moment.

Ce manège dura jusqu’à ce qu’une violente poussée projette Enrico Toupin sur le mur. Contre toute attente, celle-ci ne provenait pas d’Edmond (qui se contenta de se moquer avant de poursuivre sa course avec Jacob), mais bien de Zelle X, la fille la plus énigmatique de la classe de quatrième B !

Ses deux tresses symétriques, sa robe rose bonbon en soie et ses pommettes fraichement maquillées, tout d’elle semblait parodier ces drôles de poupées de princesses en vente dans les supermarchés. Vous savez, celles de la défunte et pas si regrettée marque Doux visages de la mégalocompagnie Humanity !

Vous ne savez pas de quoi je parle ?

Je vous rassure, vous ne manquez rien : il n’y avait qu’aberration dans le luxe inutile et les valeurs d’un autre âge promues par ses créateurs. Être riche et superficielle n’est en rien synonyme de transcendance.

Humanity et l’art de faire fortune sur le dos des rêves capitalistes des moins nantis…

Quoi qu’il en soit (trêve d’égarement), comme ces jouets, Zelle ne parlait pas – du moins, très peu.

La majorité de ses efforts communicatifs consistait à s’exprimer à travers les mille et une forme de son sourire versatile, tantôt diabolique, tantôt insouciant… la plupart du temps stoïque, triste, sombre.

Sa personnalité introvertie et imprévisible causait un nombre incalculable de maux de tête au personnel enseignant. La directrice dut faire appel à des spécialistes de toutes les régions avoisinantes et si certains virent du génie en Zelle X, d’autres quittèrent la pièce en pleurant à chaude larme.

Satisfaite de son exploit, l’enfant restait assise, l’air innocent, en attente de sa prochaine victime.

Je pourrais également mentionner le mystère entourant son nom de famille, « X ». Un mystère accentué par des rumeurs et anecdotes totalement farfelues, mais chaque chose en son temps, je suppose.

Revenons plutôt à nos moutons : Zelle savourait son suçon à la cerise en fixant sa proie de ses deux yeux brillants d’un éclat surnaturel. Enrico, terrifié, ne sachant pas du tout comment réagir, sentit le temps se figer, comme perdu avec elle dans une bulle complètement à part, presque paranormale !

Sans se presser, Zelle se pencha vers lui pour mieux le regarder. Même lorsque la dernière cloche sonna, elle ne broncha pas d’un sourcil, adsorbée par le garçon qu’elle se plaisait à terroriser.

Une illumination parcourut finalement son visage, l’analyse approfondie de sa victime venant de porter fruit. Franchement heureuse, jouant à présent un rôle complètement différent, Zelle X plongea ses mains dans son sac banane et en ressortit un suçon aux raisins qu’elle déposa sur la tête d’Enrico. Celui-ci n’osa pas réagir, profondément intimidée par la jeune fille, assailli de mille et une questions.

Zelle X marcha ensuite en direction de la classe, innocemment, comme après chacune de ses bien curieuses machinations. Enrico l’observa longuement, appréhendant son retour… Même que, malgré son retard, il ne se releva pas tout de suite, son coeur battant la chamade. Il eut peine à se l’avouer, mais Zelle suscitait en lui des sentiments contradictoires qui le hantaient bien plus que ses coups.

La jeune fille avait depuis longtemps traversé les limbes de son imaginaire.

Par réflexe, ne voulant pas la décevoir, ou perdre son « attention », Enrico libéra la sucette de son emballage et la mit dans sa bouche. Le bonbon n’avait rien des déchets vendus dans les dépanneurs et remplis d’ingrédients plus chimiques les uns que les autres… Il s’agissait d’un bonbon artisanal de première qualité doté d’une saveur pure et rafraîchissante de doux raisins blancs !

Zelle X l’avait-elle conçue elle-même ?

Enrico n’avait jamais rien mangé de tel. Il s’en souviendrait longtemps.

L’arôme presque divin lui donna un peu de courage, celui nécessaire pour affronter la voix stridente, et quelque peu blasée, de Mariska Dimanche, sa professeure principale (les langues, les mathématiques et l’histoire). Celle-ci devait déjà s’agiter, fulminant suite au soixante-septième retard de son élève.

Que voulez-vous, pas facile d’être à l’heure quand on aime un peu trop l’instant présent !

Enrico passa rapidement à sa case prendre son énorme livre de mathématique presque aussi lourd que lui, puis il entra péniblement dans la classe. À sa grande surprise, il découvrit madame Dimanche en train de dormir, une longue trainée de bave descendant de sa bouche jusque sur son plan de cours.

Sur le coup, le retardataire ne put s’empêcher de penser qu’elle portait bien son nom ; Mariska Dimanche n’était définitivement pas prédestinée à enseigner si tôt les lundis matins.

La situation aurait pu s’avérer cocasse, voire amusante, si « l’élite » n’avait pas décidé d’en tirer profit !

Ah, l’élite…

Peu importe où nous nous trouvons, il y a presque toujours un groupe de personnes se proclamant « l’élite » au détriment des autres. La plupart du temps, ces caïds chimériques se moquent des lois autant que du reste du monde, se croyant tout simplement supérieurs. Ces gens vivent dans leur tête, dans leur bulle, à un point tel qu’ils n’ont même pas conscience d’être le plus grand cancer de l’humanité.

Cette soif de pouvoir s’infiltre parfois même dans les classes de quatrième année du primaire, surtout quand elle y abrite des « Edmond Dugranger » en puissance ! Vous vous en doutez déjà, mais ce petit mégalomane est la source de « l’élite ». C’est lui qui baptisa son groupe ainsi et qui sélectionna les membres, les seules élèves pouvant vivre en paix moyennant quelques besognes à effectuer.

Pendant le dégoulinant sommeil de Mariska Dimanche, chacun de ses sbires s’activait : Anna-Lou Bopha-Tekzameya lui peinturait une belle moustache d’aristocrate ; Lawrence Lawton trempait ses doigts dans un verre d’eau (il avait vu à la télévision que ce petit tour déréglait la vessie) ; et Jacob Boivin fouillait discrètement (aussi discrètement qu’un géant peut l’être) dans les tiroirs du bureau.

– Qu’est-ce que tu cherches ? lui demanda Edmond, superviseur de la grande rébellion des tout petits.
– C’est évident, répondit rapidement Lawrence, il fait comme dans l’épisode quinze de la saison huit de l’émission Les petits dictateurs de la polyvalente, il cherche les corrigés des prochains examens !
– Je cherche mon émigrette, répliqua sommairement Jacob, concentré.
– Ton quoi ?
– Mon yo-yo.
– C’était MON yo-yo ! rétorqua aussitôt Anna-Lou qui aimait tant s’approprier les biens des autres.
– Non…
– Oui.
– Non.
– OUI !
– Il ressemblait à quoi ?
– Il ressemblait au mien !
– Tu ne peux même pas le décrire.
– C’était le mien, LE MIEN !

Pendant cette querelle sans fin, Edmond dévisageait Jacob, franchement déçu.
– Taisez-vous ! Jacob, cherche les corrigés, lui ordonna-t-il, intransigeant.
– Quelqu’un va nous dénoncer…
– Personne n’osera.

Le petit roi sans trône ni couronne se tourna vers son peuple, rempli de haine et de menaces.
– N’EST-CE PAS ?

Effectivement, tous acquiescèrent, apeurés. Tous sauf Zoei Mazole, Zelle X et Enrico Toupin.
– Zoei… s’énerva Edmond en fixant celui-ci tout en s’approchant, ses joues de bébé rouge de colère.

C’est à ce moment précis que le coeur d’Eurico Toupin se mit à jouer un requiem de tambours. Ses sens s’activèrent, animant en lui une fougue qui aurait très certainement pu lui permettre de gagner la course contre cet Edmond de malheur. L’injustice lui inspirait cet état de colère, de transe héroïque qu’il contrôlait à peine et qui, naturellement, lui attirait moult ennuis. Peu importe, il se sentait vivant.

– Laisse-le tranquille, ordonna Enrico à Edmond, prêt à intervenir.

Edmond, habitué par les tentatives de justice d’Enrico, ne le regarda même pas, faisant comme s’il n’existait pas. De toute façon, le chef de l’élite savait pertinemment que le pseudo héros serait incapable de les dénoncer, Enrico ne voulant pas causer préjudice à qui que ce soit, même pas à eux.

– Zoei, continua le tyran, si tu parles, Jacob devra t’écraser les noisettes ! Tu le comprends ça ?
– Oui, oui… je le comprends Edmond.

Comme d’habitude, Zoei plia à la menace à contrecoeur, la tête basse de hontes. Edmond afficha un sourire de satisfaction. Il pivota même vers Enrico Toupin pour que celui-ci puisse l’admirer.

– Tu te crois si méchant.

Zelle X venait de parler.

Elle dégaina brusquement une paire de ciseaux et sans attendre l’approbation du « chef », elle coupa l’emmêlée et mal entretenue queue de cheval de Mariska Dimanche. Un silence de mort régna jusqu’à ce que la professeure se réveille à moitié, comme alarmée du soudain courant d’air au-dessus de sa tête.

Anna-Lou, Lawrence et Jacob s’éloignèrent aussitôt, apeurés ! Même Edmond en fut bouche bée.

Dessiner une moustache, c’est une chose, mais couper la tignasse de Mariska Dimanche en sachant pertinemment l’importance capitale qu’elle lui voue… De son corps, elle n’aimait que ses cheveux.

– Si tu es si méchant, poursuivit la jeune fille, garde ces ciseaux dans tes mains.

Elle tendit l’arme du crime à Edmond ainsi que la queue de cheval.

Atteint d’une fierté déplacée alimentée par les regards de tous les autres enfants de la classe, l’ego d’Edmond n’eut d’autre choix que de les saisir. Zelle X sourit malicieusement et retourna à sa place.

– Edmond, lâche ça tout de suite, lui chuchota Jacob, inquiet pour son ami.
– Non, elle puait sa moche de couette ! MADAME DIMANCHE, J’AI COUPÉ VOTRE…
– Tais-toi Xavier, laisse-moi dormir !

Sans ouvrir les yeux ou se relever, se croyant à la maison avec son amoureux le taciturne et séducteur Xavier , Mariska se rendormit aussitôt.

– Euh, on cherche les corrigés ou on arrête ? demanda Lawrence, l’air confus en regardant son patron.
– Cherche, et toi aussi Jacob !

Fatigué par toute cette mascarade, Enrico fit tomber son immense livre de mathématique ! L’impact produisit un écho monstrueux et Mariska sursauta aussitôt, cette fois bel et bien éveillée.

Malgré son évident manque de professionnalisme, elle dévisagea aussitôt Enrico, voyant celui-ci debout en train de ramasser son livre. Elle en profita maladroitement pour s’en servir de diversion.

– Enrico ? Encore en retard ! Assis-toi, le cours va commencer…
– Oui madame…

Il ramassa son livre et se rassit. Edmond fit de même tout en cachant vite fait les preuves du crime qu’il n’a pas commis. Heureusement pour lui, Mariska, un tantinet tête en l’air, à l’esprit encore endormi, ne remarqua pas la disparition de sa bien-aimée longue et soyeuse queue de cheval frisée.

Du moins, pas pour l’instant…

La révélation-choc, ce « drame de la couette » comme l’appellerait plus tard les divers crieurs publics de la cour d’école, allait très bientôt chambouler la destinée de Mariska Dimanche, et de ses élèves.

Le sort du monde se jouait à présent entre les pellicules d’une vulgaire queue de cheval.