[Être différente et vivre] Chapitre 9 : Mes yeux

Être différente et vivre

Chapitre 9
Mes yeux

Écrit par Dominic Fortin-Charland
2009


J’ai peur, j’ai l’impression que jamais je ne vivrai ma propre vie. À moins que ma propre vie ne soit justement de vivre à travers les yeux des autres. Mais, moi, ai-je besoin d’aide ?

Les malheurs du passé. Ils m’ont changée…

Je ne peux plus être négative, jamais. Je ne peux plus me taire et laisser faire ! Je suis à présent l’Orange Étrange, la boule de câlin surexcitée, l’incomprise qui aime être prise !

Mon rire tonitruant, mon « hé hé » magique, pourrait réveiller les morts, et ma manière de faire, toujours différente, parfois un peu à côté du supposé droit chemin, dérange, mais ébranle l’univers !

J’ébranle leur petit coeur muet.

Folio Mentol me donne une pichenette sur le front pour me ramener dans le monde des vivants. J’étais totalement perdue dans mes pensées. Il n’a pas été de main morte, j’aurai un peu de bleu sur mon corps orange ! Hé ! Hé ! Je ris, mais son regard s’obscurcit. Va-t-il disparaître dans un autre élan théâtral ?

J’en tremble. Il s’approche d’un pas et me jette violemment :
– Si tu as décidé de me garder comme conseiller en orientation, ce n’est pas parce que tu attends de l’aide de ma part, c’est parce que tu souhaites comprendre ce dédain que j’ai pour l’amour. Tu désires me guérir, réchauffer mon âme. Tu m’as pris sous ton aile, je fais à présent partie de « tes joyeux compagnons », mais il ne faut pas, c’est trop tard pour moi. Il faut se concentrer sur toi avant que tu ne suives ma voie. Je suis déjà mort l’Orange Étrange, mais toi, tu as toute la vie devant toi !

Je refuse de croire en ses mots et plus que jamais, je souhaite le sauver.

Il continue :
– J’étais comme toi avant que l’humanité me blesse une fois de trop.
– Ne t’en fais pas, je sourirai toujours. Mes dents ont besoin de soleil !

Ma réponse ne semble pas le satisfaire. Il soupire et je le vois déjà en train de me donner une pichenette, sur un téton cette fois. Je suis un peu maso (mais vraiment juste un peu), j’ai presque hâte !

Désillusion, il s’éloigne et semble remettre son masque de conseiller en orientation raisonnable.

Monsieur Mentol déplie une feuille de papier et enchaîne mécaniquement une rafale de questions :
– Veux-tu retourner aux études ?
– J’aimerais mieux éviter, j’ai le cerveau volatile…
– Veux-tu devenir salariée ?
– Non, à moins d’emplois très temporaires pour vivre des aventures et mettre des petits chapeaux !
– Veux-tu bâtir ta propre entreprise, ta coopérative ou ton propre organisme à but non lucratif ?
– J’y pense depuis longtemps.
– Sais-tu comment ?
– Pas vraiment, je ne sais même pas ce qu’est une coopérative.
– BLASPHÈME, TU TRANSPIRES LA COOPÉRATIVE !

Heu… Il se ressaisit et retourne dans son personnage.

– Je t’apprendrai, comme je t’apprendrai à vivre pour toi-même.
– Bonne chance, que je lui dis sarcastiquement, sachant très bien que je suis une mauvaise élève.

Je décevais mes parents à perpétuité, et je ne parle même pas de l’école.

J’ai toujours tout fait à ma tête : je mangeais avec mes mains ; je buvais à même la toilette ; je me mouchais avec mon chandail ; je ne savais pas mon âge ni le nom de mes parents ; je calculais avec des lettres ; je perçais mes seins pour les vider et les empêcher de grossir ; je jouais avec mes figurines pas plus tard qu’hier ; j’aime les garçons et les filles ; je grimpais partout ; je volais pour redonner aux faibles et aux opprimés ; je collectionnais les grenouilles pour les embrasser ; je mangeais des tonnes d’oranges, encore et toujours, sans m’arrêter, jusqu’à ce que mon ventre explose ; je détruisais les divans à coups de couteau pour ne plus jamais retourner à l’hôpital, pour ne plus jamais y souffrir…

Le Hareng Marrant, le petit nouveau dans mon groupe de joyeux lurons désaxés, m’a récemment demandé d’où venait mon surnom de l’Orange Étrange. Je n’ai pas su quoi lui répondre. J’ai changé de nom suite à l’apothéose de ma dépression majeure. Je n’aime pas en parler, ni des raisons ni de la dépression, mais au moins, quand je vois la souffrance des autres, je la comprends mieux.

Je ne me comprends pas, mais vous, je vous comprends.

Hé ! Hé ! Je vous prendrais tous dans mes bras, tous en même temps, sans exception !

Un jour, je bâtirai une entreprise, une coopérative, un organisme, et je vous aiderai à travers elle. Comme dirait mon chat qui n’existe pas, c’est une évidence évidente, miaou miaou !

Je reçois une autre pichenette sur le front. Dommage, je la voulais SUR UN TÉTON !

Folio Mentol prolonge son interminable discours, n’ayant pas compris que ce chapitre est déjà terminé :
– Premièrement, tu aurais dû m’envoyer balader quand je t’ai proposé ce défi avec ma présence dans ta vie comme enjeu. Ne laisse jamais personne jouer avec tes sentiments. Tu dois mettre tes limites en imposant ta vision respectueuse de l’amitié, sinon même tes amis te boufferont tout cru !
– Et si c’est ce que je voulais ?

Il me gifle si fort que j’en perds presque connaissance. J’entends la Visse Perfectionniste crier de terreur. Je sens ses mains qui me retournent et me prennent dans ses bras. Étourdie, je ne comprends pas ce qu’elle dit, mais j’aperçois Folio Mentol, debout, grand, avec ses yeux rouges de venin braqués sur moi.

Sa voix résonne comme le tonnerre qui gronde :
– Idiote !
– Laisse-la tranquille ou j’appelle la police, lui réplique la Visse, très grave, très forte.
– Ne te mêle pas de cela ou je te tue, jette la haine absolue sur ma nouvelle amie.

La Visse Perfectionniste fige. Folio Mentol est sérieux, très sérieux.

Des gens autour, dont le Thon Vedgeons sorti pour fumer un peu de faux-fuyants, se perdent déjà dans un lot infini de commérage. Haussant les sourcils, le Thon Vedgeons est le seul à s’approcher.

Folio Mentol le dévisage automatiquement, prêt à le frapper pour éviter de l’entendre parler.

L’enfer, je le vois, je le ressens. Va-t’en le Thon, ne t’en mêle pas, ne joue pas avec ta vie !

Mais le Thon Vedgeons, bien qu’il soit théoriquement un tyran, a décidé d’intervenir :
– Yo le clown, c’est quoi ton prob ?
– Depuis quand le mal joue-t-il au justicier ? rétorque l’intensité, l’antihéros.
– Je pensais me la faire, l’abime pas !

Pris d’une rage incontrôlable, d’une rage paternelle, Folio Mentol soulève le Thon de terre.

– Tu poses tes sales pattes sur l’Orange Étrange et je t’étouffe avec ton joint ! clame-t-il avec parcimonie.
– Lâche-moi mec ou je te fais la peau !
– L’Orange Étrange brille et toi, tu n’es qu’un vulgaire déchet qui mérite d’être remis à sa place !

Folio Mentol plante le Thon Vedgeons dans une poubelle, la tête première.

La scène est surréaliste. Personne n’ose l’arrêter, tous les curieux mélangés entre un sentiment de peur et celui d’une joie intense de voir leur tyran humilié de la sorte. Certains prennent des photos.

Le règne de terreur du Thon Vedgeons est officiellement terminé !

Non, NON ! Tout mais pas ça ! Complètement soûle, ma Tangerine Clandestine surgit sur les lieux du crime ! D’une vitesse inouïe, elle gifle mon démon et le pousse contre le mur. Celui-ci ne réagit pas, il ne se défend même pas, il ne fait qu’éviter son regard en durcissant ses poings. Il se retient…

Il me regarde, m’invitant à réagir :
– Dépêche-toi de te relever l’Orange Étrange, celle-là, je ne la supporterai pas longtemps.
– Pourquoi ? T’as un problème avec moi ? demande ma Tangerine colérique, prête à estamper.
– Parce que l’amour n’existe pas, répond faiblement mon agresseur, à demi-mot, les dents serrées.

La Visse Perfectionniste m’aide à me relever tandis que j’essaie de parler quand soudain, UN AUTRE IMPRÉVU. J’ai de plus en plus l’impression que la situation explosera en un drame épileptique.

Les portes de l’enfer tremblent d’effroi, le héros des écureuils EST ARRIVÉ !

– Gare à toi vile créature, la justice te frappera ! crie une voix que je reconnaitrais parmi des millions.

La Noix avec Foulard se tient sur le toit du bar avec son costume et sa pose de superhéros. À ses côtés, beaucoup plus petit et discret, il y a le Bleuet Muet, tout mignon dans son costume de bleuet.

Mon héros saute en bas pour soigner son entrée superhéroïque tandis que le Bleuet Muet se contente de redescendre par l’échelle. Folio Mentol est stupéfait, je sais qu’il est sur le point de s’enfuir.

Pour ne pas les tuer, évidemment… Mais je ne veux pas, j’ai compris son geste, je veux lui parler !

Je crie ENFIN, avant qu’il ne soit trop tard :
– ÇA SUFFIT !

Tout le monde pivote vers moi, même le Thon Vedgeons fraichement sorti de la poubelle.

– Je lui ai demandé de me frapper, il n’a fait que m’obéir !
– Non, j’étais là, il l’a gi… tente de dire la Visse tandis que je l’interromps d’une main devant la bouche.

Ses lèvres sont officiellement très douces.

Concentration, concentration.

Je poursuis :
– Je suis maso et cet homme me sert d’esclave. Je voulais qu’il me frappe et il l’a fait.
– Oui, je lui obéis, peu importe les conséquences, approuve Folio Mentol, malicieux.
– Et à présent, j’aimerais être seule avec lui, il faut que je le punisse !
– Woah, saxy ! s’exclame le thon, ne ressentant aucune honte face à ce qui lui est arrivé.

Mes amis m’observent totalement confus, excepté le Bleuet Muet qui comprend toujours tout.
– Que tu le punisses ? demande ma Tangerine Clandestine, autant déçue qu’outrée.
– Il ne m’a pas frappé assez fort.
– Mais c’est quoi ce délire ? insiste-t-elle, désemparée.
– Viens avec nous, j’aimerais ça te regarder lui mordre les tétons ! que je lui propose, aguichante.
– Pourras-tu m’expliquer tout ça demain quand je serai un peu moins soûle ?
– Oui. Je t’aime, à demain.
– Bien…

Étourdie, elle s’accote contre le mur et vomit. Le Bleuet Muet va la soutenir.

Il hoche la tête en me regardant. Je comprends qu’il s’occupera de ma douce. Il me manquait celui-là, prenant toujours soin de moi, et ce, peu importe ce qui se passe. Maintenant que j’y pense, le Bleuet Muet est le seul qui ne m’a jamais rien demandé, le seul qui a toujours pensé à moi pour ce que je suis.

L’envie de pleurer revient.

Prise d’une folle envie de mettre de l’ordre dans ma propre vie, d’exister, j’agrippe le bras de Folio Mentol pour l’amener ailleurs, dans un coin sombre. La Noix avec Foulard se place vite devant moi.

– Je viens avec vous. Je serai discret et je ne jugerai pas, promis ! me dit-il, inquiet.

Je sais qu’il ne me laisse pas le choix, qu’il ne négociera pas.

Folio Mentol prend le relais, avec une idée derrière la tête :
– Il peut venir, je préfère même qu’il soit là.
– Pourquoi ? que je demande, surprise, ayant très hâte d’être seule avec lui.
– Je veux qu’il saisisse mes intentions…
– Bien.

Puis, en me tournant vers ma nouvelle amie…

– Chère Visse Perfectionniste, je te laisse ranger le matériel. Nous retendrons le défi et cette fois, nous réussirons ! Sur ce, prends-moi dans tes bras ou embrasse-moi, peu importe, merci pour tout !

Elle obtempère, émue, son côté perfectionniste rassuré par ce désir de deuxième chance.

– Merci à toi. Fais attention… Folio Mentol, l’Arachide Avide, le Thon Vedgeons, tu aimes le danger.
– Hé ! Hé ! Je les prendrais tous en même temps !
– Appelle-moi quand tu rentreras.
– Promis.

Subséquemment, sans plus attendre, je cours avec le héros et l’antihéros dans la ruelle la plus sombre et esseulée qui soit.

Je mets tout de suite les choses au clair :
– Folio Mentol, ne parle pas, ne m’explique rien, j’ai compris. Je t’ai dit que c’est ce que je voulais, me faire manipuler et manger par mes amis, jusqu’à la pelure. Et là, tu m’as frappée, tu as joué la comédie pour me faire comprendre qu’il faut que j’arrête de tolérer n’importe quoi de la part des autres, que oui, je dois mettre mes limites. Maintenant, je vais les mettre, tu ne me frapperas plus jamais ! Tu peux me griffer lors d’une baise torride, me mordiller les orteils, mais jamais plus tu ne me frapperas !

Folio Mentol sourit, ses yeux rouges s’illuminant. Il fait un pas vers moi, la Noix avec Foulard se prépare immédiatement à intervenir. Mes jambes se transforment en guimauve. J’ai envie de manger de la guimauve. Non, j’ai surtout envie de ce qu’il me fera, là, tout de suite. J’en meurs d’envie !

Il m’embrasse tendrement et je ressens toute l’énergie de mon corps et de mon âme qui fusionnent tel un bouillonnement orgasmique d’une symphonie classique. J’ai l’impression de devenir invincible !

L’anti-amour est-il vraiment en train de m’embrasser ?

Je croyais le comprendre et le voilà redevenu un mystère.

Je ne suis pas au bout de mes surprises… Sur mes joues, ses larmes froides et salées.

Il pleure ?

Folio Mentol PLEURE ? Je le connais depuis si peu de temps et déjà, notre amour l’un envers l’autre s’échafaude à coup de sincérités, d’infinis. J’ai l’impression d’avoir rencontré quelqu’un comme moi…

Il passe sa main chétive dans mes cheveux et me serre, très vrai, très protecteur, très amoureux.

Puis, le paradis me chuchote d’un amour infini :
– Tu es précieuse l’Orange Étrange, ne laisse pas les autres te briser, ne laisse pas les autres te posséder. Mets tes limites, protège-toi, réalise tes rêves, mais ne les laisse pas te détruire. Ils te décevront chacun leur tour, surtout ta Tangerine Clandestine. Son amour n’est pas inconditionnel, un jour, elle cessera soudainement de t’aimer et tu voudras en mourir. Mais vis l’Orange Étrange, existe, construis ton propre chemin, cesse de te perdre dans celui des autres. Si tu veux changer nos vies, nous toucher, nous motiver à faire la paix avec nous-mêmes, avec l’humanité, sois toi-même, savoure tes passions, et ainsi, tu deviendras notre phare orangé, tu nous inspireras, tu nous convaincras que la vie mérite d’être vécue.
– Je ne veux pas vous abandonner.

Il me flatte délicatement la joue.

– Petit ange, c’est en t’abandonnant que tu nous abandonnes.
– C’est vrai, ajoute timidement la Noix avec Foulard.

Folio Mentol prend la main de mon ami d’enfance et l’approche de nous pour qu’il me serre dans ses bras à son tour. Tous les trois, nous nous faisons un câlin plein d’amour. Je pleure, la Noix aussi.

Il est incroyablement touché, il ne s’attendait pas du tout à cela. Je ne m’en rends pas compte, mais tout mon corps tressaillit de détresse et très fort, infiniment fort, je les serre, mes larmes explosant sur eux.

Et enfin, cette phrase tant attendue s’échappe du plus profond de mon âme :
– Moi aussi je veux exister, moi… moi aussi j’existerai !

Je définirai ma voie, je bâtirai ma propre vie et surtout, je découvrirai pourquoi j’ai si mal.