[Être différente et vivre] Chapitre 8 : Les yeux qui reprochent

Être différente et vivre

Chapitre 8
Les yeux qui reprochent

Écrit par Dominic Fortin-Charland
2009


Ma Tangerine Clandestine me regarde comme si je tenais sa vie entre mes mains.

Je n’ai plus envie de prononcer un seul mot. Si je la laisse, elle souffrira et si nous continuons, elle souffrira tout autant. L’amour, là où ma différence dérange le plus… Je vomis les principes du couple, ceux d’enchaîner l’autre ; tout le monde devrait pouvoir s’épanouir à coup de liberté !

Dans mon coeur, ma Tangerine resplendit en tant que ma partenaire de vie, ma constante mathématico-logique. Je la retrouve après chacune de mes expériences de vie temporaires.

Je suis encore jeune, j’ai besoin de vivre un tas de choses pour mieux me connaître et saisir davantage le sens de la vie. Ma douce voudrait que je me décide tout de suite, que je me range dans son placard rien qu’à elle, rien que pour elle, et que je le garde tout propre bien rangé sans broncher.

L’amour, c’est le partage, quelque chose de beau, un lien unique qui n’a pas besoin de cadre et encore moins de chaînes ! Je l’aime tellement, je l’aime, je l’aime, je l’aime, mais chaque fois, je finis par la blesser et je n’en peux tout simplement plus. Mes intentions rêvent d’un tout autre destin : je veux la rendre heureuse, épanouie à son tour. Je lui offre tout, mais ce qu’elle veut, c’est me posséder.

Elle veut un jouet docile. Elle veut quelqu’un d’autre que moi. Elle veut quelqu’un de « normal ». Mais moi, je suis bousillée, je suis étrange. JE NE FAIS PAS EXPRÈS ! Je n’ai pas choisi d’être comme je suis, je le suis et c’est tout ! Si elle savait le nombre de fois que j’ai souhaité devenir plus « normale » seulement pour elle, mais chaque fois, je me butte à l’atrocité que mon amour ne possède aucune limite.

Excuse-moi ma chérie…

Je ne peux pas claquer des doigts pour n’aimer que toi, et ce, même si tu es l’exception à la règle et qu’avec toi, j’y pense au couple dans le sens le plus strict et plate du terme ! Oui, c’est sincère, mais je ne suis pas prête, j’ai besoin de vivre à gauche et à droite, de me questionner, d’explorer mes envies.

J’aimerais officiellement former un couple avec toi, et une belle petite famille, sans pour autant tuer mon amour pour le reste de l’humanité. Je voudrais que nous soyons tous les deux la stabilité amoureuse de l’autre, mais cette idée, tu la trouves débile, immonde, et tu l’as violemment rejetée.

J’ai peur, très peur, je ne veux pas te perdre à cause de quelques termes !

Je ne comprends tellement pas pourquoi l’amour devrait nécessairement être synonyme de fermeture et de drame ! Pourquoi faut-il inventer des cadres et des mots précis pour absolument tout ? Est-ce une question de sécurité, de simplicité volontaire, de paresse, d’un amour vulgaire pour la paperasse ?

Chaque lien s’accomplit dans sa différence, chaque lien se savoure dans son unicité !

Le plus important demeure la sincérité envers soi-même et les autres. Combien de couples se complaisent dans le malheur à force de se censurer, ou à cause de la jalousie ? Je déteste la jalousie, je l’ai vue écraser des gens bien jusqu’à ce qu’ils deviennent tout petits, presque inexistants.

Ce n’est pas cela l’amour !

Quand on aime quelqu’un, on lui souhaite le meilleur, POINT FINAL, aucune négociation possible.

Je connais une belle demoiselle qui ne sort plus de chez elle. Elle n’a plus d’amis, plus d’ambition, plus d’espoir, plus de liberté. Son mari explosait de drame chaque fois qu’elle dansait, qu’elle parlait à quelqu’un d’autre, qu’elle se réservait du temps à elle. À présent, sa peur l’empêche de bien réfléchir, elle se fâche à chaque instant, prenant sans cesse les devants du drame pour ne plus le subir.

Elle aurait pu briller, mais son amoureux a préféré l’éteindre pour être certain de ne jamais la perdre.

Cette demoiselle, c’est ma maman chérie.

La Tangerine Clandestine pleure dans mes bras, tout bas.

Elle attend…

J’explose.

Derrière moi, une petite voix délicate, mais professionnelle, me chuchote :
– 23 heures 30.

Déjà ?

La Visse Perfectionniste garde la tête froide pendant que je m’évapore.

J’en viens à me haïr. Je pense trop, beaucoup trop, mon coeur est partagé entre deux malheurs.

L’Orange Étrange, ultra positive, se dégoûte, se disant qu’elle et son excentricité devraient tout simplement disparaître de cette Terre. N’est-ce pas la solution tant espérée des gens qui « m’aiment » ? N’est-ce pas la seule solution pour être moi-même sans vous faire souffrir ?

Non, non, je ne dois pas penser ça…

Morte, je transmettrais mes pépins aux autres, à la terre.

Je voudrais simplement qu’elle m’aime comme je suis, qu’elle me voie comme une bonne personne.

Je suppose que moi aussi je suis égoïste de rester en relation avec elle même si je sais que notre façon d’aimer est totalement à l’opposé. Nous nous aimons, nous avons besoin l’une de l’autre, c’est viscéral !

Je suis perdue, totalement perdue.

Tant que je n’accepterai pas ce statut de « couple officiel », elle doutera de mes sentiments !

Elle me souffle, tremblante, effrayée :
– Reste avec moi… Je suis désolée pour vos dessins, j’ai trop bu, j’ai juste trop bu.

Je tombe dans le piège, je sèche ses larmes.

– Ne t’en fais pas, je t’aime, je comprends !
– Moi aussi… Je t’aime comme tu es, promis ! Viens…

Elle m’agrippe avec fougue et m’embrasse.

Comme d’habitude, j’ai l’impression qu’elle a vulgairement dit cela par simple peur de me perdre. Je ne veux pas qu’elle accepte des choses qui la font souffrir seulement parce qu’elle m’aime. Je veux qu’elle soit heureuse sinon cette relation n’a aucun sens mis à part celui de bafouer la beauté de vivre.

Je dois réfléchir, je dois me décider.

La faire souffrir finira par me tuer.

Mais sans elle… et si je pensais un peu à mes caricatures avant de m’éclater la ciboulette ?

Je l’invite à nous aider, mais elle a honte vis-à-vis de ma nouvelle amie et préfère retourner dans le feu battant des portes de l’enfer. Je voulais m’amuser, me changer les idées, montrer toutes mes saveurs et mes couleurs, bâtir un projet enrichissant et m’accomplir… et voilà qu’à nouveau…

Bon, je n’ai pas dit mon dernier mot, je mets le paquet pour les 30 minutes restantes !

Je me calme et je m’active : je sais que le jus d’orange fraîchement pressé est terriblement bon, mais je ne tiens pas à être bue de cette façon. Je préfère survivre à la dégustation, alors je prends un grand respire avant de me hâter de rencontrer de nouveaux visages. Ah comme j’adore ce premier contact avec des inconnus sans attente ! Cette chaleur de pouvoir les servir et contribuer à leur sourire…

Je suis fatiguée de décevoir les gens de mon entourage : ma douce, mes parents, mes anciens professeurs, Folio Mentol… Suis-je si horrible, si difficile à comprendre ?

J’aimerais qu’ils voient toute cette lumière qui s’émane de mon excentricité.

Quand j’ai servi des clients aujourd’hui, en étant moi-même, radieuse, ma « différence » n’a jamais été perçue comme s’apparentant à un caractéristique négative, bien au contraire ! La clientèle semblait plutôt inspirée par mes couleurs ; plusieurs m’ont complimentée, d’autres m’ont remerciée !

L’Orange Étrange la rafraichissante !

Nous en sommes à 77 $. Il ne reste que dix minutes.

Il nous faut amasser 23 $ en dix minutes, je dois trouver une idée géniale ! Vite, VITE !

J’ai celle-ci sur le bout de la langue (si vous saviez ce que je sais faire avec cette langue) quand nul autre que l’Arachide Avide s’avance vers nous avec plein d’argent dans ses mains (pointues).

Naïve, je me dis premièrement que comme le Thon Vedgeons, lui aussi doit décrocher de temps en temps de son rôle de super méchant… Mais je me souviens bien vite que l’homme d’affaires a dit à la police qu’il s’arrangerait à l’amiable avec nous.

Hum, croit-il vraiment qu’il soit possible de m’acheter ?

Je le devance et je lui dis clairement, fermement :
– Je suis désolée, mais je vais devoir reporter cette discussion à plus tard. Je suis une idiote occupée.
– Ce n’est pas très poli, je viens en ami ! réplique-t-il, sans émotion.

Je ne le crois absolument pas, la Visse Perfectionniste non plus.

Elle prend les devants, un peu plus diplomate que moi :
– Pourrais-tu attendre dix minutes ? Le temps de fermer boutique.
– Non, il est déjà tard et j’ai une offre à vous faire.
– Dis toujours que je puisse la refuser, lui dis-je, complice, coquine.

Il plonge son regard vide dans le mien, puis il « m’offre » :
– 1 000$ et tu ne te mets plus jamais en travers de ma route.
– Non merci ?
– J’ajoute 10 000 $ si tu convaincs Folio Mentol et la Noix de faire de même.
– La Noix AVEC FOULARD doit chérir de très bonnes raisons de te surveiller.
– C’est ma dernière offre avant que je ne devienne ton ennemi.

J’ai pitié de lui.

– Et moi, tu ne veux pas acheter mon silence ? ose la Visse, quelque peu anxieuse.
– Non, tu es si peureuse qu’avec ou sans argent, tu ne parleras jamais.

Ma nouvelle amie n’ajoute rien, distante, regardant ses crayons de couleur qui ont fait la guerre, tous éparpillés un peu partout, certains perdus dans les caniveaux. Je sais qu’elle angoisse à l’idée de perdre le défi, son nom de famille n’est pas perfectionniste pour rien. J’accélère les choses, il faut le réussir.

– Écoute l’Arachide Avide, je refuse ton argent, mais je ne deviendrai jamais ton ennemie.
– Réfléchis, je suis un être excessivement dange…

Le pointu se tait, apercevant quelqu’un ou quelque chose derrière moi.

Il s’agit de Folio Mentol et de son sourire généreusement nourri par les abîmes de l’humanité.

Il lui jette violemment ces quelques petits mots :
– Tu les laisses terminer leur défi ou je t’arrache la tête.

Mon « antihéros » a toujours le mot pour rire, hé hé !

Hé…

L’Arachide Avide reste figé, comme bogué, puis il retourne subtilement dans sa limousine.

– Je crois que mon baiser l’a perturbé, il ne veut plus me parler ! ajoute tristement Folio.

Il rit un peu, regarde la montre de la Visse puis se tourne dramatiquement vers moi.

– TU AS ÉCHOUÉ !
– Mais…
– PAS DE MAIS, TU AS ÉCHOUÉ ET MOI, JE LE CRIE EN TE POINTANT DU DOIGT !

Il me pointe effectivement du doigt, sordidement, et… j’ai… j’ai peur qu’il m’abandonne.

Oui, cette phrase me hante, il a dit qu’il m’abandonnerait si j’échouais.

Je me mets à pleurer, je n’en peux plus. Il cesse tranquillement de me pointer du doigt.

Il me prend soudainement dans ses bras, si fort qu’il m’écrase les os, ne contrôlant pas la force de l’impulsion de ses émotions. J’en suis tellement heureuse, j’avais si peur de le décevoir lui aussi et d’être abandonnée à tout jamais ! Vilain Folio, c’est malsain comme défi, je déteste ce genre d’enjeu !

Avec de la satisfaction dans la voix, comme s’il avait tout prévu, il me chuchote doucement :
– As-tu compris la deuxième leçon de ton fou de conseiller en orientation ?
– Heu… oui ?

Je ne comprends pas du tout où il veut en venir.

Il s’extirpe de moi et m’explique son délire :
– Si tu as échoué, ce n’est pas faute de talent ou de dynamisme, mais bien juste parce que tu es BEAUCOUP trop gentille ! Tu dois séparer la vie personnelle de tes projets ! Tu as commencé par prendre le Thon Vedgeons sous ton aile, son malheur devenant ta responsabilité. Dessiner pour lui t’a pris cinq fois plus de temps qu’avec les autres ! Ensuite surgit le drame avec ta « copine »… je ne veux pas en parler, j’en suis traumatisé. Bref, tu t’es occupée d’elle même si elle t’a manqué de respect et qu’elle a été directement responsable de ton fulgurant échec. Tu aurais dû lui vomir en plein visage tes intentions de bâtir une entreprise et ton besoin qu’elle te supporte dans tes démarches au lieu de tout détruire ! Le comble fut avec l’Arachide Avide. Au début, j’étais confiant, tu avais l’air de vouloir l’expulser, mais malédiction, tu as décidé de l’écouter et tu as perdu le reste de ton temps ! Tu as même aidé une madame à traverser la rue ! Tu as parlé avec elle pendant treize minutes ! TREIZE MINUTES.
– Ah…
– Ah. Je te brandis un long monologue explicatif et toi, tu me réponds seulement « ah » ?

Je suis bouche bée. Il avait déjà prévu que je serais « BEAUCOUP trop gentille » ?

Il continue :
– Tu manques de concentration. Chaque fois que tu le peux, tu penses aux autres au lieu de penser à toi-même. Tu te fuis ! Et je ne parle même pas du fait que tu es allée chercher la sacoche de ta « nouvelle amie », nouvelle amie qui n’a même pas pris la peine de te défendre quand c’était le temps de le faire ! Et si la Noix avec Foulard avait insisté, aurais-tu abandonné ton défi pour sa mission, dangereuse, soit dit en passant, sans même hésiter ? Tu te transformes en esclave de toute la Voie lactée !

Je suis toujours et encore bouche bée. C’est de la sorcellerie, sa bouche ne s’arrête jamais de gesticuler.

– Réfléchis l’Orange Étrange, tandis que tes amis auront une carrière et une famille, qu’ils seront bien installés dans leur maison, toi, tu n’auras rien ! Tu auras passé ta vie à penser aux autres plutôt qu’à toi-même et tu n’auras absolument rien ! Regarde-toi, à 18 ans, avec ton C.V. inexistant ! Tu as même lâché l’école et pourquoi me demanderas-tu ? Tu n’as été que plus présente pour ton entourage tandis qu’il te laissait tomber à la minute qu’un devoir ou n’importe quoi d’autre pointait le bout de son nez !
– Tu ne connais pas ma vie, que je lui réponds un peu stupidement, sur la défensive.
– Qu’avais-tu prévu accomplir de ton été avant de me rencontrer ?

La réponse me perturbe et il le sait. Il me sourit, il a gagné. Échec et mat petite idiote empathique.

Je réponds :
– J’avais prévu motiver mes amis à ne pas abandonner leur rêve.
– Et quand ils seront partis chacun de leur côté, loin, très loin de toi, que feras-tu ?
– Je ne sais pas, j’avais prévu bâtir des choses avec eux, une petite « compagnie »…

Folio Mentol me laisse du temps pour digérer, puis il insiste :
– Chère Orange Étrange, qu’accompliras-tu de ta vie ?
– Vivre et donner plein de câlins à tout le monde ! que je lui réponds, amusée, sur un ton moqueur.
– J’ai l’impression que ce sera long et fastidieux d’être ton conseiller en orientation…

Il est découragé et moi, je ris un peu même si je sais pertinemment que les choses doivent changer.

Suis-je capable de m’occuper de moi-même ?

Pourquoi ai-je encore envie de pleurer ? C’est la fatigue, juste la fatigue… ou pas.

À suivre dans le chapitre 9 (et dernier chapitre du tome 1) :
Mes yeux