Folio Mentol la première série, épisode 1 !

Folio Mentol, la première série (l’ancienne série)

Épisode 1
Une esquisse de la destinée

Cet épisode contient 30 pages de plus que les autres.

Par
Dominic Fortin-Charland

Écrit en 2001

[…]

Dans l’énorme pièce centrale d’un laboratoire abandonné, un homme aux yeux couleur de sang et aux cheveux longs couleur azur, Folio Mentol de son pseudonyme, médite assis sur sa vieille chaise de bois ; celle-ci ne tiendrait pas si l’homme n’était pas dangereusement maigre, constamment angoissé, loin des réalités physiques.

Ses vêtements ne cachent guère son étonnante silhouette puisque Folio réfléchit torse et pieds nus, seulement habillé d’un pantalon bleu foncé et bouffant. Malgré ce style sauvage, la peau de l’hirsute bénéficie d’une effrayante blancheur, ne contenant ni poil ni imperfection : comme si la pureté de la neige avait rencontré l’horreur de la tempête.

Folio Mentol médite, la tête baissée et les yeux fermés, jusqu’à ce qu’il sente l’odeur d’une minuscule tache de sang à ses pieds. Brusquement, ses yeux s’ouvrent et sa voix puissante vient briser le silence ; le premier mot prononcé a l’effet d’un boulet de canon.

Le vieux laboratoire en tremble et les vitres se brisent dans un fracas surréaliste de bris et d’écho, comme si l’entièreté de l’univers venait de crier sa rage au même moment.

FOLIO
Niwa ! Pourquoi tant d’illusions et d’incohérences ?

L’excentrique verse une larme, une seule tandis que son regard devient fou. Sans continuité, il se lève d’un bond pour laisser jaillir un rire glacial et cacophonique.

Pris d’une terrifiante colère aussi animale que brutale, il saisit sa pauvre petite chaise avec ses dents pour l’expédier contre le plafond. Suite à l’impact d’une force démesurée contre le vieux béton du laboratoire, celle-ci se transforme en pluie de minuscules détritus.

FOLIO
Vous ne comprenez rien ! Je vous hais ! Je vais vous tuer ! Vous êtes tous fous !

Aucun détritus ne touche le sol puisque le surhomme les détruit tous avec ses doigts agiles et enflammés. Une fois l’ennemi vaincu, Folio se replie sur lui-même, en état de transe, pour frapper plusieurs fois sa tête contre le sol. Lorsque son sadisme cesse enfin, sa souffrance disparaît totalement, son corps se raidissant, ne laissant que de la haine.

FOLIO
POURQUOI ?

Des souvenirs lointains viennent le hanter, du sang, plein de sang, presque uniquement du sang… mais pour lui, le plus cruel demeure d’entendre rire ses fantômes du passé et de les voir sourire comme s’ils vivaient encore auprès de lui : sa première femme, son frère, sa fille… Folio Mentol veut que les images cessent, ne supportant pas de penser à eux et encore moins de penser à ce garçon qui lui souriait sans arrêt, à cette chose, Chapolin.

***

Des milliers d’années plus tôt, dans un village à l’économie basée sur l’esclavage, deux enfants ont une corde à leur cou, sur le point d’être pendus. Le premier ressemble à Folio Mentol et le deuxième se nomme Chapolin, un jeune garçon blond qui sourit malgré sa condamnation prochaine. Il regarde une dernière fois le jeune Folio Mentol…

CHAPOLIN
Je suis ton ami, ne l’oublie jamais.

Bast le bourreau frappe la chaise sous les pieds de Chapolin, le pendant froidement.

***

Les souvenirs de Folio Mentol défilent excessivement vite après celui-ci : les deux lames et l’indomptable rire d’Omaco ; les traits fatigués du funeste démon, Automne, qui l’observe comme on observe un fils, un successeur ; l’armée et la luxure de son maître, Ontenne… Ça suffit, Folio Mentol veut arrêter le flot incessant de sa nostalgie.

Trop tard, ses pensées s’égarent…

***

Démentiel, Folio Mentol marche vers sa femme, Niwa, qui agonise, blessée gravement à l’épaule, presque nue, légèrement recouverte du drap de son accouchement. Niwa désespère face à son sort, mais garde une certaine force, sachant sa fille en sécurité.

Il a suffi d’une brèche dans ses mensonges, d’une seule…

Folio tient la mâchoire fraichement arrachée du médecin dans une main et un couteau dans l’autre, prêt à la tuer. Un rictus nait sur son visage, un rictus de rire, son premier, incontrôlable. Niwa l’observe, effrayée, à la merci du monstre qu’elle vient de créer.

***

FOLIO
Ah ! Ah ! Ah ! Souffrances, chères souffrances ! Pourquoi ne puis-je pas seulement achever l’incohérence de l’humanité ? Voilà ce qui différencie le fou du démon, le démon se contrôle tandis que le fou se subit ! Non, c’est faux, affreusement faux, je ne suis un démon ! Ma folie ne figure que dans les contes du passé et mon pseudonyme se veut ironique ! À présent, je suis l’apocalypse, le dernier des apocalypses !

Une jeune femme aux habits de chiffons apparaît devant lui. Celle-ci se nomme Hisis. Ses cheveux verts, longs et frisés transpirent la vitalité et contrastent son regard éteint.

HISIS
(sceptique, attentive au moindre détail)
Avez-vous pleuré ?

Folio Mentol se redresse en affichant un sourire fier et diabolique.

FOLIO
La reine des enfers m’aurait-elle choisi comme mari si je me permettais de pleurnicher ? Cette vicieuse créature se veut peut-être permissive envers les caprices sexuels de cette brute de Malias, mais avec moi, elle se plait dans l’intransigeance ! Non, cesse de m’insulter petite idiote ! Je ne pleurais pas, je me battais simplement contre d’heureux confettis… et comme tu peux le constater, sois fier de ton père, il a gagné la bataille !

HISIS
Félicitation, soixante-quinze mots gaspillés dans un soliloque dépourvu d’intérêt. Rappelez-moi de m’en tenir à mon rôle et de ne plus jamais vous poser de question.

FOLIO
Que serait ton rôle sans question ? demandais-je à l’espionne aux ordres de sa maman.

HISIS
(lasse)
Peu importe, je viens vous informer que je n’ai pas retrouvé le village de la Légende. Depuis l’attaque de Bêta, le Conseil le protège à l’aide d’une très puissante magie. Je ne peux que me répéter, même si vous ne m’écouterez pas : la reine et vous devez cesser d’agir sans vous concertez au préalable, vous nuisez chacun au plan de l’autre !

FOLIO
C’est elle qui n’a plus confiance en moi, il paraît que je suis « instable » !

HISIS
Vous l’êtes et je me dois de réparer toutes vos bévues.

FOLIO
(obscur)
Pourtant, lorsque que ma folie trônera sur vos misérables et hypocrites existences, vous ne serez que poussière dans mes mains, prêts à sombrer dans un oubli amplement mérité.

HISIS
Je partage votre souhait, je ne vous encourage qu’à vous hâter.

Sans l’écouter, Folio Mentol matérialise un imposant livre devant lui. Celui-ci reste en suspension dans les airs, attendant d’être ouvert, brillant d’une aura dorée, verte et bleue.

FOLIO
Puisque tu mentionnes la Légende, je me demande si le jeune humain de cette petite vallée grossièrement nommée Zuke, celui que j’ai gentiment abordé en assassinant son chien, est ce sauveur « qui causera ma mort grâce au pouvoir [tellement original] de l’amour ». J’ai senti une énergie grandiose en lui… une énergie grandiosement vide. Tu comprends Hisis, comme la tienne ! Une magie dépourvue de source, une magie qui…

HISIS
(impatiente)
J’ai compris, abrégez.

FOLIO
Ce garçon presque toujours seul et scandaleusement amoureux de son ridicule petit chien, ne serait qu’une coquille vide, qu’un héros choisit dans le seul but d’être allégrement manipulé. À la limite, si nous le combattons maintenant, je pourrais tout simplement l’étouffer dans son sommeil. Je ne vois plus du tout l’intérêt de suivre la Légende.

HISIS
Vos propres fils et filles ont mis des années avant d’en obtenir une copie.

FOLIO
Et alors ?

HISIS
Peu importe, cet enfant ne peut pas être l’élu des dieux, il s’agit vraisemblablement d’un leurre orchestré par nos ennemis. N’oubliez pas que le sauveur sera animé d’un courage et de pouvoirs sans nom, et qu’il sera prêt à vous terrasser dès votre première rencontre !

FOLIO
Même les dieux peuvent se tromper… ou du moins, le grand Scénariste de l’Univers.

HISIS
Taisez-vous, laissez-moi vous prouver que vous vous réjouissez trop vite.

Elle débute la lecture du livre de la Légende sous le regard amusé de Folio Mentol.

***

Dowin Zaeta, 18 ans, petite taille et lunettes ajustés, marche paisiblement avec son petit chien nommé Spot. Celui-ci regarde partout, surexcité, et son maître ne cesse de l’observer l’air béat, heureux des moments simples passés avec lui. Mais soudain, une ombre noire, aux traits du visage dessinés par du sang, arrache sauvagement la tête de l’animal avec sa mâchoire. Le criminel s’esclaffe ensuite d’un rire assourdissant en fixant le jeune homme et en tournant avec insistance autour de lui. Dowin ne bouge pas, terrifié.

L’OMBRE­
Souffre, deviens comme tes semblables : vil et abruti, méfiant et cruel ! N’avais-tu pas honte d’être heureux ? Remercie-moi, tu en deviendras moins égoïste ! Que le sang te rappelle la vérité, celle des Hommes, celle qu’aucun sourire n’existe réellement !

***

Quelques semaines après l’incident, dans la pièce complètement blanche dépourvue de fenêtre et de télévision d’un hôpital psychiatrique, Dowin se réveille en sursaut. Au-dessus de lui trône une caméra de surveillance et à côté de son lit, quelques somnifères.

DOWIN
NON ! Spot ! Pourquoi l’as-tu tué ? Pourquoi veux-tu gâcher ma vie ?

Kert entre dans la pièce vêtu de sa tunique d’infirmier.

KERT
Calmez-vous Dowin, tout va bien ! Ce ne sont que des cauchemars !

DOWIN
(en se débattant)
JE ME CALMERAI LORSQUE JE SERAI MORT !

KERT
DOWIN !

DOWIN
(soudainement docile)
Pardonnez-moi Kert, je me calme… je prends mes calmants et je me calme.

Il s’exécute.

KERT
(en griffonnant dans son petit calepin)
Racontez-moi dans les moindres détails. Y a-t-il du nouveau ?

DOWIN
Oui, il me tournait autour. Il voulait me rappeler « la vérité des hommes ». Je ne l’ai pas trop compris. J’ai trouvé ça sexiste et je me suis réveillé. Mais c’était effrayant.

KERT
Ces mots, était-ce avant ou après qu’il ait arraché la tête de votre chien avec ses dents ?

DOWIN
(éclatant en sanglot, paniqué)
Spot, mon chien Spot, mon meilleur ami sans sa tête, son sang sur moi !

KERT
Pardonnez-moi, ma question manquait de délicatesse… Recouchez-vous et oubliez ce vil individu. Il est tombé sur vous par hasard, vous ne le reverrez plus jamais !

***

FOLIO
(songeur)
Il faudrait que je le revoie pour en être sûr. Je devrais l’amener ici et l’inviter à mourir !

HISIS
(lisant le livre de la Légende à une vitesse fulgurante)
S’appelait-il Dowin Zaeta Winan ?

FOLIO
Bien sûr, mais des « Dowin Zaeta Winan », il y en a des centaines. Aelolif a pensé à tout !

HISIS
Aelolif, l’ange protégeant les temples de l’Équilibre ?

FOLIO
Laisse tomber, comprendre son rôle enduit de neutralité ne figure pas parmi tes capacités…

HISIS
(finissant de lire la Légende, satisfaite de pouvoir contredire son maître)
Vos dernières actions n’ont pas changé la Légende : c’est toujours et encore le sauveur qui viendra à nous et c’est strictement ainsi que nous saurons son identité. Il faut attendre.

FOLIO
Attendre quand je suis pratiquement certain que je pourrais tuer l’oiseau dans l’oeuf…

HISIS
Faites-vous une raison, la Légende se réécrit à la moindre interaction entre les éléments qui la composent. Si vous aviez rencontré le bon Dowin, vous le sauriez déjà.

FOLIO
(soupirant)
Suis-je réellement en train de bâtir mon empire du vide en suivant les lubies d’un ridicule livre écrit par un ange que j’ai, soit dit en passant, transformé en vulgaire volaille ?
(en se tournant sec vers le livre de la Légende pour le pointer du doigt)
Oui, c’est toi que je juge ainsi ! Oh toi livre que… que je n’ai tout simplement jamais lu.

HISIS
Bref d’aparté, puis-je connaître ma prochaine tâche ?

FOLIO
Jouer à la poupée avec ton gentil papa en manque d’amour ?

HISIS
(réprobatrice)
Père…

FOLIO
Bon, d’accord, contente-toi d’aller porter ce bon à rien de chien dans un chenil !

Il pointe Spot qui mordille un os en bavant, l’air aussi stupide qu’à son habitude.

FOLIO
Je voulais le former pour qu’il devienne le gardien de ma forteresse de solitude, mais il semble qu’il ait lamentablement failli à sa tâche en te laissant entrer ! Vilain chien !

HISIS
Pourquoi ne l’avez-vous pas tout simplement tué ? Ne gaspillez pas vos pouvoirs d’illusionniste pour des broutilles. Ce n’est pas votre spécialité, vous risquez de vous…

FOLIO
Silence ! Je n’en peux plus d’entendre ta voix cassante et moralisatrice ! Dois-je rappeler l’identité de l’illustre démon qui t’a créé et en l’honneur de quelle grande dame il t’a nommé Hisis ? Si je décide de ne tuer que des êtres pourvus d’humanité, pourquoi devrais-je m’attaquer À UN VULGAIRE PETIT CHIEN ? Regarde-le, tout innocent !

Spot fait des yeux doux à Hisis lorsque celle-ci le regarde d’une totale indifférence.

HISIS
En fait, de récentes études démontrent que les animaux seraient pourvus de senti…

FOLIO
(en pointant S)
JETEZ-LE DANS UN VOLCAN !

HISIS
Bien.

Elle le fait vulgairement exploser avec une boule de feu propulsée par sa main gauche.

FOLIO
(franchement énervé)
C’était une blague, un SARCASME ! Je ne voulais pas réellement que tu le tues ! Les humains tuent des chiens, pas les démons qui ont UN MINIMUM DE CRÉDIBILITÉ !

HISIS
(impassible)
Mère trouve que vous ne tuez pas suffisamment depuis que vous avez réduit le gouvernement du Tanaze à néant et je dois avouer que je suis d’accord avec elle.

FOLIO
Dois-je en conclure que je devrais vous tuer ?

HISIS
Restez sérieux, je vous prie, cette critique n’est pas à prendre à la légère.
(en ramassant les restes sans la moindre expression de dégoût)
J’essaie de vous montrer l’exemple.

FOLIO
N’ayez craintes mesdames, j’ai quelques meurtres prévus aujourd’hui même.

HISIS
Bien… En attendant, je suis certaine que Mo-Mo appréciera son repas. Au revoir, père.

Elle s’en va.

FOLIO
Idiote, je ne peux pas prouver qu’il s’agit du bon Dowin, mais le hasard veut que ce soit l’ami d’un assoiffé de justice pourvu d’une intuition beaucoup moins limitée que celle de votre légende. Ah ! Ah ! Il la réécrira en entier jusqu’à la faire disparaître, et c’est à ce moment-là que je m’en donnerai à coeur joie pour anéantir l’incohérence de l’humanité.
(en s’assoyant sur une nouvelle chaise en bois fraichement matérialisée)
Voici l’histoire d’un sauveur niais, d’un justicier suicidaire et d’un démon fou.

***

DOWIN
Je… je sais que l’assassin reviendra, la police ne l’a pas arrêté. Il court toujours, il…

KERT
Si vous voulez guérir, vous devez impérativement prendre conscience que vous êtes désormais entre bonnes mains, sous hautes protections. Vous avez choisi les meilleurs !

DOWIN
(faiblement, en fermant les yeux, les somnifères faisant effet)
Vous coûtez cher, mais vous êtes gentils ! Merci beaucoup Kert.

KERT
(délicat)
Je veille sur vous, rendormez-vous.

Dowin ne répond plus et l’infirmier en conclut que son patient s’est endormi. Il se dirige vers la sortie, mais il est vite surpris par un intrus habillé tout de noir : Dome.

Les deux hommes se dévisagent un moment.

KERT
Heu, qui êtes-vous ?

DOME
Personne.

KERT
J’appelle la sécurité.

L’infirmier appuie sur le bouton d’alerte attaché à sa blouse et un radiomessageur sonne dans le gousset de Dome. Celui-ci prend l’appareil et l’éteint, quelque peu mal à l’aise.

KERT
Qu’avez-vous fait de la sécurité ?

DOME
Je l’ai mangé.

Les deux s’observent encore un moment, ne sachant pas quoi faire, attendant le prochain mouvement de l’autre. Dome finit par soupirer et fouiller dans son veston.

DOME
(en sortant un linge mouillé)
Pourrais-tu mettre ceci sur ta bouche ? S’il te plait.

KERT
Non…

DOME
Merci.

L’intrus bondit sur Kert et même si celui-ci se débat férocement, le linge pénètre rapidement dans sa bouche, ce qui le plonge dans un sommeil profond. Dome le dépose au sol, puis, il prend l’eau posée sur le bureau pour la lancer sur le patient endormi.

Dowin se redresse aussitôt.

DOWIN
NE ME TUEZ PAS !
(en remarquant Dome)
Dome ? Qu’est-ce que tu fais ici ?
(en remarquant ensuite l’infirmier)
Heu… pourquoi Kert est ÉTENDU PAR TERRE ?

DOME
(le regard exagérément diabolique)
Je viens voler ta gelée aux bleuets !

DOWIN
Ils ne servent qu’aux fraises, avec un léger coulis de crème 35 %.

DOME
(déçu)
Tant pis, je vais devoir en acheter et participer à l’enfer consumériste capitaliste. Adieu…

Il hausse les épaules et marche vers la sortie.

DOWIN
Attends ! Qu’est-ce qui est arrivé à Kert ? Il faut appeler des secours !

DOME
(s’arrêtant, mélodramatique)
Trop tard, il est mort.

DOWIN
Dome, tu, tu l’as tué ? Ne m’approche pas ! Je, je…

Voyant son ami paniquer, Dome devient plus attentionné, cessant de plaisanter.

DOME
Il se mariera et aura beaucoup d’enfants, je ne l’ai qu’endormi.

Il s’assoit sur le lit, l’air grave. Dowin l’observe, sceptique.

DOME
Je sais que tu détestes que je parle de ce genre de choses, mais je n’ai plus le choix.
(détournant son regard)
Je viens te dire qu’il est probable que nous soyons officiellement les sauveurs de ce monde ! Tu peux croire que je divague plus que d’habitude, mais c’est la vérité.

DOWIN
Tu viens d’utiliser officiellement et probable dans une même phrase…

DOME
Je suis sérieux Dowin, je n’ai pas envie de rire.

DOWIN
J’espère, tu viens quand même de frapper mon médecin ET meilleur ami !

DOME
(faussement outré)
Ce n’était pas moi ?

DOWIN
Tu n’es jamais venu me voir.

DOME
Tes parents me l’interdissent. Monsieur et madame Zaeta ont peur que je profite de ta fragilité pour te convaincre de lâcher tes études et de vivre une vie de bohème avec moi !
(avec un ton exagéré, ironique)
Pffff, n’importe quoi ! Bref, comme je disais, quelque chose se trame dans l’ombre et il semble que tu devras m’accompagner pour vivre la plus grande aventure de ta vie !

DOWIN
Heu..

DOME
Chaque indice du « destin » m’amène à la prochaine étape et là, j’en suis à la tienne, j’en suis à « l’étape Dowin ». C’est farfelu, mais c’est à ton tour d’entrer en scène…

DOWIN
Je préférerais devenir ingénieur, ou comptable.

DOME
Foutaise ! Aie confiance en toi, ton avenir t’appelle ! On sera tous là, cette « chasse à la vérité » croisera les chemins d’Atonin, de Lore, de Nara, de Jules, d’Hako…
(plus amer)
… même celui de Jexy, un jour ou l’autre.

DOWIN
Tu ne sors plus avec elle ?

DOME
Disons que l’histoire commence avec un « léger » accrochage entre elle et moi.

DOWIN
Raconte.

DOME
(sceptique)
Te sens-tu réellement prêt à m’écouter ?

DOWIN
Le pire qui peut t’arriver, c’est de finir dans la chambre d’à côté et de tenir compagnie à un ami qui passe ses journées à fixer le téléphone en espérant que quelqu’un l’appelle !

DOME
Déprimant, rester dans un lieu dépourvu de gelée aux bleuets, moi je me serais sauvé…

DOWIN
En tout cas, je t’écoute… de la même manière que j’aurais aimé que tu m’écoutes.

DOME
(faussement enthousiaste et touché, en prenant grand soin d’ignorer le sarcasme)
Merci. Tout a commencé quand j’étais heureux et insouciant…

***

Quatre jours plus tôt, Jexy et Dome sortent de la seule école secondaire de Zuke, une petite ville entourée d’une vallée, d’une rivière et d’une vingtaine de lacs. Un paradis de verdure contrasté par un centre-ville dépravé et la pollution d’une usine de pâte et papier.

Seul Dome rigole, nerveux et ironique.

DOME
La directrice a prolongé mes heures de retenues ! Je suis censé être assis dans son bureau, mais tu me connais, j’ai préféré te voir ! Elle doit être en train d’appeler mes parents qui ne sauront pas quoi lui dire, aussi désespérés qu’elle ! Leur entêtement à vouloir me conformer est vain et ridicule : qu’ils battent en retraite, Dome Sazan Mahvi est têtu !

JEXY
J’ai parlé à ta mère hier, elle a presque pleuré dans mes bras, elle s’inquiète pour toi. Je suis « rebelle » moi aussi, mais je n’échoue pas volontairement mes examens, je ne rate pas le trois quarts de mes cours et je ne mets pas tout nu en plein cours de français !

DOME
Je préfère l’apprentissage de la vie ou plutôt, celui de l’amour !

Confiant, amoureux, retrouvant son optimiste, il serre la main de Jexy. Celle-ci s’en détache avec une légère touche de mélodrame. Dome l’observe, le coeur en chamade.

JEXY
Tu vis dans ta tête Dome, il faut que tu arrêtes.

DOME
Merci de répéter leurs mots, c’est délicat de ta part…

JEXY
Tu ne veux rien savoir de l’école, d’avoir un travail salarié, de fonder une famille et tu culpabilises en faisant l’amour, en buvant une bière ou en mangeant de la viande, comme si c’était la fin du monde ! En fuyant tout ce qui est « mal » pour toi, tu finis par… (hésitante)
… par écrire des séries sans connaître la moindre règle de grammaire !

DOME
C’est faux, j’y pense de fonder une famille !

JEXY
Je suis désolée, mais nous deux, c’est terminé ! Tu dois te reprendre en main et ce n’est pas en restant avec moi que tu vas le faire ! Avec moi, tu as cet espèce de regard fou et passionné, comme si tu étais déconnecté de la réalité et que tu en étais fier !

DOME
Avec toi, je surpasse cette réalité et je touche à la vérité.

JEXY
Arrête, tu recommences !

DOME
Jexy, la Terre sera bientôt en danger et je deviendrai l’un de ses anges gardiens ! Tu peux en être un toi aussi, n’abandonnes pas, n’aie pas peur, le destin…

JEXY
(le coupant)
Le destin n’existe pas, je suis une fille ordinaire, triste, malade et ordinaire !

DOME
Tu es mon âme soeur.

JEXY
Non, je ne suis pas Nara.

DOME
(découragé)
Jexy, la fille que j’aime et pour qui je suis prêt à tous les sacrifices, qui pourtant n’a pas confiance en elle et continue de croire que je serais mieux d’aimer sa meilleure amie !

Il prend les deux mains de Jexy et s’approche d’elle.

DOME
Tu es celle que j’aime, que j’adore, celle qui me permet d’exister dans ce monde qui s’acharne à faire en sorte que je me déteste ! Nous traverserons l’éternité ensemble, peu importe si pour ça il faudra affronter l’apocalypse ou pire, la « vraie » vie ! Tu es mon âme soeur et même si tu doutes de moi, je sais que tu me comprends et que c’est ta peur qui parle. Oui, je suis fou, mais d’une belle folie, celle de trop aimer l’humanité…
(en s’approchant pour l’embrasser)
… celle de trop t’aimer.

JEXY
(en repoussant son baiser)
Dome, je ne t’aime plus, c’est terminé.

L’univers du jeune homme s’écroule. Il reste figé, pris dans une étouffante confusion.

JEXY
Tu t’es trompé sur notre amour et tu te trompes aussi sur le reste. Tu as besoin d’aide.

DOME
Nous avons vécu une centaine de drames et de séparations, mais nous avons toujours continué de nous aimer. Je ne comprends pas pourquoi maintenant tu…

Il est incapable de poursuivre sa phrase.

JEXY
Tu as toujours été bourré de certitudes sur qui tu allais être et qui tu allais aimer, mais je ne suis pas comme toi, dans mon monde, les choses sont fragiles… elles évoluent.

DOME
(frissonne de dégoût en entendant le mot évolution)
N’en rajoute pas, j’ai compris…

JEXY
(plus agressive)
Je suis sérieuse Dome, tu dois revenir dans la réalité et rattraper le temps perdu !

DOME
(souriant soudainement en voyant quelque chose derrière Jexy)
Tu vas être contente, je te laisse tranquille ! Je vais disparaître de vos vies et revenir lorsque j’aurais prouvé qui je suis. Je ne me suis pas réincarné dans ce bordel pour rien, vous aurez besoin de moi et j’agirai parce que je vous aime même si vous me détestez !

Il déchausse vite la tige en métal d’un panneau d’arrêt pour éclater la fenêtre d’une voiture. Les clés sont à l’intérieur, il ne lui reste plus qu’à faire ronronner les moteurs.

JEXY
Arrête ! Qu’est-ce que tu fais ? Je t’ai… Je tiens à toi !

Paniquée, Jexy court vers lui pour l’arrêter, mais Dome démarre en accélérant le plus qu’il peut. Inexpérimenté, il fonce dans l’automobile devant lui. Il recule ensuite pour se dégager… et percute l’autre derrière. De plus en plus énervé, il fait un mouvement sec sur le côté et réussit à se dégager, mais… il embarque sur le trottoir d’en face et démolit une borne-fontaine. Enragé, l’adolescent enfonce la pédale du gaz et s’éloigne vite de celle qu’il aime, la laissant avec un amer goût d’adieu… et une confusion des plus palpables.

***

DOWIN
Bref, tu es venu ici pour me dire que tu as eu une chicane avec Jexy. Ça n’a rien de nouveau et ça ne justifiait pas de voler une voiture ! C’est mal voler une voiture !

DOME
Dowin, franchement, ce n’est que l’introduction !

DOWIN
C’est long comme introduction !

DOME
Ce sera plus long si tu chiales ! Donc, je conduisais depuis une heure environ quand…

***

Il percute le rétroviseur d’une limousine, celle du père de Théodore, l’un de ses amis.

DOME
Bien fait pour toi, monsieur je ne laisse pas mon fils porter autre chose que des polos !

Un bruit de sirène de police se fait entendre.

DOME
Saleté d’automates, j’ai le droit d’être dans le sens contraire des voitures !

La sirène ne cesse de retentir et Dome explose à l’intérieur.

DOME
(en versant des larmes qui l’aveuglent de plus en plus)
Laissez-moi tranquille, je sais ce que je fais !

Une violente secousse retentit et Dome traverse le pare-brise.

***

DOWIN
(troublé)
Ensuite ?

DOME
Quand je me suis réveillé, le médecin m’a dit d’attacher ma ceinture la prochaine fois que je tenterais de me suicider. Je crois qu’il essayait d’être drôle, mais bon, l’important c’est que j’étais selon lui un « miraculé  ». J’allais bien… du moins, physiquement.

***

DOME
Infirmière, je souffre, j’ai mal !

L’INFIRMIÈRE
Où ?

DOME
J’ai mal, là, entre les deux jambes, va falloir me masser !

La jeune infirmière le dévisage un moment, puis s’en va en soupirant, découragée.

DOME
Tant pis, je vais me masser moi-même !
(en remarquant la caméra de surveillance)
Ou pas… je ne vous offrirai pas ce plaisir, petits pervers !

***

DOWIN
C’était nécessaire de me conter ça ?

DOME
J’ai un certain souci du détail, désolé pour tes oreilles chastes et pures !

DOWIN
(bayant, toujours sous l’effet des somnifères)
Fais vite, sinon tu vas me perdre en chemin…

DOME
Tout est lié, c’est là que je l’ai rencontré…

***

DOME
Maudit que t’es con Dome ! Tu n’aurais pas dû lui dire ça ! T’es vraiment le pire des monstres… Dire ça à une jolie infirmière qui voulait juste t’aider sans prendre le temps de te connaître ! Maintenant, elle ne voudra plus de toi… J’aurais dû lui dire merci de vous occuper de moi gentille infirmière fantasmagoriquement séduisante et non, au lieu, je lui ai demandé de me masser la joie de vivre ! Ah comme je suis conifère ! Ah ! Ah ! Ah ! Un vrai nul de chez nul ! Jexy a raison, je suis fou ! Un radis fou ! Oui ! Oui ! Oui !

Sur l’autre lit à côté, discret depuis le début, un homme d’une cinquantaine d’années, Popo Marius, arrache soudainement la toile blanche qui le sépare du lit de Dome.

POPO
Calme-toi jeune civil surexcité avant que je ne te fasse taire par mes propres moyens !

DOME
Pourquoi et plus important encore, pourquoi ?

POPO
Il s’agit d’un ordre au nom de la politesse et du bon sens ! Au lieu de dégénérer et de faire honte à la race humaine, dis-moi plutôt pourquoi tu as décidé de porter atteinte à nos vies en roulant en sens inverse ! Je suis curieux, j’aimerais comprendre ton « imbécilité » !

DOME
(mal à l’aise)
Oh, c’était vous dans l’autre voiture…

POPO
Enchanté, je m’appelle Popo Marius, j’ai deux magnifiques enfants et étonnamment, j’aimerais bien pouvoir terminer leur éducation ! Est-ce possible ou es-tu trop con ?

DOME
Je m’excuse sincèrement, je ne voyais presque plus rien, j’étais confus et…

POPO
(le coupant)
Je me dirigeais vers l’hôpital de toute façon, tu m’as permis d’accélérer le processus.

DOME
(riant, euphorique)
C’est n’importe quoi, j’ai tout gâché en l’espace de quelques heures après avoir passé ma vie à concevoir des plans d’avenir parce que je croyais avoir un « destin spécial » ! Finalement, BANG, JE SUIS UN RATÉ ! Ah ! Ah ! Ah ! Je vole une voiture et plus rien n’a d’importance mis à part cette irrésistible envie d’exploser mon crâne contre le ciment !

POPO
(sarcastique)
Connais-tu un homme qui s’appelle Folio Mentol ?

DOME
(ressent un étrange frisson et se calme aussitôt)
Non…

POPO
Tu me fais penser à lui. Certes, il s’agit du mal incarné, il détruit tout sur son passage, il a les yeux rouges sang, les cheveux bleu-azur et il n’a absolument plus rien d’humain… Mais ta fougue ressemble à la sienne, tu as la même euphorie franchement désagréable !

DOME
C’est quelqu’un qui souffre.

POPO
Non, il est simplement méchant, ce qui, j’ose croire, te distingue de lui.

DOME
Moi, je ne suis qu’en peine d’amour de toute l’humanité. Je ne réussis pas à fonctionner comme les gens voudraient et à terrer mes souffrances d’idiot qui tente d’être aimé.

POPO
Définitivement, ce démon et toi, vous avez le point en commun de m’exaspérer.

DOME
(ne relevant pas l’insulte, retournant dans ses pensées)
J’y pense, ce Folio Mentol a la même couleur d’yeux et de cheveux que l’inconnu qui a arraché la tête de Spot, le petit chien d’un de mes amis. La police n’a jamais retrouvé le meurtrier… Dowin ne s’en remettra peut-être jamais, il vit à l’institution psychiatrique « Je souffre, donc je suis ». Un nom très mal choisi si vous voulez mon avis, ça ne donne pas vraiment envie de guérir ! C’est peut-être ce qu’ils veulent, l’argent mène le monde !

Une lueur nait dans le regard ennuyé de Popo Marius.

POPO
Ton ami s’appelle-t-il Dowin Zaeta Winam ?

DOME
Oui…

POPO
Hum, Dowin, le sauveur… ! Serait-il possible de le rencontrer ?

DOME
Le sauveur ?

POPO
Je parle d’un sauveur qui devra sauver le monde, est-ce si compliqué à comprendre ?

DOME
À comprendre non, à assimiler, oui.

POPO
Puis-je obtenir une réponse à mon autre question ?

DOME
Qu’est-ce qui me dit que tu n’es pas un type louche un peu trop bien informé ?

POPO
Je n’ai pas envie de rire…

DOME
Je suppose qu’après l’accident, je te dois bien ça…

POPO
J’espère de tout cœur ne pas me tromper sur la personne, je n’ai pas le droit à l’erreur.

DOME
Il ne doit pas y avoir beaucoup de « Dowin Zaeta Winan », c’est la joie des noms composés ! Même qu’avec le Web et les réseaux sociaux, tu l’aurais facilement trouvé.

POPO
Ne me prends pas pour un imbécile ! Opolin, le plus urbain de mes comparses, a déjà essayé et il a trouvé pas moins de 4 304 personnes portant le même nom. Tu n’as pas idée à quel point les forces du mal s’amusent à nous compliquer la tâche dans les moindres détails ! Mais bon, même si nous l’avions trouvé par nous-mêmes, ce n’est pas aussi simple… la Légende doit se dérouler d’une certaine manière ; je ne dois pas la bousculer.

DOME
La légende ?

POPO
Chaque chose en son temps ! Premièrement, vous allez venir nous trouver à notre village qui se situe plus haut au Nord ! Si tu es l’un des membres de l’équipe du vrai Dowin – et non un démon déguisé pour nous piéger -, tu le localiseras grâce à ton intuition !

DOME
La dernière fois que je l’ai écoutée, j’ai cru que mon ex était mon âme soeur ! Honnêtement, si tu pouvais me tracer une carte, ce ne serait pas de refus.

POPO
Je ne peux pas t’indiquer la route à suivre, mais je peux te dire que tu ne devras pas hésiter à plonger dans le vide ! Tu devras prouver que tu as foi en la destinée !

DOME
(soupirant, découragé)
Je ne veux pas paraître déplacé, mais tu me perds totalement en me disant ce genre de choses ! Croire à l’aveuglette, ce n’est pas du tout mon style et me plonger dans le vide encore moins. Je suis quelqu’un qui passe des semaines entières à réfléchir avant de prendre la moindre décision ! Oui, j’ai des croyances spirituelles assez développées et des certitudes assez déroutantes, mais elles sont le fruit de recherche, de méditation, et je…

POPO
(impatient, lui coupant encore la parole)
Bon, bon, tais-toi je t’en prie ! Je vais t’indiquer comment te rendre à la forêt où nous habitons, mais à partir de là, tu devras te débrouiller ! Il s’agit d’une mesure de sécurité ; si tu es réellement l’un des élus, tu trouveras le bon chemin et tu feras ce qu’il faut faire !

Il inscrit quelques indications sur un papier et le donne à Dome.

DOME
Tu es chanceux que je sois en état de faire n’importe quoi. Cependant, si tu entraines Dowin dans un je-ne-sais-quoi de stupide et dangereux, je t’arracherai les couilles !

POPO
Charmant.

Dome lui dédie un léger sourire complice et Popo lui renvoie. Puis, l’ami du supposé sauveur marche calmement vers la sortie… jusqu’à ce qu’il remarque que deux policiers sont postés devant l’entrée. Il reconnaît l’un des deux, Hervei. Popo s’approche à son tour, complètement nu, fier et épanoui, ce qui surprend et perturbe Dome un tantinet.

POPO
Nous sommes dans un poste de police, toi à cause de l’accident et moi parce que j’ai « un peu » frappé un policier. J’ai dû improviser quand il a vu que je n’avais pas de papier.
(en affichant un air fort amusé)
Prépare-toi, je serai ta diversion !

DOME
Ah ! Ah ! Finalement, tu es aussi fou que moi !

POPO
Trois, deux, un, CHARGEZ !

Popo brille, agir ainsi lui rappelle sa jeunesse en tant qu’anarchiste. Les policiers tentent immédiatement de le rattraper, mais l’homme est beaucoup trop agile pour eux.

Dome y va à son tour en sens inverse. Les policiers changent aussitôt de cible, laissant Popo entre les mains des renforts qui l’attendent au tournant du corridor.

HERVEI
(à Dome)
Qu’est-ce que tu fais ? Tu es blessé, tu ne dois pas quitter ton lit !

DOME
Désolé, mais je n’ai pas de temps à perdre avec la justice !

JEHWER
Tu empires ton dossier !

Dome les devance, mais il se bute finalement à un cul-de-sac.

HERVEI
Je t’ai appelé un avocat, il ne devrait pas tarder. D’ici là, calme-toi s’il te plait !

DOME
(soudainement serein)
À quel étage sommes-nous ?

HERVEI
Au cinquième.

JEHWER
Bref, tu ne peux pas t’enfuir.

DOME
Ah bon…

Le fugitif saisit l’extincteur accroché au mur et le lance sur la fenêtre qui éclate.

HERVEI
Ne fais pas ça, nous voulons seulement t’aider !

Plus radical, Jehwer dégaine son arme pour intimider le criminel… Hervei place immédiatement sa main sur le canon de celle-ci, pour l’empêcher de tirer.

DOME
Merci… mais non merci.

Il saute sans l’ombre d’une hésitation.

***

DOME
Ensuite, je me suis battu avec un type pourvu de bras plus gros que sa tête, j’ai volé son énorme voiture polluante impossible à stationner en parallèle et j’ai un tantinet séduit le réceptionniste pour voler le bidule de la sécurité, je l’ai même embrassé ! Mais bon, comme tu me regardes en me jugeant, en résumé, tu es le sauveur du monde !

DOWIN
C’est impossible, je ne peux pas être le « sauveur ». J’ai eu B- à mon contrôle de math.

DOME
Ça paraît tordu, mais on doit au moins vérifier !

DOWIN
Peut-être que ce Popo a prévu de voler nos organes et de les vendre au marché noir  Mon histoire a fait le tour du monde, n’importe qui pourrait en profiter pour me manipuler.

DOME
Honnêtement, il avait l’air terriblement plus équilibré que moi.

DOWIN
Dome, il n’y a pas plus fou que toi et tu viens encore de le prouver !

DOME
Un peu mieux que d’habitude, je suppose…

Après un léger silence, Dowin émerge de son lit et enfile un pantalon par-dessus son pyjama.

DOWIN
Je suis contre tout ce que tu as fait, mais c’est gentil, tu es le seul à être venu me voir.

DOME
(surpris)
J’en conclue que tu me suis ?

DOWIN
Avant, je t’aurais dit non, mais depuis la mort de Spot, je ne sais plus quoi croire.

DOME
On est deux…

DOWIN
Deux ratés comme nous n’ont rien à perdre !

DOME
(souriant, complice)
Exactement !

***

Sur une route de terre mal entretenue avec des roches et des arbres déracinés, Dome roule d’une voie à l’autre, sans faire exprès, en évitant de peu les autres voitures.

DOWIN
VEUX-TU NOUS TUER ? RALENTIS !

DOME
Je maîtrise la situation, c’est comme si je jouais à un jeu vidéo !

DOWIN
Je ne comprends pas que tu aies encore ton permis…

DOME
J’ai couché avec une policière !

DOWIN
C’est toujours toi qui as de la chance avec les filles… et les beaux réceptionnistes.

DOME
Elle pesait cinq cents kilos. Si tu veux, je te la présente !

DOWIN
Sans façon.

DOME
Espèce de vil superficiel, tu n’es pas un réel passionné des femmes !

DOWIN
Attention à…

Dome évite de justesse un camion de friandises.

DOME
Est-ce que tu m’as cru pour la policière ?

DOWIN
Oui.

DOME
Franchement Dowin, je n’ai jamais eu de permis !

DOWIN
Tu perds la tête trop facilement…

DOME
Dois-je te rappeler que tu sors d’un asile ?

DOWIN
Nuance, d’un institut spécialisé dans les…

DOME
Attention, le prochain tournant risque de secouer un peu !

DOWIN
Est-ce qu’on arrive bientôt ? Je ne tiens plus, mes médicaments m’ordonnent de dormir.

Dome tourne brutalement vers les bois.

DOME
C’est ici !

DOWIN
(en bayant)
C’est vraiment une route… avec… tous ces arbres ?

DOME
Je ne sais pas, il n’a pas voulu m’en dire plus.

***

Sortant de la forêt, près de son village, Popo marche vers un petit lac, vêtu sommairement d’un pantalon. Il est accompagné d’un Opolin en sous-vêtement qui l’aide à marcher.

Les voyant, le bras droit du chef, Lopojo, sort de l’eau et court les rejoindre.

LOPOJO
(inquiet)
Popo ! Qu’est-ce qui s’est passé ?

POPO
Je savais que je te trouverais ici, tu es toujours ici…

OPOLIN
Tiens-le Lopojo, je vais lui chercher à boire !

Lopojo s’exécute, avide d’explication.

POPO
J’ai eu un accident et les policiers ne voulaient pas me laisser partir comme je n’ai plus de papiers depuis fort longtemps… j’ai dû réveiller mes sens pour m’enfuir ! Tu aurais été fier de moi, il était dix à me poursuivre et même nu, sans arme, je les ai semés un par un ! Je me suis souvenu de ces belles années où ma femme et moi manifestions et que…

Il se tait soudainement, cessant de s’emporter pour fixer Lopojo de ses yeux brillants.

POPO
Tout cela est sans importance, j’ai rencontré un allié, un jeune homme aussi têtu que moi qui connaît notre Dowin ! Il a promis de l’amener ici et je sais qu’il le fera !

LOPOJO
(stupéfait)
Mais la Légende dit que…

POPO
(le coupant)
Je n’ai jamais vu quelqu’un guérir aussi rapidement, il est l’un des leurs…

OPOLIN
(revenant avec une gourde pleine d’eau)
Ou un démon.

POPO
Ne soyons pas pessimiste et rassemblons le village, voulez-vous ?

OPOLIN
Dites-leur de se tenir prêts autant à attaquer qu’à festoyer, je ne crois pas aux contes de fées !

Après avoir donné l’eau à son chef, Opolin repart dans la forêt, nonchalant.

POPO
Il ne changera jamais celui-là…

LOPOJO
Qu’allons-nous dire aux autres exactement ?

POPO
Que le « hasard » semble vouloir précipiter les choses…

***

La voiture volée roule depuis plusieurs heures dans un sentier très étroit et malgré les bosses et le fracas des branches, les somnifères ont eu raison de Dowin ; il s’est endormi.

DOME
(l’observant)
Qui aurait cru que le petit Dowin, l’intellectuel qui ne pensait qu’à l’école et à son chien, allait devenir l’espoir de l’humanité ? Je suppose que tu feras un meilleur sauveur que moi. Tu fonceras dans le tas pendant que je m’évertuerai à surréfléchir la vérité.
(marquant une petite pause)
De toute façon, je sais pertinemment que je mourrai bientôt, c’est ça, mon « destin ». Ne t’en fais pas, je te protégerai jusqu’à ce que tu n’aies plus besoin de moi. Je te le promets.

Les branchages se font plus rares et Dome remarque une falaise juste devant eux. Il tente de freiner, mais cela ne fonctionne pas. Il détache la ceinture de Dowin, prêt à l’éjecter du véhicule pour lui éviter la chute – et la mort. Malheureusement, la portière ne veut pas s’ouvrir et les deux amis plongent dans le vide. Dome se dit qu’il aurait dû écouter Jexy…

Cependant, le véhicule ne tombe pas, la falaise disparaissant pour laisser place à une petite route entourée de majestueux arbres en fleurs. Dome remarque qu’ils viennent de traverser un mur presque liquide et invisible, comme s’ils venaient d’entrer dans un autre monde. Un mécanisme se déclenche dans la portière et celle-ci se déverrouille enfin.

Proche de la crise de nerfs, le conducteur brasse Dowin fougueusement.

DOWIN
(en se réveillant péniblement)
Quoi ?

Dome voit le village apparaître peu à peu devant lui et il soupire, tentant de rester calme.

DOME
Il va falloir sauter…

DOWIN
(en bâillant)
Un sauté de riz aux champignons ?

DOME
(en coupant le moteur)
Les freins ne fonctionnent plus, ils n’ont pas dû apprécier le passage dans la forêt. En résumé, à moins de vouloir « s’exploser » sur l’une de leur maison, il va falloir sauter !

DOWIN
(presque endormi)
Ma maman n’est pas d’accord !

DOME
Désolé, ton réveil risque d’être brutal !

Il pousse Dowin hors du véhicule et saute tout de suite après.

L’énorme voiture continue et s’écrase sur l’une des huttes en bois et en roches taillées.

Dome aide Dowin – qui est un tantinet traumatisé – à se relever tout en regardant les villageois venir vers lui. Ils n’ont pas l’air fâché, la plupart sont même radieux et souriants, en plus de sembler excessivement en forme et entrainés. En comparaison, Dowin a l’air plus petit et chétif qu’il l’est en réalité, quoique Dome reste le plus maigre.

DOME
Je… suis désolé.

POPO
Nous venions de la construire spécialement pour vous.

DOME
Vous construisez vite ! Dans le monde moderne, vu la collusion, ça aurait pris quatre ans.

Popo est distrait, il ne peut s’empêcher d’être surpris en voyant Dowin.

POPO
Bonjour, Dowin ?

DOWIN
Bonjour, c’est donc vous Popo ?

Un jeune homme d’une vingtaine d’années, Wilop, le fils de Popo, s’avance, découragé.

WILOP
Est-ce réellement lui ?

POPO
J’ai bien peur que oui…

Relevant l’insulte, Lopojo lui donne subtilement un coup de coude.

POPO
Mais… euh… la grandeur du corps ne fait pas celle de l’âme !

DOWIN
Vous êtes déçu ?

POPO
Nous avions imaginé quelqu’un d’un peu plus grand et musclé, n’en sois pas offusqué.

WILOP
Un peu ? Je fais deux fois sa taille et je suis considéré comme étant le plus petit des guerriers du village ! Sans parler que mes muscles de doigts sont plus gros que sa tête.

LOPOJO
Nous n’avons qu’à faire le test.

DOME
Quel genre de test ?

POPO
Seul Dowin a besoin de le passer.

DOME
Ce n’est rien de dangereux, j’espère ?

POPO
Il devra battre Kurto !

WILOP
À vous de juger si c’est dangereux…

Un colosse mesurant trois mètres, aussi large que musclé, se lève et s’avance vers eux.

DOWIN
Heu, c’est un géant…

KURTO
Moi salut vous… future victime à moi.

DOME
Jusqu’où ira ce combat ?

KURTO
Moi pas tuer sauveur, moi juste lui faire très mal.

DOME
Toi devrais plutôt t’abstenir de combattre lui, sinon moi casser gueule de toi.

WILOP
Ne lui parle pas comme ça.

POPO
Kurto ne lui infligera rien de permanent.

DOWIN
Ce n’est pas rassurant…

DOME
Tu n’es pas obligé, on devrait s’enfuir et s’en tenir aux jeux de rôle grandeur nature !

DOWIN
Non, je veux le faire… Si je n’affronte pas mes peurs, je passerai ma vie à l’hôpital.

DOME
C’est en combattant ce géant que tu risques d’y passer ta vie.

DOWIN
Tu t’inquiètes pour rien ! Tu te souviens de Patrice Meunier ? Il mesurait presque deux mètres et pratiquait trois sports en même temps, une vraie de vraie brute épaisse !

DOME
(pas du tout rassuré)
Oui, justement, je me souviens de Patrice Meunier…

KURTO
Kurto attend et s’ennuie.

DOWIN
Il menaçait de me frapper si je refusais de faire son devoir d’algèbre et toi, tu es tout de suite intervenu en le traitant de tous les noms. J’ai senti qu’il allait te tuer et pourtant, tu n’as pas reculé, tu es même devenu plus insistant, plus héroïque. Il t’a frappé et tu t’es effondré, mais tu t’es relevé et tu l’as eu par surprise en frappant « tu sais où ». Si toi tu peux le faire, je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas ! Je suis aussi fort que toi !

DOME
Ce n’est pas gentil de frapper à cet endroit…

DOWIN
Je vais battre ce géant ! Je deviendrai le sauver du monde !

Le supposé sauveur court vers Kurto et élance son poing droit entre ses deux jambes. Malheureusement pour lui, le colosse, plus rapide, bloque l’attaque en l’attrapant et en le soulevant dans les airs d’une seule main. Dowin se débat, mais Kurto ne bouge pas.

KURTO
Kurto pas bête, moi avais compris ce que tu allais faire.

DOME
Frappe son oeil avec ton pied !

DOWIN
Lequel ?

DOME
N’importe quel !

Kurto s’attend à recevoir un coup de pied dans l’oeil, mais c’est son nez qui reçoit le coup.

DOME
Plus haut…

DOWIN
C’était pour créer un effet de surprise !

KURTO
Sauveur chaussure en faux cuir qui pue, faux cuir ne laisse pas respirer pied !

POPO
Kurto, tu le conseilleras plus tard, combats-le pour vrai !

Un bâton fracasse la tête de Kurto et tout le monde se retourne vers le responsable de l’assaut : Dome. Un villageois, Muquet, remarque à cet instant que celui-ci lui a volé son arme. Lopojo l’observe d’un air réprobateur et Muquet lui répond d’une moue gênée.

DOME
Ça suffit, si Dowin doit se battre, ce ne sera pas sans moi !

POPO
Baisse cette arme JEUNE ÉCERVELÉ, Dowin a réussi le test.

Kurto dépose Dowin en le regardant avec admiration.

KURTO
Toi peut-être vraiment le sauveur, toi fais preuve de détermination.

DOWIN
Je suis peut-être juste fou.

KURTO
Tous villageois l’être un peu, mais pas grave parce que nous avons raison être.

DOME
Vous ne vouliez que tester son courage ?

POPO
Oui, le tester au corps à corps contre Kurto aurait été du suicide, ses pouvoirs ne se manifesteront qu’en situation d’injustice ou lors d’un combat contre le mal.

DOWIN
En quoi consistera ma tâche au juste ?

WILOP
Tuer Folio Mentol.

DOWIN
Tuer ?

Il est surpris et choqué, mais il n’a pas le temps de parler puisque Dome s’en mêle.

DOME
C’est ridicule, Dowin ne tuera personne !

WILOP
Attendez de savoir le reste…

POPO
La Légende dit que sept humains seront guidés par le sauveur pour détruire le mal !

DOME
Oubliez-moi si notre tâche est de tuer des humains pour en sauveur d’autres.

POPO
Je ne parle pas d’humains, mais bien de créatures démoniaques dépourvues d’âme.

DOWIN
Dome, peut-être que l’homme qui a tué mon chien en fait partie…

POPO
Exactement, il semble que tu aies malheureusement déjà rencontré Folio Mentol.

DOME
Ah ! Ah ! Nous restons dans le domaine des théories. Laissez-moi vous rappeler que des religions ont été basées sur des préjugés comme quoi les femmes, les homosexuels ou les malades mentaux ne possédaient pas d’âmes. L’histoire démontre qu’aucun livre ou qu’aucun homme ne devrait s’octroyer le droit de décider qui possède une âme et qui n’en possède pas. Avez-vous réellement basé votre vie sur une simple légende ?

WILOP
(le regard dur, retenant ses poings)
Non.

DOME
Non, juste « non » ? Tu viens de gagner la palme d’or de l’argumentaire !

WILOP
Ton ignorance causera ta perte si tu n’apprends pas à te taire.

Un vieil homme s’avance et se place directement devant Wilop.

DOTOVIP
Calmez-vous tous les deux. L’un parle trop et l’autre ne parle qu’avec ses poings, cette conversation ne mènera nulle part ET NOUS N’AVONS PAS DE TEMPS À PERDRE.
(en s’approchant de Dowin)
Tu dois choisir les sept membres de ton équipe ! Les explications viendront ensuite.

DOWIN
Mais comment ? Je ne suis même pas sûr d’avoir sept amis.

POPO
Laisse-toi aller. Tu sais inconsciemment depuis longtemps qui sont les autres sauveurs !

DOWIN
Laissez-moi passer quelques coups de téléphone… Heu, quelqu’un aurait un cellulaire ?

WILOP
Quelle question ridicule.

DOWIN
C’est vrai, désolé, tout le monde en a un !

LOPOJO
Nous ne possédons pas ce genre de technologies abrutissantes.

Dome sort un cellulaire de son veston et le tend à Dowin.

DOWIN
(en le prenant)
Depuis quand t’en as un ? Je croyais que t’avais peur des ondes et des sms illisibles.

DOME
Disons qu’il venait avec la voiture… Allez, fais les bons choix !

DOWIN
Veux-tu m’aider ? Tu es le seul qui est ami avec tout le monde de la gang !

WILOP
Quelqu’un qui est ami avec tout le monde doit au contraire être dépourvu de jugement.

DOWIN
C’est lui qui nous a rassemblés, c’est lui qui devrait choisir.

POPO
Mais c’est à toi de le faire, seul le sauveur possède un tel savoir.

DOWIN
C’est vrai que j’ai ma petite idée… Je vais m’asseoir plus loin pour y penser.

Il s’éloigne des autres, plus confus qu’à son arrivée.

POPO
(franchement heureux, illuminé)
Dans ses yeux brillent l’innocence de la bonté véritable et la pureté d’un amour sincère pour ses prochains, je ne vois plus de raisons de croire qu’il ne serait pas le sauveur.

WILOP
J’en vois une bonne dizaine seulement en regardant ses cheveux.

DOME
Je vous avertis, Dowin est de nature assez naïve, mais si vous nous entraînez dans n’importe quoi, je le sors d’ici fissa après avoir mis le feu à votre village.

Wilop l’attrape par le collet. Dome ne se défend pas, le défiant plutôt du regard.

WILOP
Quand l’un de ces démons aura tué quelqu’un qui t’est cher, tu feras moins le malin !

POPO
Fils, calme-toi ! Ce jeune homme joue à l’idiot, mais jamais il ne nous fera le moindre mal. À vrai dire, j’apprécie son scepticisme, Dowin aura besoin de quelqu’un comme lui.

Wilop regarde très sérieusement Dome, puis le lâche.

WILOP
J’espère que les autres sauveurs ne seront pas comme toi…

Dome sourit, se retenant de rire… Les autres seront clairement moins réceptifs que lui.

***

Plus loin, Dowin est assis sur un tronc d’arbre. Il réfléchit, procédant par élimination.

DOWIN
Mirra… non. Camille… non. Mon chien…
(soupire)
Jexy… non. Dommage, Dome aurait été content. Elle a vraiment une grosse poitrine Jexy.

Soudain, quatre visages familiers surgissent dans son esprit.

DOWIN
Nara, Jules, Théodore et Hako. Nara, l’ex-petite amie de Dome…

Il compose son numéro.

***

Dans une grande maison propre et stylisée d’une vingtaine de pièces dont certaines en constructions, Nara sort de la douche, une serviette autour de sa taille. La mine basse de rage et d’inquiétude, elle se sert un verre de lait sans lactose. Son petit frère, Atate, vient la rejoindre en lisant fièrement un journal intime. Nara devient tout de suite hystérique, ce qui n’a rien d’étonnant, Nara n’ayant pas peur d’utiliser les mots pour détruire l’ennemi.

ATATE
« Cher journal, Dome est recherché pour vol et j’avoue que je suis très inquiète. »

NARA
Atate ! Donne-moi ça ou je dis à tout le monde que t’as des boutons sur les fesses !

ATATE
« Cet imbécile me manque… Dire qu’il doit penser que sa disparition m’importe peu. »

NARA
J’ai une belle photo de toi déguisé en princesse qui rêve de se ramasser sur Internet !

ATATE
« J’aurais dû être sincère avec lui. »

Nara réussit enfin à lui reprendre son journal intime.

NARA
Laisse-moi tranquille et n’y touche plus jamais !

ATATE
NON ! Qu’est-ce qui se passe avec Dome ? Moi aussi j’suis inquiet !

NARA
Il va bien, il reviendra dès qu’il s’ennuiera de mes sandwichs. Retourne faire tes devoirs.

ATATE
Il fout quoi bordel ? Il est mieux de ramener sa face d’éclopé avant que j’aille le chercher !

Colérique, il retourne à l’étage d’en dessous tandis que les poings de Nara se resserrent. Elle va pour pleurer, mais le téléphone sonne et elle le prend tout de suite.

NARA
Quoi ?

DOWIN
Nara, j’ai un service à te demander.

NARA
Dowin, t’as fini par les ennuyer et ils t’ont laissé sortir ?

DOWIN
Dome m’a sorti de là à sa manière !

NARA
(soudainement intéressée)
Il est avec toi ?

DOWIN
Ce n’est pas important ! Je crois que tu…

NARA
PAS IMPORTANT ? RÉPONDS, EST-CE QU’IL EST AVEC TOI ?

DOWIN
Oui… j’aimerais justement savoir si tu accepterais de nous rejoindre.

NARA
Quand ?

DOWIN
Tout de suite. J’ai l’infime impression que tu dois être là !

NARA
Évidemment que je dois être là et que je vais venir ! Je ne comprends pas pourquoi c’est toi qu’il est allé voir, tu n’as jamais compris le moindre de ses problèmes ! Il te parlait de ses drames familiaux et tu te contentais de lui faire la morale pendant trois heures sur l’importance de continuer ses études « même si le ciel nous tombe sur la tête » ! Dis-moi Dowin, viens-tu à tes cours depuis que ton chien s’est fait exploser la tronche ?

DOWIN
Heu, d’un, je les suis à distance et de deux, pourrais-tu te calmer ? Tu me fais peur.

NARA
Désespérant, tu ne changerais jamais. Passe-le-moi, j’ai deux trois mots à lui dire.

DOWIN
Non, désolé, j’ai d’autres personnes à appeler… mais Dome va venir te chercher !

NARA
Mauvaise idée, il est recherché par la police.

DOWIN
Je vais m’arranger autrement… Essais de prévoir des bagages pour plusieurs jours, au cas où, je crois que c’est notre destin d’être ici ! Je t’expliquerai tout tantôt ! Salut !

NARA
Notre destin ?

C’est trop tard pour sa question, Dowin a déjà raccroché, pas très à l’aise avec Nara.

NARA
Je vois, la naïve Nara va entrer dans un centième délire pour cet imbécile de Dome…
(ne pouvant s’empêcher de sourire)
Que je le vois tenter de m’en empêcher !

Elle se dirige vers sa chambre, gonflée à bloc… mais bute dans sa serviette.

NARA
(la face écrasée contre le sol)
Note à moi-même, m’exciter un peu moins et réfléchir un peu plus.

***

Dans une modeste maison confortable et accueillante, sans luxe inutile, Jules, un jeune homme aux cheveux frisés longs et noirs, écoute de la musique de méditation étendu sur son lit. Il tente de relaxer, la journée a été longue. Comme Dome est son ami d’enfance, son entourage et la police n’ont pas cessé de lui poser mille et une des questions. Leurs paroles tournent en boucle dans son esprit, surtout celles de ce détective…

***

Devant la porte d’entrée, Jules est face à face avec un homme habillé totalement de gris avec des lunettes de soleil noires et un visage sans la moindre expression faciale.

LE DÉTECTIVE
Votre meilleur ami, Dome Sazan Mahvi, accusé de vol de voitures, de conduite dangereuse sans permis de conduire, de voie de faits et d’évasion, est en ce moment un danger sur nos routes et pour lui-même, puisqu’en plus de rouler dans le sens inverse des voitures, il a ouvertement tenté de se suicider avec l’arme d’un des policiers. Je vous le demande donc une dernière fois, pour son bien, savez-vous où il se trouve ?

JULES
(incroyablement tendu)
Non.

LE DÉTECTIVE
(insistant)
Avant ces incidents, votre ami a-t-il déjà eu des comportements qui vous ont semblé suspects ? Avez-vous la moindre information qui pourrait nous venir en aide ?

JULES
Non. Dome a toujours été normal avec moi.

LE DÉTECTIVE
À 14 ans, un médecin voit en votre ami plusieurs symptômes d’une dépression majeure et de bipolarité. Refusant de rencontrer un psychiatre, un violent débat éclate avec ses parents et il s’enfuit durant plusieurs jours. L’an passé, la direction de l’école est alertée, un des élèves écrit des propos schizophréniques parlant qu’il est l’un des élus du grand Scénariste de la destinée. Des exemples comme ceux-ci, j’en ai par centaine dans mon dossier, alors ma question sera brève, pourquoi continuez-vous de me mentir ?

JULES
Vous êtes détective privé, or je connais mes droits et je sais où s’arrêtent les vôtres.

Le jeune homme ferme la porte au nez du détective.

***

Le téléphone sonne et Jules s’extirpe de ses pensées pour y répondre.

DOWIN
Jules, je serai bref parce que je sais que je peux l’être avec toi. Nous avons une mission et il faut absolument que tu sois là ! Je sais que c’est bizarre, surtout venant de moi, mais tu peux te permettre de mettre l’école de côté. Tu es sûr de réussir ton année même en ratant quelques semaines de cours. Tu as des notes parfaites dans presque toutes les matières !

JULES
Dome ne serait pas dans le coin par hasard ?

DOWIN
Oui !

JULES
Je vais venir pour vous ramener de force si jamais vous vous êtes embarqué dans n’importe quoi. Soyez prévenus, je ne tolérerai aucun refus ou excentricité de votre part.

DOWIN
Je te jure que j’ai l’impression que c’est une question de vie ou de mort.

JULES
Pas besoin d’en faire trop, tu peux compter sur moi !

DOWIN
J’arrive dans quelques heures, prépare-toi… Salut !

JULES
Salut.

Après avoir monté sa musique de méditation, Jules se recouche sur son lit, ne remarquant toujours pas le microphone miniature que le détective a subtilement placé sur lui.

***

Dans une somptueuse et grande chambre remplie de luxures et d’arts qui proviennent d’époques ancestrales, Théodore, plutôt maigre, cheveux blonds et courts lissés par en arrière, joue à un jeu sur son ordinateur. Il est absorbé, il ne cesse de gesticuler.

THÉODORE
Ce n’est pas un diablotin cybercosmique mou du bulbe comme toi qui va me battre !

Son valet, Jimille, frappe délicatement à la porte sans oser entrer.

JIMILLE
Monsieur Turgon, un appel urgent sur la ligne quatre.

THÉODORE
JE N’AI PAS LE TEMPS !

JIMILLE
Je ne peux que vous conseiller de répondre, il n’y a rien de plus important que les amis.

THÉODORE
C’est pour la pièce de théâtre ? Si oui, demande-leur si j’ai eu le premier rôle !

JIMILLE
Non, mais cela me semble de première nécessité.

Agacé par le valet qui reste de l’autre côté de la porte, Théodore saisit le téléphone.

THÉODORE
Oui ?

DOWIN
Salut Théodore !

THÉODORE
(surpris)
Dowin ? Est-ce parce que tu es devenu fou que tu m’appelles ?

DOWIN
Je t’ai déjà appelé…

THÉODORE
Une fois, pour me demander pourquoi je ne t’avais pas invité à ma fête, voilà quatre ans.

DOWIN
Théodore, je sais que nous ne sommes pas vraiment proches, mais je te demande d’écouter ton intuition. Tu es quelqu’un de spécial, tu as un destin, une mission à accomplir et tu n’as que quelques minutes pour te décider ! Peux-tu me faire confiance ?

THÉODORE
(dégoûtée)
Je ne sais pas c’est quoi ton problème, mais n’essaie même pas de me contaminer !

DOWIN
S’il te plait, je sais que tu dois être là, tu fais partie de la Légende !

THÉODORE
J’ai pitié de toi… Si tu veux me convaincre, parle-moi d’aspect plus intéressant, comme des femmes par exemple ! Si c’est une secte ton truc, il doit y avoir des femmes ouvertes aux orgies et peut-être aussi de beaux jeunes hommes pour me combler de joie !

DOWIN
Théodore, tu sais pertinemment que je ne mens jamais ! J’en suis incapable !

THÉODORE
Dowin, je n’aime pas te faire de la peine, mais je considérais que tu avais besoin de soin psychiatrique bien avant l’incident avec ton chien. Sur ce, j’ai autre chose à faire, alors…

JIMILLE
(revenant)
Monsieur, votre père désire vous voir d’urgence au sujet de l’incident avec la servante.

THÉODORE
(devenant pâle, figeant sur place)
… viens me chercher. DÉPÊCHE-TOI !

Il raccroche brutalement, ses yeux devenant rouges.

JIMILLE
Je ne souhaite pas vous presser, mais il semble en colère. Puis-je vous m’offrir mon aide ?

THÉODORE
Je vais avoir besoin que tu le retardes le plus possible. Peux-tu faire ça pour moi ?

JIMILLE
Bien sûr. Je mettrai le feu à la cuisine pour vous permettre de vous enfuir.

THÉODORE
Jimille, vous avez été mon seul ami en ce bas monde.

JIMILLE
Vous me flattez monsieur. Quand aurais-je l’honneur de vous revoir ?

THÉODORE
Dès que j’aurai retrouvé un semblant de dignité !

Il met ses économies et sa pieuvre toutou dans une mallette, puis se sauve par la fenêtre.

***

Au bar Des Perdus, deux hommes viennent presque juste d’atteindre l’âge de la majorité : Hako Lapelle et Varem Vice. Hako se concentre sur des cartes ésotériques étalées devant lui et Varem est distant, occupé à regarder Jexy qui est partie se commander une bière.

Hako retourne les cartes une par une et celles-ci ne l’enchantent pas.

VAREM
(en buvant une gorgée)
Tu prends ça trop au sérieux.

HAKO
J’espère parce qu’elles disent que tu mourras dans une espèce de massacre collectif.

VAREM
(indifférent)
Bah, tout le monde meurt un jour ou l’autre.

HAKO
Tu devrais me prendre au sérieux, j’ai réellement un don : j’ai réussi à deviner les pensées de plein de gens et je suis presque sûr que je suis capable de lire l’avenir !

VAREM
(insistant sur chacun de ses mots)
Trois mots, lâche la drogue !

Il saisit une feuille de drogue roulée dans le gousset de la chemise d’Hako. Celui-ci s’empresse de vouloir la reprendre, mais Varem est définitivement plus rapide que lui.

HAKO
T’en prends cinq fois plus que moi !

VAREM
Oui, mais laisse tomber, c’est pas pour toi, tu m’énerves trois fois plus quand t’en prends ! Arrête de vouloir être comme les autres ou de tenter de les impressionner avec des trucs sortis de nulle part, tu continues de faire un fou de toi ! Sois toi-même !

Il déchire le joint en deux et part, laissant Hako seul avec ses cartes. Celui-ci soupire, il sait que Varem a raison. Il tire les cartes pour lui-même pour se changer les idées.

HAKO
Bataille, colosse, amitié retrouvée, quête spirituelle… pourquoi ça donne toujours ça ?

Il se prépare à tourner la cinquième carte, mais un cri de musique métalleuse retentit et il l’échappe par terre. Le cri, c’est son cellulaire qui sonne. Il répond, rempli d’espoir.

HAKO
Hako à l’appareil !

DOWIN
Dowin à l’autre bout.

La cinquième carte tombe face visible, il s’agit de celle du mensonge et de la trahison.

***

Jexy paye sa bière au comptoir et se prépare à rejoindre Hako, mais elle voit qu’il est au cellulaire, alors elle en profite pour sortir le sien et tenter de contacter Nara. Elle s’impatiente de plus en plus puisque celle-ci ne répond pas. Le répondeur embarque.

« Salut, c’est Nara, laisse ton message ou laisse-moi tranquille, à toi de voir. »

JEXY
C’est Jexy, je tente de t’appeler depuis une heure, t’es censée venir ce soir !

Jexy voit que Hako se dirige d’un pas décidé vers la sortie en tentant de se frayer un chemin. Rapidement, plus à l’aise dans les bars que lui et n’ayant pas peur de bousculer les autres, elle le rattrape et l’agrippe par le bras sans user d’un minimum de délicatesse.

JEXY
Où est-ce que tu vas ?

HAKO
Aider Dome et Dowin…

JEXY
Tu pourrais être plus précis ?

HAKO
Bah, heu… veux-tu venir ?

Varem vient se placer entre Hako et Jexy. Naturellement : dos à Hako, face à Jexy.

VAREM
Voudrais-tu quelque chose de plus fort qu’une bière ?

JEXY
Oui, deux Baisers du Diable.

VAREM
Avec ou sans crème fouettée ?

Un tantinet hyperactif, Hako s’impatiente.

HAKO
(à Jexy)
Laisse tomber, tu diras aux autres de me garder une bière…

Il part.

JEXY
Attends !

Hako ne l’écoute pas, perdu dans ses pensées et déjà loin. Elle veut le rattraper, mais l’un de ses talons se brise et elle décide de l’appeler sur son cellulaire, à bout de nerf.

Elle n’a aucune réponse et lui envoie un texto.

VAREM
(inquiet)
Ça ne va pas ?

JEXY
Rattrape-le, j’ai mes foutus talons hauts !

VAREM
Bah, la soirée sera plus agréable sans lui…

JEXY
IL S’EN VA REJOINDRE DOME ! C’est peut-être ma seule chance de m’excuser !

VAREM
Je connais Dome mieux que lui-même, c’est lui qui reviendra pour s’excuser.

JEXY
Je devrais être avec lui… et toi aussi. Pourquoi j’ai aussi peur ? Pourquoi je suis incapable de suivre Hako pour lui dire que je l’aime ? Dome… pas Hako ! ARGH ! Pourquoi c’est aussi compliqué ? Toute la ville me tourne autour et je suis amoureuse du fou du village !

Elle éclate en sanglots et Varem tente de la prendre dans ses bras pour la consoler.

JEXY
Ne me touche pas !

Prise de panique, elle le repousse puis lui lance sa bière qui rate sa trajectoire et éclate une vitre. Le DJ arrête la musique. Tout le monde la dévisage. Elle les observe, confuse, à bout, dans un état mi-boisson mi-angoisse qu’elle-même ne parvient pas à expliquer.

VAREM
C’est rien, c’est de ma faute. Je viens de lui avouer en blague que je fantasme sur sa mère ! Je vais payer la vitre. Viens Jexy, je te raccompagne chez toi…

Il laisse quelques centaines de dollars au DJ, puis part à l’extérieur avec Jexy.

Ils ne remarquent pas qu’au comptoir, Cyde Merville les toise d’un regard meurtrier. À ses côtés, tout aussi silencieux, un grand homme mystérieux, blême, aux crocs d’acier.

CROCS D’ACIER
Est-ce réellement là une manière de regarder une aussi charmante jeune femme ?

CYDE
(complètement ivre)
Je tuerai l’homme et violerai la femme.

CROCS D’ACIER
Ah ! Ah ! Ah ! Un spécimen humain fort amusant de sincérité. Quel est ton nom ?

CYDE
Pas de tes oignons.

CROCS D’ACIER
Dommage, voilà que tu te fermes déjà. Tant pis, profite bien de ton alcool d’homme, puisque bientôt, les démons vous inviteront à leur bal et qu’aucun de vous n’y survivra.

Il se transforme en chauve-souris et s’envole sans grande discrétion.

CYDE
UN VAMPIRE !

Il se lève avec fracas, effrayé… Tous se retournent vers lui, le dévisageant à son tour.

CYDE
Heu… Vous l’avez pas vu, l’homme… la chauve-souris… Ah pis mangez de la marde !

Il cale sa bière et s’en va.

Zook, le DJ bien avancé dans l’ébriété, lève son verre à la scène.

ZOOK
Meilleure soirée EVER.

Il repart la musique.

***

Le jeune Atate, le petit frère de Nara, marche d’un pas décidé dans les bois.

ATATE
Comme si j’allais rester chez moi à jouer à des jeux vidéo débiles pendant que ma soeur se sauve pour retrouver Dome. Moi aussi je peux le chercher. Je vais le trouver et le ramener ! Y’a juste lui pour me parler sans me crier dessus. T’es mieux d’être là… T’as passé ta vie là, à écrire tes histoires à la con… T’ES MIEUX D’ÊTRE LÀ DOME !

Il arrive en haut, devant une petite étendue de terre qui se termine par une falaise.

Naturellement, aucun Dome à l’horizon.

ATATE
Dome…

Le jeune garçon se met à pleurer… et le vampire l’agrippe et le traine soudainement dans les bois. Quelques cris d’agonie très courts, très rapides, puis le silence de la nuit.

***

Au centre du village, la majorité des villageois attendent Dowin en discutant entre eux. À l’avant du peloton, Dome parle avec Popo, Dotovip et Lopojo (qui reste silencieux).

Wilop, l’air anxieux, reste en retrait avec sa soeur, Pokilla, qui semble tenter de le calmer.

DOME
J’ai cru voir un mur étrange à l’entrée du village. C’était de la magie ?

DOTOVIP
Ah ! Ah ! Tu es loin d’imaginer l’étendue du monde dans lequel vous venez de pénétrer ! À ta place, je commencerais à m’entrainer, ta maigrir fait mal à mes cataractes !

POPO
Il s’agit d’une illusion qui nous sert à nous protéger des démons et des visites impromptues. Disons simplement que notre ennemi est plus malin qu’il n’y parait, et que baisser notre garde qu’un seul instant lui permettrait de facilement nous anéantir.

Dowin revient. Tous le regardent gravement, surtout Dome et Wilop.

DOWIN
Je viens d’appeler un taxi ! Je pars vers la route à pied.

KURTO
Toi auras pas temps d’arriver là avant taxi, moi vais être ton transport dans forêt.

Il l’attrape et le met sur ses épaules d’une facilité déconcertante.

DOME
Est-ce que je…

DOWIN
Bien sûr que je t’ai choisi, je ne vois pas pourquoi tu en doutais !

DOME
On ne sait jamais.

KURTO
J’attends départ ordonné !

DOWIN
D’accord, on y va Kur…

Son moyen de transport humain décolle extrêmement vite et il échappe un petit cri aigu.

POPO
(à Dome)
Il se fait tard, voudrais-tu manger ou dormir en attendant leur retour ?

DOME
Je vais les attendre ici.

LOPOJO
Je vais rester avec lui.

POPO
Parfait. Aiglisif, Gustave, Pokilla et Wilop, vous allez construire des huttes et rassembler des victuailles. Brébeuf, je te charge de prévenir Opolin de leur arrivée et tous les autres, vous savez déjà ce que vous avez à faire ! Quand vous entendrez le signal, dépêchez-vous de courir ici même accueillir nos futurs héros !

Les villageois se séparent, laissant Lopojo et Dome seuls.

LOPOJO
Je sais ce que tu ressens, tu trouves que tout ça se passe trop vite.

DOME
Assez pour que mes amis soient réticents…

***

Cinq heures plus tard. La nuit est tombée au village, Dowin est à peine sorti avec les autres de la petite automobile de location qu’une meute de curieux les entoure déjà.

DOWIN
Les voici les voilà, les élus de votre légende !

NARA
(en fixant Dome, se retenant pour ne pas le frapper)
Idiot.

Légèrement embarrassé, et habitué, Dome se contente de la prendre dans ses bras.

DOME
Salut toi.

NARA
Je vais t’étriper.

DOME
On verra ça tantôt…

NARA
Ne me laisse plus jamais sans nouvelle. Tout le monde s’est inquiété ! Mon père, ma mère, mon frère… Y as-tu pensé à mon petit frère ? Il t’aime, tout le monde t’aime ! Tu fais partie de notre famille. Je suis ta grande-soeur, je suis censée veiller sur toi !

DOME
(amusé, ému)
Vous vous êtes certainement plus inquiétés que ma vraie famille.

***

Leune, le frère de Dome, est devant sa console de jeux vidéo, super énergique, heureux.

LE DÉTECTIVE PRIVÉ
(assis sur le lit de celui-ci, mal à l’aise)
Donc, heu… quand avez-vous vu votre frère pour la dernière fois ?

LEUNE
Voilà quelques jours, jeudi peut-être. On a mangé du spag, y’en a mangé trois portions ! Y’en mange quatre d’habitude, je me suis presque inquiété… Mais bon, y’a pris du dessert.
(en commentant son jeu)
Oh yeah, NIVEAU 100 ! ENFIN !
(en tendant une manette au détective)
Voulez-vous jouer ? C’est un peu trop plate de jouer tout seul.

LE DÉTECTIVE PRIVÉ
(indifférent à la manette)
La disparition de votre frère n’a pas l’air de vous inquiéter.

LEUNE
Mon frère n’a pas disparu, il reviendra.

LE DÉTECTIVE PRIVÉ
J’ai de bonnes raisons de croire qu’il est présentement en situation de vie ou de mort.

LEUNE
Ah ! Ah ! Alors, je souhaite bonne chance à ses ennemis.

LE DÉTECTIVE PRIVÉ
C’est-à-dire ? Vous n’y tenez pas plus que ça à votre petit frère ?

LEUNE
(arrêtant de jouer, perdu dans ses pensées)
99,99 %, c’est le pourcentage de victoire de mon frère et je ne parle pas de jeux vidéo. Il tiendrait tête à n’importe qui, même à dieu, sa fougue m’a paralysé des centaines de fois. Il n’a perdu qu’une seule fois et c’est parce qu’on l’avait pris par surprise. Sa nervosité et ses réflexes ont décuplé depuis. Je le sais, je tiens à jour mon cahier de statistiques !

Il montre son cahier, tout fier. Le détective est un peu troublé.

LE DÉTECTIVE PRIVÉ
Qui en ce monde possède des statistiques sur les combats de son propre frère ?

LEUNE
Ah ! Ah ! Il n’a pas le monopole de la folie !

LE DÉTECTIVE PRIVÉ
(en parcourant le cahier à partir du début)
Il est dit ici qu’à quatre ans, votre frère s’est jeté dans le feu et que vous l’avez sauvé.

LEUNE
Bon, c’est sûr que si on entre dans les statistiques des « idées débiles qui lui ont parcouru l’esprit et qui ont intenté à sa vie », son pourcentage de victoire baisse drastiquement.

LE DÉTECTIVE PRIVÉ
Mais cela ne vous inquiète toujours pas ?

LEUNE
(en haussant les épaules)
Non, Jules m’a appelé. Nara et lui sont partis pour le ramener.

LE DÉTECTIVE PRIVÉ
(chuchotant pour lui-même)
Jules, encore ce Jules…

LEUNE
Absolument. Il m’a même mandaté de vous retarder le plus possible pour que ça passe inaperçu. Jules est celui qui a déjà vaincu Dome pour le convaincre d’être plus prudent, il a toujours un tour d’avance sur tout le monde aux échecs, surtout sur les détectives privés louches qui cachent des micros qui finissent inéluctablement dans les chiottes.
(amusé)
Échec et mat.

***

À l’extérieur, le détective s’allume une cigarette, désespéré, cellulaire en mains.

LE DÉTECTIVE PRIVÉ
Mission annulée, aucun des proches de ce Dome ne vendra la moindre information. Rabattons-nous plutôt sur Folio Mentol, son manque de subtilité volontaire le trahira.

TERRY (à l’autre bout du cellulaire)
Oui Swono, à vos ordres. Cependant, quels sont les ordres si nous croisons l’adolescent ?

SWONO
Abattez-le. Je n’aime pas l’idée qu’un môme possède le même pouvoir que moi.

TERRY
Bien.

Swono raccroche, excessivement sombre.

***

Ressentant la poigne solide de Nara sur son bras, Dome lui sourit faiblement.

DOME
Merci d’être venue…

NARA
De rien.

DOME
(pivotant vers le plus grand des nouveaux arrivants)
Salut Jules !

JULES
Tu m’expliqueras ta version des faits quand il y aura un peu moins de « mondes ».

DOME
Oui…
(se tournant vers Hako et Théodore)
Vous n’êtes pas trop troublés ?

THÉODORE
Tu y crois à ce charabia ?

DOME
À moitié…

THÉODORE
Si même toi tu n’y crois pas, qu’est-ce que je fais ici ?

DOME
Étrangement, Dowin a l’air d’y croire plus que moi.

THÉODORE
Dowin sort d’un asile et je le soupçonne de manquer d’amour, et d’attention.

HAKO
Comme tout le monde.

THÉODORE
Toi ce n’est pas pareil, personne ne t’aime.

JULES
Restons ensemble, sur nos gardes et prêts à partir.

DOME
C’est ce que j’allais dire, et merci d’être là. Surtout toi Théodore, ta présence me trouble.

THÉODORE
Vous me devez 200 $ pour la location de la voiture.

DOME
QUOI ?

Popo s’avance un peu, excité et impatient, et s’impose dans la conversation.

POPO
Dowin, pourrais-tu me présenter à tes amis ?

DOWIN
Oui chef !
(pointant Nara)
Le côté féminin du groupe, Nara…

NARA
C’est tout ce que tu as trouvé pour me décrire ?

***

Assis sur sa deuxième petite chaise de bois, Folio Mentol fixe le mur en souriant.

FOLIO
Nara Aurey, 17 ans, adore se déprécier et être en contrôle de pratiquement tout ce qui la constitue. Elle est également exactement le contraire, rêvant de lâcher-prise, de voyages, mais terre à terre et un tantinet pessimiste, elle a toujours travaillé, travaillé et encore travaillé pour réussir et ne jamais décevoir sa famille. Perfectionniste malgré elle, Nara peut pardonner mille fois aux autres ce qu’elle ne se pardonnerait jamais à elle-même.

***

WILOP
Il doit si peu te connaître pour ne pas voir toutes les perles que je décèle en toi d’un seul regard.

NARA
Puis-je connaître le nom de la première personne au monde daignant me draguer en public ?

THÉODORE
Ouin, Nara parle bien quand elle veut impressionner les jolis garçons.

WILOP
(avec fierté)
Wilop Marius, fils du grand chef Popo du même nom.

NARA
Wilop est plutôt un joli nom, mais Popo, sérieusement ? Popo ?
(remarquant que le regard de Dome s’assombrit)
Ça va ?

DOME
Es-tu venue ici pour draguer ?

NARA
Arrête, je pourrais penser que tu es jaloux.

DOME
Pourquoi je le serais ?

NARA
Oui pourquoi puisque tu as préféré madame gros seins à moi ?

DOME
C’est vraiment en ces termes que tu parles de ta meilleure amie ?

DOWIN
C’est qu’elle a réellement de gros…

NARA
(le coupant)
J’ai le droit, vous m’avez joué dans le dos une bonne dizaine de fois.

DOME
Tu n’étais pas censée m’avoir pardonné ?

NARA
(le giflant à nouveau)
Tu n’étais pas censé disparaître sans m’amener avec toi !

JULES
Ça recommence !

DOME
Je n’allais pas bien…

NARA
Justement, quand tu ne vas pas bien à cause d’elle, tu as besoin de renfort et il s’avère que ton renfort, comme la plupart de tes amis « de gars » sont trop mous, c’est moi !

DOME
Oui maman…

NARA
(le giflant une troisième fois)
Ne m’appelle pas maman, on a déjà couché ensemble !

DOME
Nara, tout le monde nous regarde.

NARA
Dowin, qu’attends-tu pour continuer les présentations ?

Habitué par les querelles de Dome et Nara, Dowin s’exécute sans le moindre malaise.

DOWIN
Bon vivant, intelligent et aimable, Jules !

NARA
Chanceux, tu as le droit à trois qualités toi…

***

FOLIO
Jules Yelle, 18 ans, déteste la nouveauté, les activités qui demandent de rencontrer des inconnus et les blagues qui manquent de subtilité. La plupart de ses amis le croient calme et sage, mais en vérité, il s’oblige tout simplement à une certaine simplicité volontaire depuis des crises de panique à répétition. Jules souhaite ne plus jamais se laisser submerger par les événements. Pauvre Jules, ses nerfs rencontreront les enfers.

***

JULES
Maintenant que j’ai un peu d’attention, pourrais-je savoir qui est Folio Mentol ?

POPO
Chaque chose en temps et lieu…

JULES
Nous avons déjà le lieu et ma patience joue en défaveur du temps.

THÉODORE
Qui plus est, moins vous en saurez sur nous, mieux ce sera… du moins pour l’instant.

JULES
Exactement.

WILOP
Votre côté rabat-joie commence sérieusement à m’énerver. Si vous n’êtes pas venu pour être des sauveurs, partez !

POPO
Laisse-leur du temps, fils.

JULES
Pour être franc, je suis là pour ramener Dome.

NARA
Moi aussi.

HAKO
C’est aussi ce qui m’a convaincu.

Quelques regards se tournent vers Théodore, attendant sa réponse.

THÉODORE
Quoi, moi ? Je n’ai aucune raison d’être là.

JULES
Arrête tes répliques à la Atonin.

THÉODORE
Parce qu’Atonin sait parler ?

DOME
Avec les gens qui savent écouter, oui.

THÉODORE
(relevant l’ironie)
C’est-à-dire ?

POPO
S’il te plait Dowin, continue les présentations comme si de rien n’était…

DOWIN
(en se tournant vers Hako)
Ensuite, voici le plus fort d’entre nous, Hako !

HAKO
Moi dur comme Hako !

***

FOLIO
Hako Lapelle, 18 ans. Il est ce que le regard des autres lui inspire, mais de manière exagérée, comme si attirer l’attention lui était essentiel autant que la nourriture.

***

JULES
Ton jeu de mots serait plus drôle s’ils savaient ce que signifie ton prénom.

HAKO
Je voulais bien paraître devant les jolies demoiselles !

THÉODORE
Si Atonin avait été là, il t’aurait frappé.

HAKO
Moi dur comme la roche d’abord…

THÉODORE
Il t’aurait doublement frappé.

HAKO
(confus, hésitant)
Comme la pierre ?

THÉODORE
Arrête sinon c’est moi qui te frapperai.

DOWIN
Le dernier et non le moindre, Théodore, le… le… le plus riche d’entre nous !

THÉODORE
Vite, enfuyez-vous ma soucoupe volante vient me chercher dans quinze minutes !

***

FOLIO
Théodore Turgon, 17 ans, comédien ouvertement bisexuel, nonchalant et égocentrique. Il déteste pratiquement tout le monde, et ce, sans avoir besoin de raison valable ; il ne réussit pas à se lier aux autres, dégoûté par l’avarice du peuple et par sa propre vie. Son comportement couplé à la nature de ses pouvoirs le conduira tout droit en enfer…

***

Un silence suit et des yeux étonnés se multiplient dans l’assemblé.

THÉODORE
Désolé, mais je vous trouve ridicule, bien que certaines femmes sont effectivement très jolies, sans parler des hommes, et que vos tenues d’été laissent suggérer une certaine liberté sexuelle qui a tendance à me plaire ! Quoi que, je n’aie pas apporté de préservatif…

DOWIN
Je vous rassure, il est rarement aussi désagréable.

THÉODORE
C’est ce qui se produit quand on m’arrache à mes jeux vidéo.

Cette réplique est suivie d’un autre long silence.

THÉODORE
Je n’ai même pas été méchant, qu’est-ce que j’ai fait pour mériter un autre silence ?

POPO
En fait, je crois que nous nous demandons tous qui sont les deux autres élus. Vous n’êtes que six. Or, la Légende stipule qu’il y a huit sauveurs. J’avoue être un peu confus.

DOME
Je suppose qu’il s’agit d’Atonin et Jexy…

DOWIN
Non, les deux autres étaient déjà là, j’ai choisi Kurto et Wilop !

Le coeur de Wilop chavire d’extase, mais il se contient rapidement pour le cacher.

WILOP
J’en serai digne.

DOME
Tu nous hais déjà.

WILOP
Je serai digne du sauveur et de la dame, pas nécessairement des autres.

***

FOLIO
Wilop Marius, 19 ans, s’est entrainé toute sa vie, douze heures par jour, se privant de son enfance et de son adolescence pour suivre les valeurs de son père et se concentrer sur ses envies de vengeance et de meurtre à mon égard. J’ai été si cruel envers sa maman chérie.

***

KURTO
Moi content !

Un homme presque aussi grand que lui, Aiglisif, saute dans ses bras, fou de joie.

AIGLISIF
Je le savais !

KURTO
Vais pleurer…

AIGLISIF
Tu y arriveras.

Il essuie les larmes naissantes du géant, fier de lui.

***

Hisis rejoint son père, toujours aussi sceptique.

HISIS
Que faites-vous encore ici, n’aviez-vous pas quelques meurtres de prévus ?

FOLIO
La journée n’est pas terminée !

HISIS
Si, elle l’est…

Folio Mentol se lève de son « trône » de bois, le regard brillant.

FOLIO
J’active officiellement l’opération appât ! Préviens Mo-Mo, Fabiaramar et ta douce mère ! Personnellement, je m’assurerai que les « sauveurs » parviennent jusqu’à nous.

HISIS
Comment savez-vous qu’ils sont en route ?

FOLIO
C’est ce que je t’aurais expliqué SI TU AVAIS DAIGNÉ M’ÉCOUTER !

HISIS
Mère, notre reine, a l’impression que vous jouez un double jeu et que vous caressez un autre objectif que le sien… je pense qu’elle a raison. Suis-je dans l’erreur ?

FOLIO
Non.

HISIS
Théoriquement, vous auriez dû me mentir et éviter la colère de Diabolica.

FOLIO
(riant aux éclats, énergique)
Ah ! Ah ! Je vous dis peu de choses parce que mes plans sont beaucoup trop subtils pour votre intelligence affreusement limitée. Maintenant, CESSE DE ME DÉVISAGER, JE SUIS FOLIO MENTOL, CELUI QUI MÈNERA CETTE PLANÈTE À SA PERTE ! Je suis ton créateur et si tu oses encore me remettre en question, je confectionnerai une nouvelle robe à Falia, ma belle et mignonne petite poupée, AVEC TES ENTRAILLES !

HISIS
Votre obsession pour les poupées me déroute de plus en plus.

FOLIO
Pourrais-tu oublier cette partie de mon monologue et te souvenir du reste ?

HISIS
Non, débutons l’appâtage des sauveurs. J’espère que Mo-Mo a faim.

FOLIO
Mo-Mo a toujours faim et moi, IL FAUT QUE JE TUE, JE PERDS MON TEMPS AVEC TOI !

Il disparaît soudainement et Hisis soupire longuement.

***

JULES
Bon, maintenant que l’équipe est réunie, pourriez-vous enfin répondre à nos questions ?

POPO
Écoutez bien combattants, voici l’histoire de Folio Mentol ! Ce démon déteste les humains, il n’éprouve aucun remords lorsqu’il broie notre chair et pour cause, il n’a plus d’âme ! L’enfer en personne l’a élu pour qu’il anéantisse Arca, notre terre, le berceau de l’humanité. Pour ce faire, il est secondé par ses enfants démoniaques créés par magie de pair avec la reine des enfers. Mais surtout, n’oubliez pas que vous ne devrez JAMAIS lui faire confiance, laissez-lui une seule ouverture et il saura vous amener dans les ténèbres !

Léger silence.

THÉODORE
C’est tout ?

NARA
Suis-je la seule à être déçue ?

DOME
Non.

JULES
C’est à la justice de s’en occuper, pas à nous.

WILOP
(confus, ne connaissant strictement rien sur le sujet)
À la justice ?

JULES
Le tuer ferait de nous des hors-la-loi et nous irions en prison.

NARA
Un point pour Jules.

HAKO
Je veux rentrer chez moi.

THÉODORE
Tu me voles ma réplique.

POPO
Je sais que c’est difficile à assimiler, mais vous êtes les élus et vous découvrirez tôt ou tard pourquoi vous êtes les seuls à pouvoir revêtir de tels rôles aussi surréalistes ! Si cela peut vous rassurer, chacun des membres de ce village n’existe que pour de vous seconder. Certains d’entre nous ont même quelques talents particuliers, Dotovip peut entre autres…

Des villageois s’écartent pour laisser passer le sage du village et sa fidèle canne.

DOTOVIP
(coupant Popo)
Le départ aura lieu demain matin, allez tous vous coucher !

JULES
J’ai plusieurs autres questions à vous poser.

DOTOVIP
Wilop y répondra pendant votre voyage. Vous partez demain et je veux que vous soyez en forme.

JULES
Nous ne partirons pas avant d’en savoir plus.

DOTOVIP
Vous allez partir et fermer vos bouches d’ignares ! Rien de ce que nous dirons vous convaincra, c’est demain que vous aurez la preuve de sa démoniaque existence ! Maintenant, tout le monde couché ou je vous embroche de ma lance !

HAKO
(confus)
Est-ce qu’il blague ?

POPO
(mal à l’aise)
Non.

DOTOVIP
Taisez-vous, la réunion s’éternise et mon incontinence me joue des tours ! J’ai quarante-vingt dix-neuf ans moi monsieur, je n’ai plus de temps à perdre avec des petits effrontés qui pensent en savoir plus que moi ! Si la protection ésotérique de ce village ne vous a pas convaincu, ni ma prestance de vieux shaman à la retraite, seule une bonne nuit de sommeil vous sera révélatrice ! Ça et votre premier combat contre les forces du mal.
(en les pointant de sa canne, menaçant)
Tâchez d’être prudent ou votre stupidité vous condamnera tous ! Même toi Wilop !

WILOP
Heu…

DOWIN
Je vais prendre une marche, j’ai besoin de m’aérer l’esprit… et de m’entrainer un peu.

DOME
Moi aussi…

DOTOVIP
Faites comme vous voulez, moi je vous ai assez vu. Bienvenue et faites de beaux rêves !

Il s’en va.

POPO
Un instant, avant de mettre fin à l’assemblé, mes amis, s’il vous plait, veillez accueillir nos sauveurs comme ils le méritent ! Il est temps de leur montrer notre savoir-vivre !

Les villageois les applaudissent tout en les serrant dans leur bras. Dotovip sourit un peu en regardant la réjouissance de ses amis, le regard brillant d’un amour paternel. Pour sa part, Lopojo observe la scène, tracassé, perdu dans ses pensées… Une jeune femme, Saravi, attrape son bras pour l’inviter à danser et il comprend que la fête est commencée.

Pendant ce temps, après avoir été inondés par une marre de câlins, Dome, Dowin et Dotovip partent chacun de leur côté. Théodore veut s’isoler lui aussi, irrité par ces « sauvages » qui entrent dans sa bulle et lui donnent de « l’affection », mais il croise le regard d’une mère qui pleure en tenant son bébé d’une main et son jeune fils de l’autre.

THÉODORE
Ça va ?

QUOINPA
(pleurant de joie)
Si tu savais l’espoir que tu nous apportes…

COCO
Mais maman, ils ne vont peut-être même pas nous aider, on va être déchiqueté, comme la femme de Popo !

QUOINPA
Bien sûr qu’ils nous aideront, ils ne nous laisseront pas mourir, ce sont les sauveurs.

Le rictus de dégoût de Théodore se couple à un sentiment de malaise et d’effroi.

***

Dowin se parle en marchant.

DOWIN
Je suis le sauveur du monde… Moi qui voulais simplement vivre ma petite vie paisible en banlieue et qui dois à présent me battre contre un démon avec les meilleurs amis de mon meilleur ami. Le destin est bizarre… Mais, je suis le sauveur et je réussirai ma tâche ! Folio Mentol n’a qu’à bien se tenir, Dowin Zaeta Winam le vaincra !

Les nombreuses étoiles illuminent son visage et en souriant à sa supposée nouvelle destinée, une défécation d’oiseau s’écrase directement sur son œil.

***

De son côté, Dome s’assoit sur un rocher et rit un peu.

DOME
T’as vue Jexy, j’avais raison… On a un « destin », on doit tuer pour sauver le monde !
(plus sombre)
Ils ont dit qu’il avait déjà été humain, donc il l’est encore. Je ne sais pas qui tu es Folio Mentol, mais je n’ai pas envie d’être ton ennemi… La destinée peut aller se faire foutre.

***

Dans l’un des plus gros postes de police de Zekke, la capitale de la province, plusieurs officiers sont en train de rédiger des rapports tout en mangeant des sushis.

Folio apparaît et saute rapidement sur l’un des hommes pour lui arracher la tête et boire le sang qui en sort. Les autres restent troublés et sortent leur arme. Dans le lot, il y a Jehwer.

JEHWER
(effrayé)
Ne… ne faites plus un seul geste !

FOLIO
Tu as raison, le goût n’est pas terrible !

Il transforme le sang en un liquide rubis pourpre.

FOLIO
Voilà qui est mieux, du bon jus de raisin biologique pour tout le monde !

Effrayé, Terrence, l’un des policiers, s’urine dessus, son corps lâchant complètement.

TERRENCE
Jehwer… il… il faut appeler du renfort !

FOLIO
Pourquoi diantre voudrait-on appeler les morts ?

Juste pour l’effrayer un peu plus, il fixe Terrence tout en faisant exploser trois policiers.

JEHWER
TIREZ !

L’officier vide son chargeur en même temps que les autres survivants, sauf Terrence qui est tétanisé par la peur. Folio Mentol soupire et fait d’évier toutes les balles sur celui-ci.

FOLIO
Franchement, n’avez-vous pas honte de tuer vos compatriotes ?

JEHWER
Cessez le feu !

Tous cessent de tirer, traumatisés. Jehwer tente de prendre les choses en main…

JEHWER
Qui êtes-vous ?

FOLIO
Laisse-moi te citer : « TIREZ ! »

Il tend ses mains vers eux pour laisser jaillir des milliers de balles de fusil qui tuent la moitié des gens présents. Il se garde les derniers pour les éliminer au corps à corps.

Il termine sa petite danse en plaçant une boule d’énergie atomique à mainte le sol.

FOLIO
Merci, j’avais besoin de tuer pour me changer les idées. J’avoue que je n’allais pas très bien… et que je ne vais pas mieux. Quelle incohérence… Quoique, Hervei, si tu pouvais te montrer, je suis venu pour toi. Je sais, tu es occupé à commettre l’adultère et c’est fort amusant, mais je t’en pris, c’est important, je suis venu rendre service à ce cher Dome en empêchant des insectes comme vous d’arrêter notre massacre, notre « légende ».

Distrait, une balle percute sa tête et il pivote tranquillement vers Jehwer qui agonise, mais qui est encore en vie. Folio Mentol sourit pendant que son crâne se reconstitue. Le démon s’approche de l’humain, le regard triste, pleurant presque, soudainement très fragile.

FOLIO
Si seulement ces gamins pouvaient libérer ce monde de moi avant que je ne libère le monde de la vie. Tu comprends, cher Jehwer, je te jalouse, tu mourras et moi, je devrai supporter la vie jusqu’à l’accomplissement de mon but ultime, le vide absolu.
(rêveur)
Ah, lorsque je serai enfin le dernier survivant, je mourrai, malheureux…

Il fait exploser Jehwer pour se délecter de la pluie de son sang.

FOLIO
… et satisfait.

À suivre !