[Être différente et vivre] Chapitre 7 : Les yeux déterminés

Être différente et vivre

Chapitre 7
Les yeux déterminés

Écrit par Dominic Fortin-Charland
2009


Une table de dessin, une armée de crayons de couleur, du papier, beaucoup de papier, deux petits jus de fruits, des muffins souriants et le plus important, notre imagination folle et débridée !

Il faut s’activer, il ne nous reste que quatre heures pour amasser les 100 $ ! Pendant que je caricaturerai les passants les plus généreux, la Visse Perfectionniste coloriera sans relâche SANS JAMAIS DÉPASSER. C’est comme ça les Visse Perfectionniste, nous formons un duo d’enfer !

Nous installons notre kiosque directement là où se trouve la populace à cette heure du soir, au bar Chez la Saucisse Dodue. Je n’y suis jamais allée malgré ma majorité, mais je sais que les gens y sont festifs. Ils seront certainement intéressés par une caricature d’eux ou d’un de leur ami moyennant 2 $ !

Je suis TERRIBLEMENT HEUREUSE, j’adore créer des choses et les vendre ! Tes défis me passionnent Folio Mentol, c’est définitivement ce que je ferai de ma petite vie d’étourdie.

Parlons marketing !

Pour augmenter nos chances d’attirer l’attention, j’ai pris soin de préparer quelques exemples : la Tomate Socrate pour une philosophe enragée, la Limonade Grenade avec des glaces rondes aux bonnes places pour les allumeuses de soirée et le Raisin Coquin pour un Don Juan qui aurait un peu trop bu.

Je les ai affichés bien en évidence avec une petite pancarte :

« Venez découvrir à quel fruit désaxé vous ressemblez pour si peu que 2 $ ! »

Hé ! Hé ! Hé…

Bon, après vingt minutes, personne ne nous a accordé d’attention, et ce, même si je leur crie dessus à coup d’enthousiasme légendaire ! La Visse Perfectionniste se décourage et je la brasse comme un prunier (cette expression n’a aucun sens, pauvre prunier). Elle retrouve vite sa raideur et son courage.

Sans peur ni dignité, je redresse mes manches imaginaires et monte sur la table :
– Attention, attention, ne faites pas comme si vous ne m’aviez pas vue, je suis toute jolie et toute OUVERTE de corps et d’esprit, prête à vous recevoir ! Pour 2 $, je caricature qui vous voulez et en bonus, je vous laisse même toucher mon épaule ! VOUS VOUS RENDEZ COMPTE, MON ÉPAULE ! J’entends déjà hurler les puritains : « C’est scandaleux, nous crions à la bassesse et à la pornographie ! » Faites vite avant qu’on m’arrête pour trouble de l’ordre public ! Vite, il me reste si peu de temps !
– Et de vêtements, conclut la Visse, un peu troublée.

Un jeune homme d’une vingtaine d’années s’approche avec désinvolture. Je le connais, il s’agit du Thon Vedgeons, un toxicomane reconnu dans toute la ville pour semer la terreur tout en gardant un calme déconcertant. Tout le monde s’attend à ce que les méchants soient haineux, mais lui, il rit, il rit toujours.

Quel sort nous réserve-t-il ?

J’ai peur, la Visse aussi. Le pointu puis le thon, les deux plus grands fléaux la même journée.

Le thon s’arrête devant notre table… et y place son 2 $.

– Yo, j’en veux une pour ma mère !

Tout souriant, il sort une photo de son portefeuille et me la montre.

– C’est son anniversaire demain et j’ai genre fucking shit aucune idée quoi lui offrir.

Je ne peux m’empêcher de le trouver mignon. Je lui pose des questions sur la fêtée et il répond chaque fois avec entrain, parlant d’elle avec amour et respect. J’apprends que la terreur insensible de la petite école tient ne serait-ce qu’à une personne. C’est quelque chose qui me fait infiniment plaisir !

En vérité, j’ai déjà eu affaire à lui parce qu’il a embêté mes amis des milliers de fois, surtout le Peigne qui Saigne. Jamais mes mots ne l’ont touché, il est un peu mon premier échec de réinsertion sociale.

J’ai souvent été inquiète pour lui, le sentant totalement absent, noyé par toutes ses drogues.

J’ose profiter de la situation :
– Au fait, te souviens-tu de moi ?
– Ouais, tu es l’Orange Étrange, l’amie de ce pleurnichard de Peigne qui Saigne.
– Est-ce que ta mère sait que tu terrorises tout le monde ?

Il me sourit, détaché, et me répond sans gêne, sans souffrance :
– Bah, ma mère n’a plus conscience d’exister depuis que mon père est parti.
– C’est ça que tu fuis en te droguant ?

Son sourire se fige… puis il se met à rire aux éclats, complètement stone.

– Ma mère, tu la surnommerais comment ? qu’il me demande, fuyant ma question avec brio.
– La Mie Endormie, celle qui attend d’être consolée par son prince charmant, le sir Petit Beurre.
– Ouais, elle devrait aimer ça…

Il m’attrape les deux épaules, me serrant sans grande délicatesse.
– T’as bien mûrie l’Orange, tu m’donnes envie de manger santé, bio pis toute ! Ha ! Ha !

Son rire se change en un torrent de sons incongrus, puis il s’engouffre et disparait à l’intérieur du bar.

Ai-je réussi à toucher son âme ?

Est-ce que j’ai…

– Nous avons fait 2 $ en trente minutes.

La voix de mon amie à talons hauts me réveille. J’étais en train de complètement oublier le défi.

La présence du Thon Vedgeons a dû faire fuir tous les autres, mais il ne faut pas se décourager, oh que non, l’Orange Étrange a plus d’un tour dans son sac ! Je monte à nouveau sur la table et…

Un des employés du bar me descend illico presto !

– Puis-je savoir qui vous a donné le droit de vous installer devant l’entrée de notre bar ?
– Euh… que je réponds spontanément.
– Avez-vous un permis de la ville ?
– Un… permis ? que je bégaie, sachant pertinemment que je n’ai jamais pensé à ce « détail ».

La Visse Perfectionniste s’avance avec assurance et montre un papier à l’employé.
– J’ai parlé à votre patron, nous avons jusqu’à minuit pas une minute de plus.
– Bien… Vous m’en ferez une gratuitement, pour le dérangement occasionné.

L’employé regarde rapidement nos caricatures, timidement intéressé sans se l’avouer, puis s’en va.

Je suis bouche bée. Ma partenaire a fait fie d’aller aux toilettes à notre arrivée, mais en vérité, elle a rencontré le patron des lieux. Si j’ai une entreprise un jour, il me faut quelqu’un comme elle !

JE N’AI PAS LA CHOIX, JE SUIS LA PERSONNE LA PLUS IRRESPONSABLE DE L’UNIVERS.

Je la prends dans mes bras.

– Merci !

Un merci qui vient du fond du coeur.

– Grâce à toi, nous réussirons notre défi !
– En faisant 2 $ toutes les trente minutes ?

Je ris un peu, encore dans ses bras, quand une voix froide et enragée vient briser le moment :
– Qu’est-ce que tu fais ici ? Et c’est qui elle ?

Je me retourne vers ma Tangerine Clandestine qui est vachement jolie en tenue de belle-de-nuit.

Je m’attends déjà au pire.

– C’est ma nouvelle amie, la Visse Perfectionniste !
– Puis-je savoir pourquoi tu n’as pas daigné me rappeler ?
– Je ne suis pas retournée chez moi.
– T’as été avec cette garce toute la journée ET toute la soirée ?

La tension monte, la Visse Perfectionniste ne sait plus où se mettre. Elle dévisse.

Je tarde à réagir et ma douce amante agrume s’impatiente.

– RÉPONDS !
– Mon conseiller en orientation m’a donné un défi… La Visse m’a proposé son aide.
– C’est une longue histoire, tente ma nouvelle amie pour me seconder.
– Toi je ne t’ai pas parlé, lui répond ma vieille amie.
– Je t’aime ? que je finis par dire, n’aimant pas du tout cette ambiance qui sent mauvais du placenta.

L’attente de sa réaction me semble interminable. En plus, j’ai envie de pipi.

– Non, tu ne n’aimes pas, TU NE M’AIMERAS JAMAIS ! conclut-elle en s’enfuyant dans le bar.

Je dois agir et vite. Je me croirais dans un film d’Hollymoule.

– J’en ai pour une minute, que je dis chétivement à la Visse avant de franchir les portes de l’enfer.

La musique beugle si fort qu’il m’est impossible de parler. J’aperçois même des mineurs consommer toutes sortes de drogues synthétiques, de produits chimiques en capsule ou pire, des liquides alcoolisés EN BOUTEILLE. L’alcool et la drogue tuent plein de namis chaque année. Oui, oui oui !

C’est donc là que la Tangerine Clandestine traine quand je ne peux pas la voir ? Ce n’est pas très joyeux, les gens n’ont pas l’air bien du tout. Mon esprit empathique devient complètement fou.

Je l’agrippe, l’attire vers moi et l’embrasse fougueusement.

Elle suit le rythme.

Je tente de lui dire que je veux la voir demain, mais c’est peine perdue, la musique m’enterre totalement.

De son côté, son aise avec ce genre d’endroit lui permet de m’harceler d’autres questions inutiles :
– Pourquoi ce n’est pas mon aide que tu as demandée ?

Parce que l’ancienne employée du pointu antipathique avait besoin de se changer les idées ? De toute façon, répondre à ce genre de jalousie ne donnerait absolument rien. J’AIME ÇA, PARTY !

Elle continue :
– Elle dessine mieux que moi ?

La musique se tait enfin. J’en profite du mieux que je peux :
– Arrête. J’aime connaître de nouvelles personnes, les rendre heur…

La musique vomit tout son mal de vivre à nouveau ! Je soupire.

Je lui fais signe pour parler dehors, mais elle refuse vite l’invitation, appelée par des gens au bar.

– Vas-y, on s’en reparle plus tard ! me dit-elle froidement, passant déjà à autre chose.

J’aime quand elle me boude ainsi, c’est charmant et oh combien désagréable à la fois. Toute ma positivité mise à l’épreuve, toute ma carapace de petite orange qui s’évertue à ne pas craquer. Ma Tangerine, tu sais que je suis polyamoureuse, tu sais que j’aime des tas d’amis fruités, alors pourquoi m’aimes-tu si c’est pour sans cesse me rappeler que tu ne m’aimes pas pour ce que je suis ?

Longue vie à la jalousie égocentrique de l’humain moyen.

Tant pis, j’ai un défi sur le feu !

Je retourne derrière mon kiosque. Mon amie soucieuse et chique m’observe d’un air interrogateur. Je lui dis de ne pas s’en faire, que c’est la routine, que la Tangerine déteste mes valeurs libertines et qu’elle me demande sans cesse de « devenir sérieuse ». Je le suis, l’amour n’a jamais été un jeu.

De toute façon, je ne suis pas amoureuse de la Visse, ce qui conclue assez bien ce futile quiproquo.

Certes, ma Tangerine Clandestine n’aimera pas quand je lui parlerai de ma passion sauvage pour Folio Mentol. Mais bon, c’est comme ça… Je ne cache rien à mon amoureuse aride. C’est quelque chose qu’elle déteste de moi d’ailleurs, ma sincérité à toute épreuve, elle préférerait que je me taise…

2 $.

Seulement 2 $.

Il faut CONTINUER !

Je remets mon sourire en place et remonte sur la table !

« Venez, venez, approchez ! Je vous caricature et en bonus, je vous prédis l’avenir, j’embrasse vos chaussures, je vous écris un poème qui ne rime absolument pas, je vous chante une chanson à répondre, je danse, je touche mon nez avec ma langue, j’imite la célébrité de votre choix, je vous fais une séance photo, je vous transforme en l’animal de votre choix, je vous apprends à éructer poliment, je… »

Les idées fusent et à 23 heures, à une heure de la fin, nous voilà à 65 $ ! Oui oui, un chiffre impair puisqu’une petite madame qui passait par là a décidé de nous encourager, et ce, même si elle ne voulait rien en retour. J’aime bien les petites madames, il y en a toujours une quelque part, même à cette heure de la nuit ! Je l’ai aidée à traverser la rue pour qu’elle puisse retourner jouer au poker avec les étoiles.

Les étoiles, comme celles dans ses yeux… Je me demande combien il y en a ?

La Visse me tâte l’épaule, me ramenant sur Terre, paniquée :
– Elle revient.
– Qui ?
– Ton « amoureuse » qui me toise d’un regard assassin.

Je regarde derrière-moi et remarque ma Tangerine Clandestine qui approche titubante, vraisemblablement avec un peu trop de verres dans le corps. J’ai un mauvais pressentiment, je viens de croiser ledit regard. Je marche à sa rencontre, mais elle me contourne et renverse la table.

Les crayons de couleur se font la malle… c’est comme un arc-en-ciel à l’envers.

Non, non, NON, nous y sommes presque !

Je tente une approche diplomatique :
– Calme-toi s’il te plait, ça me fait mal de te voir dans cet état.
– Et moi, ÇA ME FAIT MAL QUAND TU ME MENS ! hurle-t-elle à l’Olympe au fond des cieux.
– Je ne t’ai jamais menti.

Elle pointe la Visse Perfectionniste :
– Qu’est-ce que cette espèce de snob habillée en pute de luxe représente pour toi ?
– C’est une amie.
– Juste une amie ?
– Oui.
– TU MENS !
– Non. Ça suffit, viens dans mes bras…

Elle s’assoit, étourdie, tenant sa tête entre ses genoux.
– Tu me trompes, tu joues avec moi. Tout le monde te voit comme une personne extraordinaire, celle qui ne veut de mal à personne, mais moi je sais qui tu es vraiment, T’ES UNE HYPOCRITE !

Elle laisse un léger silence, puis m’achève vite fait bien fait :
– Une hypocrite en train de me détruire.
– Je n’ai jamais couché avec personne d’autre que toi depuis que nous…
– Tais-toi, je suis en train de devenir folle !

Ses mots sombres me traversent, me blessent. Mais pour l’instant, je dois penser à elle…

Je la prends affectueusement dans mes bras :
– Je suis désolée ma Tangerine, j’aurais dû réaliser plus tôt que je te blessais autant. Je croyais que tu comprenais ma philosophie, tu m’as souvent rassurée en me disant que tu l’acceptais… Écoute, si notre relation libre te fait souffrir, il faut arrêter. Je n’aime pas cette haine, tu m’es trop précieuse.
– Tu… tu veux me laisser ?

Elle lève ses yeux incroyablement tristes et me fixe, anéantie, tremblotante, redoutant ma réponse.

Pendant ce temps, la Visse Perfectionniste rêve de la frapper, mais ça, c’est une autre histoire.

« Pute de luxe », elle ne s’en remettra jamais…

À suivre dans le chapitre 8 :
Les yeux qui reprochent