[Être différente et vivre] Chapitre 6 : Les yeux de la justice

Être différente et vivre

Chapitre 6
Les yeux de la justice

Écrit par Dominic Fortin-Charland
2009


La présence de la police devrait me rassurer, mais je ne le suis pas du tout. Mon « antihéros » a clairement une dent contre elle, ce qui est, je dois l’avouer, assez commun chez les antihéros.

Folio Mentol rit aux éclats tandis que l’Arachide Avide n’affiche pas la moindre nuance d’émotion. Il se montre indifférent à la présence de la police, certainement habitué à jouer l’homme d’affaires qui n’a rien à se reprocher. C’est ridicule, il a électrocuté la Noix avec Foulard, un adolescent de 17 ans !

L’Arachide Avide devrait s’inquiéter !

Mais non, il ne bouge pas. Même que ses gorilles semblent moins crispés, au repos, comme s’ils passaient paisiblement le relais aux policiers. Folio Mentol persiste à rire de plus en plus fort, de plus en plus hystérique. A-t-il compris quelque chose qui m’échappe ? Aujourd’hui, tout m’échappe.

Hé ! Hé !

Hé…

La justice en uniforme entre et pointe directement leur arme sur Folio Mentol.

Sur… Folio Mentol ?

Quoi ?

Pourquoi ?

L’Arachide Avide semble satisfait de l’horreur et de la confusion qui perlent sur mon visage.

Me voilà complètement perdue. Qu’est-ce que mon conseiller a fait de mal ?

Oui, il a dit des choses menaçantes, mais rien qui mérite de monopoliser autant de policiers. Ils doivent être au moins douze en comptant ceux et celles positionnés dehors pour bloquer les sorties.

Le chef de la meute s’avance vers l’euphorique Folio Mentol.

– Les mains sur la tête !
– Ah ! Ah ! Comme je vous plains de vous laisser si facilement berner par les hautes instances !

Folio Mentol ne tourne jamais sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler.

Le policier hausse les sourcils, vexé, et lui répond avec autorité :
– Je ne comprends pas ce que tu dis, mais à ta place, je garderais le silence !
– Votre pot de vin, il s’élevait à combien de voyages à Youkoulélé ?
– Désolé de vous décevoir ; je respecte la loi. Ce qui n’est pas votre cas !

Folio Mentol éclate à nouveau de rire.

Il réplique d’une hargne et d’une colère qui risquent d’allonger son séjour en prison…

– Cet homme a électrocuté un enfant et vous, vous préférez m’arrêter moi ?

Pointé du doigt, l’Arachide Avide s’avance pour assister au spectacle d’un peu plus près. Il dédie un signe discret au chef de la police, comme pour lui signifier de vite contredire cette « désinformation ».

Son pantin obtempère :
– Personne n’a été électrocuté. Vous ne pouvez le concevoir dans votre état, mais il s’agit de la vérité.
– Que voulez-vous dire par « dans votre état » ? demande l’arrêté en posant chacun de ses mots.
– Oui, votre problème de santé mentale vous empêche de discerner le vrai du faux.

Folio Mentol crache au visage du chef de la police.

Oups.

L’agent, sous l’émotion du coquin effet de surprise, dégaine sa matraque.

Je me place immédiatement entre les deux, souriante, bien pensante, avec un mot ou deux à dire :
– Cet homme dit vrai, monsieur, j’étais là moi aussi !
– Une autre conspiration, s’empresse de répliquer le patron des lieux.
– Très cher, c’est vous l’as des conspirations ! renchérit Folio, ne connaissant aucune censure.

Un peu comme moi :
– Plein d’autres personnes l’ont vu, que je continue. Personne n’a le courage de témoigner ?

Personne ne parle. J’observe la Visse Perfectionniste, je la sais apeurée, je n’insiste pas.

Mais bon, Folio Mentol se censure finalement beaucoup moins que moi :
– Cette fille était là, elle a tout vu, dit-il en la pointant.

L’un aime pointer, l’autre est pointu.

La Visse Perfectionniste chavire.

Ses yeux s’agrandissent, se dévissent. Elle est horrifiée, tous la dévisagent.

– Non, c’est faux, je n’ai rien à voir avec ces fous !

Je ne lui en veux pas. Je sais qu’elle éprouve de la honte, qu’elle se déçoit. Elle baisse la tête, ne pouvant plus me regarder en face. C’est triste quand les gens s’imaginent que je réfléchis de la même manière que tout le monde. Pourquoi faudrait-il nécessairement que je ne comprenne pas ?

C’est si simple à saisir et puis, je suis heureuse, elle est venue nous aider tout à l’heure. Sans elle, perdue dans mes pensées et dans mon inquiétude, je n’aurais certainement pas pensé à appeler l’ambulance. Grâce à elle, la Noix avec Foulard est présentement sain et sauf. Je lui dois beaucoup.

Mon conseiller en orientation ne voit pas les choses aussi positivement :
– Tu vois l’Orange Étrange, celle-là n’est pas digne de devenir ton amie.
– C’est quand même mon amie, c’est normal d’avoir peur.
– Non, ce qui s’avère « normal », c’est d’être solidaire envers ses amis !
– La normalité est une bestiole somme toute relative, hé hé !

Il ferme les yeux un moment, luttant pour essayer de se calmer. J’ai dû profondément le dégoûter.

Le chef de la police scrute subtilement l’Arachide Avide, l’air de demander ce qu’il doit faire à présent. L’homme d’affaires, maître dans l’art des secrets, ne fait que gratter son nez pointu.

Vont-ils m’arrêter moi aussi ? L’idée me plait, j’aimerais tant découcher pour revenir à la maison et raconter mes péripéties à maman et papa Pépin : « Salut ! Oui, je sais, vous vous êtes inquiétés, mais ne vous en faites plus, je n’ai que passé la nuit en prison parce que le plus pointu des tyrans pointus de la ville a décidé de me haïr, et ce, parce que j’ai suivi votre bienveillant conseil de devenir salariée. »

Folio Mentol ouvre enfin les yeux, plus calme, mais tout de même survolté.

Il ose, devant toute l’assemblée, me poser cette si charmante et délicate question :
– Si je voulais qu’on fasse l’amour, là, tout de suite, le voudrais-tu ?

Me voilà totalement bouche bée, moi qui ne le suis jamais d’habitude. Je ne sais pas du tout quoi répondre. Mon premier réflexe aurait été de répondre « oui », mais comme cette affaire s’avère importante pour mon ami la Noix avec Foulard, il vaut mieux que je reste 100 % concentrée.

– Oui !
– Bien.

Heu…

Ai-je réellement répondu oui ?

Pourquoi suis-je à ce point condamnée à n’aimer que le jus non fait de concentré ?

Le papa de la police s’empresse de me passer les menottes tandis qu’un autre s’occupe de Folio Mentol.

– Ça suffit, dit-il, j’en ai assez entendu, vous vous expliquerez au poste !

Mon « antihéros » se remet à rire, puis s’arrête sec en plongeant son regard sombre sur la Visse.

– N’oublie pas ta sacoche, traitresse !
– Laisse-la en dehors de ça ! que je n’hésite pas à lui répondre. Chacun est libre de faire ses propres choix, même si cela signifie de laisser gagner les gros méchants qui battent les petites filles !

Folio Mentol grogne, puis ajoute :
– Je t’avais dit de ne plus te mêler de cette histoire, que c’était dangereux. M’as-tu écouté ?
– Non.
– Et maintenant, vas-tu m’écouter ?
– Non ?
– Idiote.
– Popsicle !

Nous rions tous les deux tandis que la Visse Perfectionniste agrippe tristement sa sacoche.
Les policiers nous poussent vers l’extérieur et l’Arachide Avide s’avance. Il dit un truc, un machin, une chose, un « hein ? » qui devrait me faire plaisir, mais qui me laisse un goût TRÈS amer.

– Je retire ma plainte, je ne souhaite pas causer préjudice à un vieil ami souffrant du mal du siècle.
– En êtes-vous sûrs ? demande l’un des agents moins informé des rouages de l’hasardeux manège.
– Allons, je ne suis pas une si mauvaise personne, laissez-les partir.
– Bien, conclut le chef en enlevant mes menottes.
– Je négocierai une entente à l’amiable, je suis sûr que nous trouverons un compromis.

Il ment, c’est orchestré depuis le début.

Les agents « de la paix » s’en vont, mal à l’aise, sachant au fond qu’ils n’ont pas du tout accompli leur travail. En théorie, ils auraient amené Folio Mentol voir un psychiatre, et moi, ils m’auraient interrogé sans pour autant me menotter. Bon, certes, JE NE M’Y CONNAIS PAS, mais j’ose espérer…

Les policiers sont comme la Visse Perfectionniste, obligés de faire profil bas pour ne pas offusquer le « roi ». J’ai vraiment hâte d’en savoir plus sur cet Arachide Avide. Clopine-t-il avec le crime organisé ?

Aussitôt libéré, Folio court vers l’Arachide Avide, évite Gros Cube et Grand Tube de peu avec l’un de ses mouvements de chat dont il a le secret, et embrasse les lèvres pointues du super vilain pas fin.

Directement, sans tabou, sans prévenir. Un baiser violent, passionné, très court, mais mordant. Le « roi » descend de son trône, perdant sa coquille de vide. L’Arachide Avide est paralysé, traumatisé.

L’excentrique antihéros l’achève d’une réplique sanglante :
– Il n’y aura jamais de compromis avec moi.

Puis, il se tourne vers moi, plus sombre, plus vrai :
– Reviens me voir seulement si tu réussis mon défi, sinon, oublie-moi, « partenaire » !

Folio saisit une chaise de métal et la lance dans une vitre qui éclate en petits bébés vitres.
– Le fou s’en va, au revoir les sans-âmes !

Il disparaît à nouveau, théâtralement, en dégageant tant d’énergie, tant de passion, tant d’euphorie, tant de danger, que personne n’osa lever le moindre petit doigt (ou pistolet) pour freiner ses ardeurs.

Je vole pleine de joie intemporelle au-dessus de cet amas de drames superficiels, FOLIO MENTOL M’A OFFICIELLEMENT INVITÉ À RÉALISER SON DÉFI ! J’amasserai les 100 $ !

Les policiers partent à sa poursuite tandis que l’Arachide Avide soupire et retourne dans son bureau.

Je me retrouve seule… avec la Visse Perfectionniste qui me fait signe de la rejoindre plus loin. J’y vais avec joie ! Je suis contente qu’elle ait relevé la tête, je n’aimais pas la voir dans cet état.

– Je suis vraiment désolée, je n’avais pas le choix !
– Ce n’est rien voyons, je comprends parfaitement.
– Je tiens à me racheter. C’est quoi cette histoire de défi ? Je veux t’aider !

BOUIIII ! AIDE-MOI !

– Il faut gagner 100 $ avec nos propres idées d’ici minuit !
– Six heures, environ 16,60 $ par heure.
– Exact ! Ben, je crois… Viens-tu réellement de calculer ça en deux secondes?
– C’est tout, il n’y a pas de règlements spéciaux ?
– Non, aucun.
– Bon, ça ne devrait pas être trop compliqué…

Elle sourit, enthousiaste, ressentant elle aussi un besoin urgent de se changer les idées.

– J’espère que tu sais que tu es quelqu’un de bien, qu’elle ajoute, troublée, tremblante.
– Toi aussi !
– Non, moi je suis une mauvaise personne, mais laisse-moi t’aider… S’il te plait, laisse-moi t’aider !

Elle pleure ?

Oui, elle craque. Je la serre dans mes bras.

– C’est un enfer, cette vie, c’est horrible, j’étouffe complètement.
– Pleure, vas-y, pleure et tantôt, je te promets que nous rirons.

Je me surprends à pleurer avec elle. C’est bizarre, moi qui ne pleure presque jamais…

Elle ajoute soudainement une touche d’autorité entre deux sanglots :

– N’insistez pas, l’Arachide Avide vous fera du mal, il est dangereux !
– Ne t’en fais pas pour moi. Je ne sais pas ce que je fais, mais je le fais bien ! Hé ! Hé ! Un jour, l’univers m’a dit « je t’aime » et depuis, chaque fois que je vois de la souffrance, je fais mon possible pour la remplir de positivité. Pas le choix, l’univers a déjà atteint son quota de négativité.
– Pourquoi pleures-tu ? me demande-t-elle, un tantinet déconcentrée par mes larmes.
– Je ne sais pas…
– Ne cache pas ta douleur, tu as le droit d’être malheureuse… ou d’avoir eu peur de ce psychopathe.
– Je ne suis pas malheureuse, allons vite réaliser ce défi !

J’essuie mes larmes et la regarde droit dans les yeux, souriante, légère.

– As-tu une idée ?

Elle ne bouge pas, sceptique, triste pour moi.

– Peut-être qu’il vaudrait mieux que tu te reposes.
– Je suis l’Orange Étrange, ma joie et mon dynamisme sont sincères, je ne porte pas de masque !
– Je n’en doute pas.
– Si c’est vrai, prends ma main et amusons-nous !

Je lui tends la main et elle l’attrape fougueusement.

– C’est parti !
– Hé ! Hé !
– As-tu un talent particulier ? Moi je sais vendre des vêtements fabriqués dans des pays du tiers monde.

Cette critique sociale de son ancien employeur m’enchante, m’inspire ! La discussion s’entame, notre plan se construit, et tout bas, je réfléchis sur moi-même. Je crois savoir pourquoi j’ai pleuré…

Ma belle Visse Perfectionniste, j’ai vu les réalités de la vie quand je n’étais encore qu’une petite graine de pamplemousse qui ne s’affirme pas. Je me suis fait un dessin, je connais le danger, je…

Non, finalement, je ne sais pas pourquoi j’ai pleu… Bon, TANT PIS. On s’en fout.

Dans les six prochaines heures, tu connaitras la véritable saveur de l’Orange Étrange, celle qui ne fait pas que réagir à ce qui se passe autour d’elle ; celle qui agit. Il y a une énorme différence entre agir et réagir. Tu verras nouvelle amie aux talons hauts, la vraie aventure ne fait que commencer !

À suivre dans le chapitre 7 :
Les yeux déterminés