[Être différente et vivre] Chapitre 5 : Les yeux héroïques

Être différente et vivre

Chapitre 5
Les yeux héroïques

Écrit par Dominic Fortin-Charland
2009


Toute la violence que Folio Mentol dégageait, je n’avais jamais rien vu de tel, même pas dans les films, les séries, les livres, la cour d’école de la maternelle ou les tatous du prof d’éducation physique.

La Noix avec Foulard se tient encore sur ses gardes, prêt à me défendre au péril de sa vie.

Ce type-là, c’est un vrai héros, mais s’il doit se battre contre mon conseiller…

– Qu’est-ce qui vient de se passer ? me demande-t-il, quelque peu confus.
– Il se passe que… que…

Je remarque que je ne souris plus. Il est temps que je me ressaisisse :
– Il se passe que nous allons réaliser son défi !
– Heu ?
– Le papier qu’il a laissé tomber, je suis presque certaine que c’était un geste volontaire !

Du moins, je me plais à le croire, ne voulant pas accepter qu’il m’a peut-être abandonné pour toujours.

Je tends le papier à mon ami.

Il le lit et m’appuie, amusé :
– Je vois, 100 $ en une journée… il semble que mon autre mission devra attendre ! Une demoiselle en détresse réclame à présent mon aide pour un farfelu défi et j’accours, j’accours tel un… un… ami ?
– Tu ne me poses pas de questions ? Tu ne veux pas savoir qui est ce mystérieux personnage antipathique aux cheveux couleur d’azur, aux yeux couleur de sang et au torse… fort invitant ?

La Noix « avec Foulard » hausse les épaules.

– Je te fais confiance. Les amis de mes amis sont mes amis !
– Tu es un ange…
– Non, je suis un superhéros naïf et impopulaire !

Il se lance dans quelques pirouettes héroïquement uniquement pour me faire rire, et soutenir son propos. Certes, je ressens son angoisse face à ce « Folio Mentol », mais je préfère ne pas en ajouter. Je ne saurais quoi dire. Je ne sais plus moi-même qui est réellement mon « conseiller en orientation ».

Mon talent de bien cerner les gens s’est complètement volatilisé.

Je sais au moins que la Noix avec Foulard, mon meilleur ami de toujours, a décidé de passer la journée avec moi pour être certain qu’il ne m’arrive rien. C’est une bonne intention, mais un doute persiste…

– Je ne voudrais pas que tu sacrifies ton devoir de superhéros pour satisfaire l’un de mes enfantillages.
– Ne te sous-estime pas l’Orange Étrange, tu sais ranimer la couleur dans le coeur d’autrui ! Cet homme, je ne sais pas qui il est, et en théorie je le détesterais, mais si tu as lu quelque chose de bien en lui, je…

Il s’arrête. La voix nouée d’effroi.

Il y a quelqu’un ou quelque chose de terrifiant derrière moi. Les sens de la Noix avec Foulard s’activent, ses yeux s’illuminent. Son regard de superhéros… Il m’attrape et me projette derrière lui comme si je n’étais qu’une poupée de chiffon ! Je suis surprise, il est maigre, mais fort, vachement fort.

Folio Mentol est-il revenu ?

Je n’ose pas regarder, j’ai peur que ce ne soit pas lui, j’ai peur que ce soit lui, je ne sais vraiment pas.

Une voix terne brise l’interminable suspense :
– Maintenant que le sociopathe est parti, discutons entre nous, petite sotte.

C’est…

C’est…

L’ARACHIDE AVIDE !

Trop fort !

Je me retourne vers lui avec enthousiasme, contente de le revoir. Nous allons enfin pouvoir poursuivre notre discussion. Ai-je réussi à percer une brèche dans son mal de vivre ou ai-je échoué ?

Roulement de tambour.

Boum, boum, boum…

Mon ami le superhéros ne comprend pas notre complicité et lui répond puissamment :
– Vil personnage, retire ton insulte ou tu goûteras de ma rage !
– Cervelle de noix, c’est entre la jupette et moi. Je n’ai que faire de toi. Du moins, pas aujourd’hui.

Ho, ils se connaissent ?

La Noix avec Foulard recule et me pousse à faire de même.

– Écoute Armando, je ne plaisante pas, je n’ai pas peur de toi !
– Peux-tu l’appeler l’Arachide Avide s’il te plaît ? que je demande, toute mignonne.

La Noix et l’Arachide m’observent soudainement, complètement déconcertés.

Ai-je dit un truc « un peu trop décalé » ?

Hé ! Hé !

Monsieur pointu la trouve moins drôle que moi. Il fait apparaître ses deux gardes du corps d’un claquement de doigts, les mêmes qui m’ont jetée de sa boutique sans la moindre délicatesse.

Le corps du superhéros transpire l’intensité, l’altruisme, le courage et il saute sur le premier en criant :
– Sauve-toi et va chercher le Bleuet Muet !
– Mais…
– Ne t’en fais pas pour moi ! Ils ne peuvent pas me faire grand-chose en public !
– C’est ce que tu crois, vaurien !

La voix vide de l’Arachide Avide résonne dans ma petite tête tandis qu’il électrocute mon ami avec un bidule que je sais illégal. Il convulse par terre, puis le spectacle s’arrête en même temps que mon coeur.

La Noix avec Foulard reste là, inconscient.

Mon coeur se remet à pomper en même temps que le phénix renaît de ses cendres.

J’ai eu si peur, je sais que ce machin peut être mortel. Qui est réellement cette crapule de fripon de vil cornichon pointu pour ainsi transgresser la loi en plein milieu du centre-ville ?

Ce pointu…

La panique me gagne. Je comprends enfin pourquoi la Noix et l’Arachide se connaissent.

Ce menton pointu, ces épaules pointues, cette moustache pointue, c’est exactement le même physique que le supervilain des récits du superhéros au long foulard ! La Noix dessine des bandes dessinées en classe avec toute la petite troupe en guise de personnages, mais jamais je n’aurais cru que…

C’est impossible. Le supervilain moustachu existerait pour vrai ?

Que m’a caché mon ami ?

Dois-je m’attendre au pire ?

Je traîne vite mon ami mal en point pour l’éloigner des ennemis. Aucun des passants ne réagit, tout le monde semble avoir peur de l’Arachide Avide. Suffisamment pour oublier que nous ne sommes que des enfants. C’EST IMMONDE, qui est cet homme qui effraie même le superhéros et l’antihéros ?

Si même la Noix avec Foulard et Folio Mentol, les deux hommes les plus intenses de l’univers (avec le Bleuet Muet) n’ont pas le dessus sur cet être pointu, vais-je réussir à avoir le moindre impact sur lui ?

Il trouve les bons mots pour tuer mes questionnements :
– Si tu remets un jour ta jupette dans mes affaires, je te tue, je le tue et je vous mange.
– Tu me reverras, justice sera rendue.

Il semble surpris que j’ose lui tenir tête.

Il me chuchote, sans la moindre trace de peur ou d’humanité :
– Pauvre enfant, tu es dans ma ville, c’est moi qui fais la loi.
– Non, seule la loi fait la loi ! Tu iras réfléchir en prison !
– C’est faux, tout s’achète avec de l’argent… tout sauf les superhéros, mais il finira par le payer très cher.
– Attention à ce que tu dis, tu me donnes des vitamines B12 pour le procès !
– S’il y avait un procès, et je dis bien « si » parce qu’il n’y en aura pas, je le gagnerais parce que c’est lui qui m’a attaqué. Maintenant que c’est dit, disparaissez, c’est votre dernière chance de vivre heureux dans votre monde de joie et de futilités. Moi, je suis la cour des grands, la corruption, l’ombre, et si ton ami met une autre fois son foulard dans mes affaires, il se peut que je « le prenne au sérieux ».

Il marque une petite pause, juste pour être certain de bien me glacer le sang.

– Profitez de votre enfance, pour ce qui en reste.
– Je viens justement d’avoir 18 ans, je suis prête à ce que tu me prennes au sérieux.
– Tant pis pour toi.

Il claque dans ses doigts et ses deux gardes du corps dégainent leur fusil en me toisant d’excitation.

La Noix avec Foulard réussit à se relever de peine et de misère…

– Ça suffit, laissez-la en dehors de ça…
– Bien sûr. De toute façon, elle n’a que cinq ans d’âge mental, conclut l’Arachide Avide.

Il claque à nouveau dans ses doigts.

– Adieu.

Puis il s’en va.

Comme ça…

Sec.

Indifférent.

Vide.

Apportant ses deux gorilles avec lui. Au revoir Gros Cube et Grand Tube.

Woah…

Woah !

Folio Mentol, où étais-tu pour nous protéger ?

Tu es réellement parti, tu m’as réellement abandonné…

La Noix avec Foulard s’effondre. Il n’en peut plus.

Quelqu’un se décide enfin à nous porter secours, courant vers nous avec ses talons hauts noirs et sa mine totalement défaite, comme si cette histoire l’avait personnellement touchée. C’est le cas, il s’agit de la Visse Perfectionniste, l’ancienne employée du tyran ! Je suis bien heureuse de la revoir.

Elle m’aide à relever mon ami héroïque et à le transporter sur un banc.

Une ambulance surgit. Je… je n’y avais même pas pensé. Je ne pense jamais à ce genre de « détail ».

La Visse sourit, rassurée :
– Ouf, ils ont fait vite !

C’est elle qui a appelé, je l’aime déjà. Je la veux dans ma vie POUR TOUJOURS.

Je me calme.

La Noix avec Foulard se déloge délicatement de nous. Il nous fait signe que ça va mieux et embarque dans l’ambulance de lui-même. Il me dit même qu’il faisait semblant d’être « K.O. » parce qu’il préparait une attaque-surprise. Son ego m’amuse, me charme, il se doit bien d’avoir un petit défaut mignon !

Avant de disparaître à son tour, il me dit, tout bas :
– La mission, c’était justement à propos de lui. J’allais tout t’avouer, il est temps que tu saches la vérité.

Il me sourit, comme pour cacher son inquiétude d’enfant face au poids de la fin du monde. J’embrasse son front, je le rassure comme je peux. Tout ira bien, je suis là maintenant, il ne sera plus seul en enfer.

La Noix avec Foulard me remercie et l’ambulance s’en va, pressée d’amener son patient à bon port.

Mon attention se porte à nouveau sur la haute couture de la Visse Perfectionniste :

– Es-tu revenue dans le coin pour une raison particulière ? Habites-tu près d’ici ? Aimes-tu la crème glacée ? M’as-tu pardonné ? Crois-tu qu’on pourrait DEVENIR DES AMIES ?
– Tu vas rire, mais j’ai oublié ma sacoche dans la boutique.

Effectivement, je ris, je ris aux éclats même… ce qui perturbe mon interlocutrice.

– C’était un sarcasme, je ne pensais pas que tu allais rire pour vrai.
– Oui, mais c’est drôle, cette histoire n’en finit plus !
– Tant mieux si le fait que mon patron m’ait frappé et qu’il ait électrocuté ton ami peut t’amuser…
– Ne fais pas cette tête, je vais aller la chercher, ta sacoche !

Son regard se remplit d’incompréhension.

– Tu es folle, pas après ce qui vient d’arriver !
– Oui, je suis peut-être un petit peu folle…

Je hausse les épaules et me dirige vers « Les petits plaisirs de la peau ».

Elle tente de me retenir :
– Arrête ! Je vais dire à mon père d’aller la chercher, je ne veux plus jamais y remettre les pieds !
– L’Arachide Avide doit être habitué que les gens lui obéissent, il a besoin d’une petite rebelle pour égayer sa vie !
– Il va te tuer !

Je plonge mes yeux dans les siens, un peu fatiguée, mais lumineuse :
– J’ai assez entendu le mot « tuer » pour aujourd’hui, il me fait de la peine.
– C’est vraiment ce qu’il va faire…

Une idée SUPER-MÉGA-T’SAIS-GENRE-YEAH me vient.

– Je sais, je t’aide pour ta sacoche et tu m’aides à trouver 100 $ !
– Heu ?
– C’est le défi qu’un ami m’a donné, j’ai une journée pour le réaliser.
– Il est déjà seize heures…
– Yeah, il me reste plein de jolies heures, hé hé HÉ !
– Tu es définitivement folle, conclut-elle (mais pas méchamment, du moins, je ne pense pas).
– Allons-y !

Je reprends ma marche vers la boutique… et elle me suit.

Génial, elle a du cran elle aussi !

Elle me fait penser à ma petite Tangerine Clandestine qui me manque affreusement. Elle doit se demander ce que je fais, rares sont les journées où je ne l’appelle pas ! Après ce genre de folies, je vais avoir besoin d’un gros câlin, peut-être même deux, ou trois, ou quarante milliards de trillions de…

Bon, je prends une bouffée d’air polluée de la ville et j’entre.

Je tombe face à face avec Folio Mentol.

Il est retenu par les deux gardes du corps de l’Arachide Avide, qui lui, regarde à travers un cadre de porte, prêt à retourner travailler comme si de rien n’était. Mon « Folio Mentol » lui lance des tonnes d’insultes, enragé noir, donnant un défi de taille aux gorilles qui sont sur le point de capituler.

L’effet de surprise, de rêve, de flottement, dans mon esprit d’amoureuse s’estompe peu à peu. J’entends enfin le discours de mon antihéros. Un discours qui me trouble profondément. Qui me paralyse.

– Si tu oses blesser l’Orange Étrange, J’ARRACHE TA MOUSTACHE POINTUE ET JE T’ÉTOUFFE AVEC ! C’est une perle encore vierge de l’imbécilité humaine, et si je dois finir en prison en me salissant les mains de ton sang d’égocentrique, je vais le faire, je n’ai plus rien à perdre ! L’Orange Étrange est ma protégée et JE SUIS BEAUCOUP PLUS DANGEREUX QUE TOI ! Toi tu es vide, terne, insignifiant, mais moi, mon amour va me faire faire des folies si tu oses l’appro…

Il finit par remarquer ma présence en se déchaînant pour se déprendre. Il s’arrête immédiatement.

– Toi…
– Folio Mentol…

Il s’assombrit à nouveau, son coeur se refermant, son corps se crispant, son regard me haïssant.

– Tu n’es plus avec ton amoureux ? qu’il me jette méchamment.

D’un mouvement incompréhensible, il se libère des gorilles et vient vers moi.

Il… vient… vers moi ?

Je dois parler, je dois lui dire !

Son regard me brûle comme de la braise.

– Il n’est pas mon…

Une sirène de police retentit, puis une autre. Le bâtiment est vite entouré.

Oups…

Folio Mentol sourit.

C’est la première fois que je le vois sourire sans la moindre nuance sarcastique ou ambiguë…

Dois-je m’inquiéter ?

À suivre dans le chapitre 6 :
Les yeux de la justice