[Être différente et vivre] Chapitre 4 : Les yeux perfectionnistes

Être différente et vivre

Chapitre 4
Les yeux perfectionnistes

Écrit par Dominic Fortin-Charland
2009

[…]

Ce n’est pas la première fois que quelqu’un me frappe. Je me suis endurcie avec l’âge, mais quand même, je n’ai jamais trouvé cette manière de s’exprimer particulièrement efficace. Elle est incomplète.

Je suis pour la liberté d’expression, sauf que là, c’est un manque d’expression, une communication à sens unique. Cette élégante employée de la boutique « Les petits plaisirs de la peau » manque-t-elle finalement de classe ? Je me suis même excusée sans trop savoir pourquoi, je suis comme ça…

Je pourrais peut-être la baptiser la « Cigale enragée »?

Non, il est encore trop tôt. Attendons de mieux la connaître. Peut-être qu’elle a juste trop de tensions sexuelles à mon égard ? Ce serait bien, la journée a été stressante, je ne dirais pas non !

Je lui ferais le bouche-à-bouche, elle me donne l’impression d’étouffer.

Elle veut me frapper une deuxième fois, mais Folio Mentol l’arrête sans la moindre difficulté, comme s’il avait fait ça toute sa vie !

« Bonjour, je suis Folio Mentol. Mon métier ? J’arrête les poings des autres avec des réflexes de ninja ! Je n’ai aucun mérite, je mange beaucoup d’oranges très fortes en fluides fortement vitaminés ».

Oh oui, j’ai hâte qu’il me mange ! Hé ! Hé ! Je me demande s’il me trouve jolie avec mon oeil au beurre noir. J’espère que c’est dans sa « palette de couleurs ». Je suis une petite ratonne coquine, je pourrais fouiller ses poubelles à la recherche de cette mystérieuse personne qui lui a brisé le coeur.

Concentration l’orange, concentration…

L’employée modèle rit de Folio Mentol avec la simple force de son visage qui prend des allures de dégoût snob digne d’un personnage cliché d’un film pour ados tout aussi cliché (et mauvais).

« Regardez-moi ! Regardez-moi ! Mon seul but dans ma petite vie d’étudiante au cerveau vierge, c’est de faire chier les gens que je considère plus faibles que mon moi-même de princesse décomplexée. »

« Oh, moi, c’est de sortir avec la plus belle chix de l’école pis de gagner le championnat de football ! »

« Moi, j’veux juste coucher avec toutes les filles de l’école pour pas mourir puceau ! »

Films abrutissants en vente partout…

Mon oeil fait mal ?

Ah oui, c’est vrai, la fille frustrée et mon héros adoré !

Folio Mentol ne semble pas dérangé par le dédain de la ténébreuse employée de l’Arachide Avide.

Touchée dans son ego démesuré, elle l’affronte avec éloquence :
– Laisse-moi tranquille sale pauvre où j’habite la police !
– Tu peux « habiter » la police tant que tu veux.
– Je voulais dire j’appelle, ça arrive à tout le monde de se tromper !

Folio Mentol s’approche d’elle, totalement glacial.

– Serais-tu un peu, comment dire, nerveuse ?
– Éloigne immédiatement ton visage de mort-vivant de mon mascara à 200 piastres !

Mon héros… mon antihéros ne fait que sourire avant de conclure, le regard fou :
– Si tu as une arme ou quelque chose, c’est le temps de t’en servir. Sinon déguerpis en vitesse !

Oh lala mon beau, ne lui fais pas trop peur quand même !

Je viens de voir toute la force de l’ennemie au buste bien remontée fondre en un instant. Sa peur n’a plus rien de subtil, Folio Mentol donnant l’impression d’être ce genre de personnes pour qui tout est possible ; même cette impensable option de juste tuer ceux qui l’embêtent un peu trop.

Il est temps que l’Orange Étrange la médiatrice s’en mêle !

J’avance d’un pas et les interromps :
– Et si on allait manger une crème glacée ?
– Une… crème glacée ? me demande-t-elle, la voix vacillante.
– Pendant qu’on la lécherait, tu pourrais m’expliquer « ce que je t’ai fait ».
– Tu ne lui as rien fait ! rétorque aussitôt Folio Mentol, dérangé par mon intervention.

La fille – qui n’a toujours pas de nom – revêtit son air fâché pour lui avouer mon « méfait » :
– C’est faux, c’est à cause d’elle si j’ai perdu mon emploi !

Mon chevalier servant ne réagit pas tout de suite, moi non plus, puis il bâille.

Il est d’une arrogance…

Je formule une réponse empreinte de diplomatie dans ma petite tête. Je suis trop lente, Folio Mentol en profite pour la gifler. Oui oui, vous avez bien lu, mon conseiller en orientation vient de frapper une fille qui est, pour ajouter à l’étrangeté de la situation, encore mineure. Je n’en reviens pas plus que vous.

Je me place entre les deux et sourit, prête à toute éventualité.

La fille pleure, traumatisée. Folio poursuit sa descente aux enfers :
– Te rends-tu compte que tu accuses la mauvaise personne et que ça fait de toi une petite conne ?

J’interviens :
– Folio Mentol, mon loulou, n’en sois pas offusqué, mais je vais régler cette histoire moi-même.
– Il n’y a rien à régler, tu n’as pas à t’excuser. Ne perds pas ton temps avec ce genre de personne !
– Je ne comptais pas m’excuser. Enfin, certes, je me suis déjà excusée, mais…
– N’aie pas de pitié pour elle, elle n’avait pas à te frapper.
– Toi de même.
– Pfff, c’est elle qui a commencé…
– Es-tu réellement à l’aise avec ce que tu viens de faire ?

Je n’aurais pas dû poser cette question. Il change du tout au tout, sombrant, s’impatientant.

– Je suis le reflet de la société, je ne fais que l’imiter et lui redonner ses cadeaux empoisonnés.
– Pourtant, je te donne plein d’amour et tu ne me réponds qu’à coups d’indifférence !

Touché coulé. Il s’assombrit, soupire puis s’en va.

– Je ne m’en mêle plus, bonne chance.

Je le retiens.

– Tu boudes ?
– Dépêche-toi de te débarrasser d’elle, je ne t’attendrai pas éternellement.

Tandis que l’adulte boude, j’accorde enfin de l’attention à la blessée :
– Est-ce que tu as mal ?
– Non, ça… ça va aller.
– Tu veux un câlin ?
– Heu… non.
– Je t’en pris, accepte… toute cette mascarade commence franchement à m’ennuyer.

Ma nouvelle amie (on va dire) reste silencieuse un instant, distante, tourmentée.

– Je suis désolée… marmonne-t-elle finalement dans un souffle de courage.
– Ne le sois pas. Explique-moi plutôt ce qui s’est passé.

Elle prend le temps de se calmer (ne serait-ce qu’un peu).

– Il m’a renvoyé parce que tu as fait l’imbécile dans son bureau.
– Je n’ai pas fait l’imbécile, j’ai tenté de créer une ouverture !
– En démolissant un écran d’ordinateur ?
– Oui ! que je lance bêtement, prise d’une bouffée d’enthousiasme.

La « Cigale un peu moins enragée » ne partage pas mon bonheur.

– Tu n’aurais pas dû, la moindre erreur le met très en colère ! ajoute-t-elle avec un petit rictus d’effroi.

Son visage… Elle a été frappée par l’Arachide Avide, puis par Folio Mentol.

Tout ça par ma faute. Je flatte délicatement sa joue.

J’ai enfin compris :
– Je vois, il t’a accusé de m’avoir amené dans son bureau…
– Exactement, j’aurais dû t’expulser de la boutique. Il paraît que c’était « mon » travail.

Elle tremble, elle panique.

– J’y tenais à ce travail, qu’est-ce que vont dire mes…

Elle s’arrête, se fermant, ne voulant pas exposer ce qu’elle considère comme étant des faiblesses.

Folio Mentol n’était finalement pas parti bien loin. Il me surprend à nouveau en prenant les devants.

– Est-ce qu’il y a quelque chose que tu ne fais pas pour faire plaisir à tes parents ? Ce travail n’était qu’une manière de leur prouver que tu es assez mûre et parfaite pour être l’employée d’un obsessif psychopathe tel l’Arachide Avide. Tu es du genre à t’en vouloir quand tu échappes un gaz parce que tu as peur que tes parents te jugent et cessent de t’aimer. CESSE IDIOTE ! Ce n’est pas cela vivre et j’offre de te gifler jusqu’à ce que tu te réveilles ! Tu te rends compte, tu as à présent 16 ans, et tu ne fais qu’être leur pantin ! Tu n’es pas peinée parce que tu tenais à ce travail, tu le détestais ce travail. Tu n’es qu’apeurée de rentrer chez toi pour annoncer ton échec à tes « maîtres ». Les gens comme toi me rendent malade, ces gens qui n’ont pas peur de démolir les autres à dose de petites peurs égoïstes !

Il est en feu le conseiller en je ne sais plus trop quoi, il la brûle carrément !

– Je… je…

Elle bégaye, respire difficilement.

Je la baptise enfin. Elle s’appelle désormais la « Visse Perfectionniste ».

Je la prends délicatement dans mes bras avec tout l’amour du monde. Elle fond en larmes sur moi et me serre excessivement fort. Elle est tellement tendue, je vois ses nœuds dans son cou. Ceux-ci ne datent pas d’hier, ses parents doivent lui en mettre beaucoup sur les épaules. La pression doit être horrible.

Obligée d’être performante, encore et encore, sans arrêt.

Elle cesse de pleurer et quitte mon corps de manière timide, désemparée, pressée :
– Écoute, désolée, il a raison, j’ai été stupide, je vous laisse tranquille !

Et elle s’en va comme ça, pouf, disparue comme par magie ?

– Attends, je vais t’aider à trouver un autre emploi ! que je lance avant qu’il ne soit trop tard.

Elle ne s’arrête pas. Je veux la rejoindre, mais, vous vous en doutez, Folio Mentol me retient.

– Avant de trouver un emploi pour les autres, trouves-en un pour toi.
– Je n’abandonnerai pas un matelot tombé à la mer !

Il hausse un sourcil et me répond, sceptique :
– Un matelot ?
– Que vas-tu encore trouver à redire ?

Il m’amuse. Je ris un peu, pas lui.

– Elle ne fait pas partie de ton équipage ! continue-t-il.
– Et toi, en fais-tu partie ?
– Non, se dépêche-t-il de me jeter en pleine face, sans délicatesse.
– Si chéri, tu en fais partie, ce n’est pas négociable.
– Non…
– Si… si… Le monde entier fait partie de mon équipage.

Pendant un instant, il n’y a plus de temps, plus d’impossibles. Il n’y a que moi et la vie ne faisant qu’un dans des draps de soie. À cet instant, j’ai envie de tous les prendre dans mes bras : l’Arachide Avide, la Visse Perfectionniste, Folio Mentol, mes parents, les plus grands criminels, les politiciens véreux, ma tante qui a tué mon oncle, le chien du voisin qui fait pipi sur ma fenêtre, le livreur de journaux qui m’espionne quand je change de petite culotte… À cet instant, tout me semble positif, c’est la vie, le vrai sens de la vie, l’apprentissage, le partage. C’est un jeu, un défi, c’est la vie qui me tend les bras !

Elle me demande de ne faire qu’un avec les gens qui la sauveront.

Je lui réponds oui sans hésiter.

La vie continuera quand même de me le demander. Elle a toujours peur que nous l’abandonnions. Elle a connu tant de désillusions et de violences, je l’idolâtre d’avoir tenu le coup.

Tous ces gens négatifs ne se rendent pas compte que nous aurions pu exploser de dix milliards de manières différentes et que nous détenons l’opportunité de nous en sortir dix milliards d’autres fois.

Oui, Folio Mentol, tout le monde fait partie du grand équipage de la vie.

Tu ouvres la bouche, prêt à détruire.

Je te souris, amoureuse, prête à boire tes paroles.

– Ton bateau n’est pas assez gros pour abriter tout le monde, il coulera.

Je lui souris quand même. S’il croit que je coulerai, c’est qu’il ne me connait pas.

De toute façon, advenant que je coule, suis-je censée m’en préoccuper ? Oh si tu savais comme je suis plus folle que tu le crois. Si tu savais ce qu’il y a au fond de moi, ce qui m’empêche justement de « couler ».

C’est plus qu’une simple histoire d’amour et de positivité. Je suis une coquine, j’ai mes secrets.

Tu as lu dans l’âme de la Visse Perfectionniste si facilement et pourtant, tu ne perces pas la mienne. Est-ce pour cela que tu t’intéresses à moi ? Tu veux comprendre d’où vient ma positivité.

Tu t’accroches à moi, tu es déstabilisé de ne pas pouvoir me détruire comme tu le fais avec le reste de l’humanité. Je te souhaite bonne chance, la seule chose qui peut m’arrêter, c’est d’en mourir.

Quoique, même à ce propos j’émets un léger doute…

Une voix douce et familière m’arrache de ma réflexion, c’est celle de la Noix avec Foulard. Je suis TERRIBLEMENT contente de revoir ! Je n’ai pas eu de nouvelles de lui depuis la remise des diplômes.

J’avais hâte de le serrer dans mes bras pour lui dire de ne jamais cesser d’être un superhéros ! Le monde a besoin de lui et il a besoin du monde, c’est une équation infaillible, Pythagore l’envie !

Coincé dans mes bras, mon ami sursaute presque en remarquant la présence du Folio Mentol.

– Oh, désolé, je ne voulais pas déranger votre conversation. Moi, c’est la Noix !
– La Noix « avec Foulard » ! que je précise immédiatement en le taquinant.
– Ce n’est rien, dit le conseiller, clairement désintéressé.

Malaise qui dure trop longtemps.

Le superhéros s’attaque au silence :
– Est-ce que je peux vous l’emprunter une petite seconde ? demande-t-il à mon « conseiller ».
– Non ?
– C’est que j’aurais besoin de ma « partenaire » pour régler « quelque chose » « d’urgent ».

Les guillemets de mon ami sont mystérieux, mais pas du tout subtils. Il se passe un truc, il veut qu’on revêtît nos costumes de superhéros pour accomplir une super mission ! J’ai hâte d’en savoir plus !

Heu…

Je ne saisis pas tout de suite, la Noix avec Foulard non plus, paralysé d’incompréhension. Le visage de Folio Mentol s’est refermé, le reste de son corps aussi. Il nous toise d’une haine telle que j’ai l’impression qu’il va nous tuer. J’en suis profondément déstabilisée. Est-ce la même personne ?

« PARTENAIRE »…

La Noix avec Foulard m’a appelé « partenaire » !

Oh non, Folio Mentol m’avait déjà prévenu ! Il a horreur des couples et là, il doit penser que mon ami et moi sommes… Voyons mon chou-fleur, le terme « partenaire » a plus d’une signification !

Il crispe les poings.

J’ai l’impression que le ciel s’obscurcit. J’étouffe, il ne m’étrangle pas (pas encore ?), mais j’étouffe.

La Noix avec Foulard se place devant moi, craintif, ne comprenant pas ce qui se passe. Le conseiller en orientation s’en va soudainement, en courant, fuyant sa propre rage.

Il laisse tomber un petit papier. Je le prends difficilement et le lis :

« Défi numéro 1 pour l’Orange Étrange :
Elle devra prouver qu’elle peut être sa propre entreprise en faisant 100 $ de profit en une journée. »

Un défi ?

Il… il a pris la peine d’inventer un plan pour moi.

Je me suis trompée. Folio Mentol m’avait cerné, il connaissait mon secret.

Il avait décidé de me sauver.

 

À suivre dans le chapitre 5
Les yeux héroïques