[Être différente et vivre] Chapitre 3 : Les yeux éteints

Être différente et vivre

Chapitre 3
Les yeux éteints

Écrit par Dominic Fortin-Charland
2009

[…]

J’entre dans la boutique de cosmétiques « Les petits plaisirs de la peau ».

Des femmes tout habillées pareilles me sourient toutes de la même façon (exagérée, de surcroit). Elles sont drôles d’un humour noir avec leur robe noire, leur soulier noir à talon haut pointu et leurs cheveux tout aussi noirs, tout lisses et plats comme s’ils faisaient de dodos, complètement morts sur leur tête.

Je n’ai rien contre ce style, rien excepté que ce n’est clairement pas le mien !

Devrais-je m’y conformer ?

Hé ! Hé !

Hi ! Hi !

Ho ! Ho…

Tant pis, un défi est un défi, un jeu est un jeu, un personnage est un personnage. J’ai toujours aimé faire du théâtre, être salarié ne devrait pas être si pénible. Oh, j’ai écrit au conditionnel…

Tant que la pièce ne s’éternise pas trop… je préfère quand même être moi-même !

Les odeurs de tous les produits de beauté mélangés accaparent mon peu d’attention. Il y en a tellement que je ne sais plus si c’est agréable ou si c’est « mal de tête » comme dirait mon ami le Peigne qui Saigne. Oui, il dit souvent que des trucs sont « mal de tête » et après, il pleure des heures durant.

Il est drôle, vraiment très drôle.

Ici, tout est propre, tout est beau, je ne vois pas une once de poussière ou de chaos. Les demoiselles sourient, elles sont toutes ouvertes, mais l’endroit sent mauvais, très mauvais. Tous ces parfums, est-ce réellement nécessaire ? Est-ce naturel, végétal, écologique, équitable ? Moi j’aime ce qui sent les fruits et les fleurs. Ici, tout semble chimique, synthétique, conçu avec plein de trucs louches cancérigènes.

À moins que ce soit fait avec plein de petits animaux mignons MORTS !

Je devrais m’enfuir et postuler dans une boutique de bandes dessinées…

Non, un défi est un défi.

Je demande à l’une des vendeuses, la plus mignonne selon mes goûts bien personnels, s’il m’est possible de rencontrer monsieur le gentil responsable. Certes, j’éprouve un certain malaise à l’idée que toute cette superficialité féminine ait été montée par un homme qui reste caché derrière son petit bureau.

L’art de capitaliser sur le dos d’une imagerie féminine totalement inventée.

BREF.

La vendeuse me dévisage automatiquement, comme si elle venait de comprendre qu’elle ne soutirera aucune vente de moi. Son sourire artificiel éteint, je l’imagine dans un film de cowboy, cigarette en bouche, proliférant deux trois sarcasmes avant de se faire baiser par le cheval et sa clique de poules…

Heu, non, je voulais dire, le type sur le cheval et sa… sa… sa… quoi ?

Je me suis égarée à un point tel que je n’ai pas entendu la mécanique réponse de cette beauté surmaquillée. Je lui demande de répéter et elle me toise immédiatement d’une haine sans fin. Elle obtempère sans la moindre délicatesse, plus fort, plus lentement, comme si j’étais la reine des folles.

J’ai envie de lui enlever le ballet qu’elle a dans le popotin, avec une pelleteuse ou une scie mécanique, juste pour la peur réveille sa petite conscience vis-à-vis de l’importance du respect et de la vie !

Ne me remerciez pas, j’aime aider mon prochain.

Oh, heu… voilà que je m’égare encore, je n’ai toujours pas entendu ses indications.

Décidément, ce genre d’endroit ne me fait pas.

Elle s’impatiente, m’attrape le bras, me fait traverser la pièce à la hâte et me jette dans un bureau totalement glauque qui empeste la sueur. J’ai l’impression de respirer des cadavres moisis depuis l’ère préhistorique (sans vouloir insulter les dinosaures, je les aime trop pour ça les dinosaures).

Je suppose que c’est ça le marketing, beau en apparence, laid à l’intérieur.

Moi, si j’avais une entreprise, ce serait beau partout, point d’exclamation. Oui, si j’avais une entreprise… L’idée me fait sourire. Quoique je souris tout le temps, ou presque, sans trop avoir besoin de raison.

La fille repart illico presto et me laisse seule en enfer.

J’ai presque peur…

QU’EST-CE QUE JE FAIS ICI ?

Suis-je à ce point curieuse ?

Un homme entre et il m’effraie déjà.

Il est grand, très mince, très fin, nez pointu, moustache pointue, veston pointu, tout en version glauque et pointue ! Je n’ai rien contre ce qui est pointu, mais du pointu dans ce genre-là, j’ai peur.

Cet homme me scrute comme s’il allait m’avaler tout cru sans prendre le temps de me digérer. Heureusement, il doit préférer la malnutrition (trop pressé, trop si, trop ça, trop blablabla) parce qu’il laisse mon petit corps d’orange tranquille. Il pose ses fesses pointues sur sa chaise oh combien pas ergonomique…. Pas face de trouver une chaise pour fesses pointues, que je suppose naïvement.

Bonjour le respect de son corps !

Fesses pointues…

Je dois me calmer, je tremble et mes pensées s’affolent dans le mauvais sens. Il pianote à son ordinateur. Il ne m’a même pas dit bonjour, moi qui lui fis un sourire incroyablement poli.

Hum, qu’est-ce qu’il fait ? L’écran en biais, je parviens à découvrir ses actions maléfiquement pointues. Il réorganise son emploi du temps ? Oui, c’est ça, il efface mon nom de son carnet de rendez-vous.

Heu…

Il saisit le combiné de son vieux téléphone à numéro :
– Bonjour. L’idiote que je devais rencontrer n’a pas daigné se présenter, voudriez-vous la remplacer ?

Je… je suis là. L’IDIOTE EST LÀ !

– Bien, n’oubliez pas votre lettre de recommandation.

Il raccroche et retourne se perdre dans les méandres de son ordinateur.

Je reste là un bon cinq minutes, à bouillir.

JE VEUX SORTIR D’ICI, mais mes jambes m’en empêchent. Le surréalisme de la situation m’en empêche. À quoi joue-t-il ? Pourquoi me traite-t-il comme ça ? Je suis gentille, toute coquine !

Monsieur pointu ajoute d’un ton vide, comme si c’était anodin :
– Pars, je ne veux pas de gens comme toi.

De… gens comme moi ? Je suis quoi moi ?

Il aperçoit une cenne noire par terre et la ramasse immédiatement, instinctivement, comme si je n’étais déjà plus là. La pièce à présent entre ses longs doigts pointus, ses yeux s’animent pour la première fois.

Cet homme, je le baptise l’Arachide Avide.

Je l’ajoute sur ma « liste orangée », il réentendra parler de moi.

Personne ne croise la vie de l’Orange Étrange sans…

– Partiras-tu par toi-même ou dois-je appeler la sécurité ?

Je ne sais pas quoi lui répondre, je ne sais plus quoi lui dire. Je ne lui permettrai pas de m’atteindre de la sorte, je resterai forte et confiante, je suis l’Orange Étrange, toujours positive et admirative !

Cet homme POINTU doit bien posséder quelque chose de beau à contempler : des qualités, un petit jardin secret, une famille, des amis, des passions, un goût pour la vie ! Me concentrer sur le positif, le positif, admirer, sourire, ne pas juger, admirer, sourire, aimer, admirer, sourire, écouter…

Pourquoi ouvre-t-il son tiroir pour en sortir une tapette à mouches ? Il n’y a pas de moustiques ici, c’est… ah, oui, bien sûr, c’est pour moi. C’est absurde et pathétique à la fois. Ses coups sur mon minois sont dépourvus de toute énergie ; il ne les donne que pour m’énerver, que pour m’humilier un peu plus.

Je ris même un peu, nerveusement, mais je ris quand même.
Il tique. Il n’aime définitivement pas ma « petite folie ».

– Tu trouves cela drolatique ? Es-tu à ce point idiote ?
– J’essaie de vous comprendre.
– Retourne faire la rue et te droguer ! Ici c’est un établissement propre et respectable.
– Non.
– Non ?
– Votre établissement pue, j’aurais quelques conseils à vous donner !

Il me gifle si fort que j’en tombe par terre. L’arachide devient une tomate. La rage lui sort par tous les orifices, j’ai même l’impression qu’il se fait un peu dans la culotte. Je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie, j’ai l’impression qu’il va me ruer de coups. Ce n’est plus du théâtre, ce n’est plus du tout amusant !

Je me force quand même à sourire.

Il ne comprend pas, se rassoit et tourne sa chaise dos à moi tandis que je me relève, plus souriante que jamais, illuminée. Il est faux de croire que je me laisserai faire, que je suis une petite orange fragile.

C’est un défi, oui, un défi. Cet homme a besoin de moi, il a besoin que je le déstabilise, que je le sorte de son quotidien sans humanité, de ce cercle vicieux de contrôle par la peur et l’indifférence.

J’attrape son écran d’ordinateur et le jette par terre. L’effet de surprise est immense. L’Arachide Avide est totalement déboussolé, déconnecté. Il en oublie pendant un instant d’être terne ou frustré.

Quelque chose se brise en lui, une barrière, comme si au-delà de son masque de gris, il ressentait le besoin de voir cet écran voler en éclats. Il m’observe, ébranlé, toute à moi, l’expression figée entre le choc et l’émotion. Je dois profiter de cette ouverture qui ne reviendra peut-être jamais.

Je lui dis, avec force et douceur :
– Votre présent n’a aucun sens, je vous aiderai à retrouver vos couleurs.

Il me fixe, ébahi. Il essaie de parler, mais n’y arrive pas, retenu par toutes ses années d’amertume. Je veux le prendre dans mes bras, m’assurer que cette fissure dans son masque ne se colmatera jamais.

La sécurité surgit et m’attrape sans aucune retenue.

Je regarde une dernière fois l’Arachide. Lui de même. Quelque chose nous lie.

Je finis propulsée sur le trottoir par deux hommes baraqués prêts à tout pour accomplir leur devoir.

Quand je relève ma petite tête de linotte, j’y vois Folio Mentol qui me tend la main. Je ne suis pas surprise de le voir, il devait déjà savoir ce qui se passerait et qu’il allait devoir me « ramasser ».

Ne te réjouis pas trop vite, tu n’as pas gagné monsieur le conseiller en orientation pessimiste. J’ai presque touché le coeur de l’Arachide Avide et en plus, j’en ressors plus motivée que jamais !

Je me trompe, Folio n’a pas l’air satisfait, il n’est qu’inquiet.

– Cet homme est dangereux. Je ne sais pas ce que tu as fait, mais ne le refais plus jamais.
– Et si j’aime ce qui est dangereux ? lui répondis-je d’un ton un peu trop coquin pour rien.
– Dans ce cas, attrape ma main, j’ai énormément de choses à te montrer.

Je me relève sans lui, le défiant du regard avec un certain amusement.

Je me plais à le contredire :
– Cet homme, l’Arachide Avide, je fais la promesse qu’il deviendra mon ami !
– Cet homme est en train de rédiger une plainte contre toi. Il te détruira si tu ne disparais pas de sa vie.
– Je suis sûre que non.
– Il a…

Folio Mentol s’arrête, retenant une tristesse qui me pénètre et détruit chaque petite parcelle de mon enthousiasme. Cette tristesse… je n’ai jamais rien aperçu de tel. Le deuil d’un véritable amour.

Il se calme, ne voulant pas m’en montrer davantage, se contentant de ce résumé :
– Je sais de quoi je parle. Cette « arachide » a fait du tort à une personne qui m’était chère.

Qui « m’était » chère… Je n’aime pas cet imparfait.

– Tu viens d’entrer dans la vraie vie, continue-t-il avec un soupçon de pitié dans la voix. Tu en deviendras amère, tu te trouveras un travail « pas trop moche » et tu passeras le reste de tes jours à te demander ce qu’aurait pu être ta vie si tu avais osé les détruire avant qu’ils ne s’en donnent à coeur joie.

Tu te trompes Folio Mentol, il est possible de s’ouvrir eux autres sans se faner et je le prouverai ! Écoute-moi attentivement, accorde-moi le bénéfice du doute, laisse tes pépins éclore en moi, suis mes aventures, savoure-moi autant que tu le voudras et peu à peu, je te réconforterai, je te guérirai.

Cette lumière, je la crée pour toi, pour l’Arachide Avide, pour tout le monde !

La fille…

La fille du comptoir de tout à l’heure – que je devrais baptiser puisque j’ai l’impression que je la reverrai souvent – sort à l’extérieur avec une marque de main pointue sur le visage et une cigarette dans la bouche. Je repense au cheval, mais ce n’est plus le temps de rire. L’Arachide Avide l’a-t-il frappé ?

Elle contrôle ses émotions comme si elle allait exploser en larmes d’une seconde à l’autre.

Non, cette fille ne sait plus pleurer… je crains le pire.

Elle m’agrippe et me pousse violemment contre le mur sans me lâcher, m’empêchant de partir.

– Toi, tout ça, c’est de ta faute ! qu’elle me jette en me menaçant de son poing.
– Je m’excuse ! Raconte-moi, je ne…

Et vlan, coup de poing sur l’oeil.

À présent, moi aussi je porterai du noir, tel un raton laveur, mais en moins joli.

 

À suivre dans le chapitre 4 :
Les yeux perfectionnistes