[Être différente et vivre] Chapitre 2 : Les yeux illimités

Être différente et vivre

Chapitre 2
Les yeux illimités

Écrit par Dominic Fortin-Charland
2009

[…]

Aujourd’hui, je rencontre pour la première fois le conseiller en orientation. J’ai toujours été réticente à l’idée que d’autres êtres vivants non identifiés ou pire, des tests, me disent ce que « moi » j’ai envie de faire – parce que je le sais -, mais bon, j’ai entendu des choses « intéressantes » sur cet individu.

Il paraît qu’il est « spécial », qu’il n’est pas « comme les autres ».

C’est très guillemet tout ça, juste assez pour que j’assouvisse mon insatiable curiosité ! Hé ! Hé !

Ce spécialiste de la carrière et de l’avenir, il dit se nommer Folio Mentol. En fait, il se surnomme ainsi et c’est peut-être l’une des seules personnes que je ne vais pas rebaptiser dans ce récit. Vous allez bien vite comprendre pourquoi, surtout que je viens à l’instant de passer la porte de son bureau.

Je l’observe en salivant, cet homme est très « présent ». J’en ressens immédiatement des frissons.

Qui est-il ?

Il est torse nu, cheveux bleus et longs couleur azur, yeux rouge profond – pourtant les lentilles de contact teintées ne sont pas à la mode dans mon petit village -, énorme sourire sur les lèvres, comme si toute la puissance de l’univers l’animait. Il tremblote même un peu, n’étant certainement pas capable de physiquement canaliser l’effroyable flot d’énergie qu’émane l’intensité de son amour et de ses réflexions.

Il m’observe à son tour, l’air satisfait.

– Jolie tenue, qu’il me dit avant même de m’avoir salué.

C’est… c’est la première fois qu’on me complimente sur ma tenue. Cette fameuse tenue tout orange que j’ai cousue moi-même. Certes, elle se veut assez provocante, mais je l’aime tellement !

Je suis une petite orange toute fraîche. J’ai des petits cheveux courts orange, une petite jupe orange et bientôt, moi aussi j’aurai des lentilles teintées ! Et devinez quoi ? Oui oui, elles seront oranges !

J’aime le orange, les hôpitaux devraient être orange, les grands-mères qui y habitent aussi.

Mais là, je m’égare… je suis confuse, je rougis, je transpire, c’est amusant.

– Tu veux t’asseoir ou tu préfères t’évanouir et te casser le cou ? continue-t-il, plus obscur, impatient.

Je ne réponds pas tout de suite, étonnée par sa question.

– Parce que moi, je trouverais ça drôle qu’une cliente meurt dans mon bureau. En fait, je…

Ce « Folio Mentol » s’arrête, comme s’il venait de se souvenir qu’un intervenant, ça ne souhaite pas qu’une tierce personne se casse le cou. C’est dommage, j’aurais bien aimé qu’il continue, il a l’air drôle.

Bref, je m’assois et lui souris.

Je répondrais oui tout de suite s’il daignait faire les premiers pas pour me faire l’amour. Tout mon corps est en ébullition ! Je suis la petite dévergondée, je suis la petite folle et j’aime ça comme ça.

Monsieur a d’autres intentions, il souhaite « m’aider ». Il parcourt le dossier qui gît devant lui.

– 18 ans depuis quatre jours, marmonne-t-il, désabusé.
– C’est exact !
– Célibataire ?
– Pourquoi me demandez-vous ça ?
– Je n’ai que 28 ans.

Je souris bêtement, lui moins.
– Et si on se faisait des câlins ? que je lui lance précocement, n’étant pas adepte de préliminaires.

Le conseiller laisse jaillir un rire complètement fou.

Il est drôle… d’une manière « un peu » déplacée, mais il est drôle.

Il s’arrête sec pour me dévisager d’une haine qui me tétanise sur place.

– Je n’ai que 28 ans, donc je te prie d’éviter de me vouvoyer.
– Mais pourquoi m’avoir demandé si j’étais célibataire ? que je lui demande, chavirée.
– Je n’aime pas l’amour. Si tu m’avais répondu non, je serais devenu amer en m’assurant de t’orienter dans la pire direction qui soit. Dis-toi que tu as passé le premier test en tentant grossièrement de me draguer comme le ferait une célibataire habituée aux histoires de passion sans lendemain.

Il n’a rien compris, mais je le laisse parler…

– La passion reste mieux que l’amour. N’importe quoi reste mieux que l’amour. Bref, je t’aiderai du mieux que je peux, du moins jusqu’à ce que tu me parles d’un garçon et que je te jette en bas d’un…
– Ou d’une fille…
– Peu importe.
– Je suis bisexuel.
– Tant mieux pour toi, moi je suis asexuel, ALORS PASSONS À CE QUI T’AMÈNE ICI !

Il se lève d’un bond, s’approche de moi et pénètre mon regard du sien.

– Monsieur ?
– Toi…

Son front se plisse comme s’il était en concentration plus qu’intense. Il est chou !

– Toi, tu vas devenir… Tu vas…

J’aperçois un léger sourire en coin malicieux. Il s’éloigne théâtralement en me tournant le dos.

– Tu n’as pas besoin de moi, va-t’en ! finit-il par dire d’une voix distante, glaciale.

Mon coeur arrête de battre.

Je tente maladroitement de raisonner ce vil polisson qui me sert d’hôte :
– Puis-je… puis-je quand même revenir ?
– Pourquoi ?
– Parce que vous êtes… « différent ».
– Je suis une âme en peine, ça n’a rien de « différent » ou d’exotique, je suis juste rabat-joie.

Il reste dos à moi, froid, dur, triste.

Tant pis, il va goûter à l’enthousiasme de l’Orange Étrange !

– Parfait, je reviendrai demain à la même heure.
– J’ai un horaire chargé.
– Même si je reviens avec une tenue encore plus jolie ?
– Me prenez-vous pour un pervers ?
– J’ai 18 ans, tu peux me tutoyer.

Ma réplique dite d’un ton langoureux ne trouve aucune réponse… Je déteste les silences.

Inutile de rester plus longtemps, laissons-le mijoter sur une sortie-choc !

C’est à cet instant, quand je foule la sortie, qu’il se retourne enfin vers moi.

– Je ne te donnerai qu’un seul conseil : fuis, fuis tes parents, fuis-moi, fuis tous ceux que tu aimes.
– Ah ?
– Le monde des adultes te tuera.
– C’est faux, je prouverai qu’il peut être amusant !

Il me tend un papier, une annonce pour un emploi.

– Va à ce rendez-vous et tu redescendras vite sur Terre.

Nos regards se croisent à nouveau.

Je me serais attendu à ressentir des papillons, à m’envoler. Absolument pas. J’ai beau être toute mouillée et n’attendre que son dard sur ma petite fleur, lui ne ressent rien de sexuel à mon égard. Il m’envoie plutôt un message très puissant, un message qui me touche profondément : « Sauve-moi ! »

J’ai envie de lui répondre de ne pas s’en faire, que j’ai compris, que je le guérirai. Mais le guérir de quoi exactement ? Qu’est-ce qui t’a donné cette profondeur, ce ton sarcastique, qu’est-ce qui t’a détruit ?

L’amour…

Je regarde l’annonce qu’il m’a donnée, une entrevue chez « Les petits plaisirs de la peau ».

J’accepte le défi. Je lui prouverai qu’il a tort, c’est la seule manière de… Je vois, « Folio Mentol » avait compris depuis le début que la seule manière de me faire aller à cette entrevue était d’orchestrer cette mise en scène totalement délirante à dose de psychologie inversée. Cet homme est fort, il a réussi là où tout le monde a échoué : convaincre l’Orange Étrange de postuler pour un emploi de caissière.

Je me dis que ça peut être amusant, temporairement, s’ils me donnent un petit chapeau.

Sans petit chapeau, ce sera non !

Dans les yeux de Folio Mentol, je vois l’humanité tout entière mise à nue.

Il me donne envie de devenir conseillère en orientation… Si seulement je n’étais pas allergique aux cours, aux examens, à cette manière qu’ils ont de rendre l’apprentissage stérile et impersonnel.

Trêve de réflexion, je réussirai son défi et je reviendrai le contempler.

En route vers l’aventure, il est temps pour l’Orange Étrange d’essayer une nouvelle saveur !

Miam ! Miam !

Entreprise capitaliste, attends-moi, j’arrive ! Au secours. J’ai déjà envie de pleurer.

À suivre dans le chapitre 3 :
Les yeux éteints.