[Être différente et vivre] Chapitre 1 : Les yeux étranges

Être différente et vivre

Chapitre 1
Les yeux étranges

Écrit par Dominic Fortin-Charland
2009

[…] 

Je suis à la remise des diplômes, dans ce lieu terne et limité qui fut autrefois mon école.

Je regarde les finissants serrer un par un la main du directeur moustachu en recevant leur dû. J’ai l’impression de me fossiliser sur place. Je peine à étouffer un petit pincement au coeur.

Je suis fière d’eux, mais ça me coupe l’appétit (ce qui relève pratiquement du domaine de l’impossible). Mes amis sourient pour cette attestation qui m’est totalement étrangère…

Je ne comprends pas. Ce bout de papier ne fait que prouver un manque d’originalité, d’audace ! « Félicitation, vous êtes apte à suivre le troupeau »! Vite, vite, soumettons-nous à la masse, à quatre pattes, bien dociles, pour apprendre n’importe comment plein de matières décalées de la vraie vie !

Où se cachent les cours de cuisine, d’écologie, de participation citoyenne, d’entrepreneuriat, de politique, d’intimité, de sourires et d’analyse des médias et de leur flagrante désinformation ?

Pourquoi apprenons-nous sans cesse les mêmes genres littéraires, de manière aussi fermée, conditionnée ? La poésie doit-elle toujours rimer et le théâtre rester théorique ? Sans parler de son petit frère, la scénarisation, qu’aucun professeur de français ne mentionnera jamais, oh, ça, non !

Ce serait tabou ! La scénarisation est bien trop centrée sur le dialogue et la communication. Or, tout le monde sait que c’est mal de parler, que c’est marginal, que ça fait peur aux adultes !

Chut, TAISEZ-VOUS !

Vous risqueriez de réveiller leurs couleurs endormies, de blesser leur gris, oh vils enfants sauvages !

Bref d’ironie, l’école cherche-t-elle à nous noyer sous la honte vis-à-vis de nous-mêmes, de notre personnalité, de notre forme d’intelligence prédominante ? Cherche-t-elle à fustiger nos besoins bel et bien différents, spécifiques, loin de leur carcan, de leur moule à étudiants identiques et numérotés ?

Même en éducation physique, vlan, toujours les mêmes sports de plus en plus balisés, de plus en plus inaccessibles au moins cool et bien portants ! Puis… BANG ! SCRACTH ! PAFF ! Meurtre prémédité des jeux comme celui du loup et de l’illustre ballon quilles, deux jeux que J’ADORAIS !

Voici ma théorie : derrière son grand bureau de grande incomprise, la commission scolaire cherche à nous dégoûter du sport pour qu’on n’en refasse plus jamais ! Même chose pour les mathématiques… une matière que j’aurais pu aimer si un de mes profs avait été capable de répondre à la question :

« À quoi ça sert les maths fortes ? »

Jamais je n’eus de réponse ! Absolument jamais !

« Pour aller à l’Université ! » ne comptant pas…

Ce n’est qu’en quittant l’école que j’ai compris son sens, son travail sur la logique, sur notre joli cerveau en quête d’aventures et de diversité ! MAIS, le jeu, vous sous-estimez tellement le pouvoir du jeu !

Les mathématiques s’apprennent mieux armées du pouvoir du ludisme, même chose pour la science !

Si vous ne pouvez expliquer l’utilité de ce que vous enseignez, laissez-nous au moins apprivoiser la matière à notre manière ! Vous voulez des élèves zombies ou des élèves en bonne santé, VIVANTS ?

Au moins, si on doit se taire pour vous écouter des heures durant, parlez-nous avec passion !

Bon, bon, je me calme…

Je me trompe de combat, cet aparté n’est pas ce qui me tracasse… du moins, pas dans l’immédiat.

Maintenant que mes savoureux amis ont terminé leur étude secondaire, qu’ils entrent dans l’âge adulte, que feront-ils ? Suivront-ils la voix de la confiance ou celle de la vilaine peur pas gentille ?

Tergiverseront-ils vers un domaine à la paye assurée ou écouteront-ils le chemin de leur cœur ?

Mes amis oseront-ils être eux-mêmes ou se résigneront-ils à suivre le plan B ?

J’ai très peur, je crois en chacun d’eux et j’espère sincèrement qu’ils n’abandonneront pas ! Moi, je n’abandonnerai jamais, J-A-M-A-I-S ! Même si je dois finir toute nue dans la rue ou en mourir…

Oh, et si je commençais par vous les présenter ?

Le premier joyeux luron à braver l’estrade pour saisir son diplôme, je l’appelle le Bleuet Muet !

Ce taquin pourrait carrément tout faire s’il le voulait, il est un véritable ovni ! Le prodige ne parle pas et je suspecte que ce soit par choix ; son regard lui suffit à s’exprimer mieux que quiconque. D’un seul battement de cil, il peut faire valoir son opinion, nous consoler, nous confronter ou même, nous séduire.

Il est soit un extraterrestre, soit un robot humanoïde au coeur d’or ! J’en suis presque certaine !

Il N’ARRÊTE JAMAIS !

Durant l’année, le Bleuet a été responsable du journal étudiant, du club d’échecs, de celui de littérature, du regroupement des fanatiques d’aérospatiale (c’est louche) et d’une convention sur la mala machin truc, l’étude des mollusques (clairement un leurre lui servant à rencontrer ses semblables). Je le soupçonne également d’être un ninja à la solde des anges, mais ça, ce n’est qu’une théorie…

S’il s’écoute, le Bleuet Muet deviendra président de l’hyperespace (avec une petite couronne en papier mâché), mais je sais qu’il doute de lui. C’est un être renfermé, discret, hésitant… Pourtant, il en fait tellement avec de simples regards, imaginez ce qu’il accomplirait s’il utilisait son corps tout entier !

Je frétille seulement à y penser… Je ne sais pas si je l’aime, je ne sais pas s’il m’aime, mais une chose est sûre, pour toujours, le bleuet sera le fruit le plus savoureux de l’univers (et des boisés brûlés) !

Je passe au suivant avant de m’égarer !

Le deuxième monte sur l’estrade d’un pas plus timide, à reculons. Il s’agit du Hareng Marrant qui a immigré chez nous depuis quatre mois et qui garde des séquelles « d’ailleurs ». Mystérieux, il aime chanter sa peine et sa solitude, les cheveux bohèmes, le teint basané, les yeux perdus dans le passé…

Le Hareng a toujours détesté le regard des autres, il lui rappelle sans cesse sa « malformation » ; il a trois nageoires au lieu de deux, ce que je trouve terriblement chou, mais pas lui ! Parmi nous, il se sent comme un poisson en conserve dans un monde de fruits et légumes bios, il se sent « différent ».

Pourtant, moi je trouve qu’il sent bon !

De toute façon, qui a-t-il de mal à être différent ? Mes yeux orange adorent ça ! Hi ! Hi

Si le Hareng Marrant s’accepte comme il est, il deviendra une star de la chanson qui passera plein de messages autant par l’humour que le drame ! Ce poisson sait nager dans l’art de la comédie dramatique, de la chute, il peut faire rire et pleurer à l’aide d’une unique phrase, tel un robot culinaire d’émotions !

Un éternel romantique !

Dernièrement, un peu moins marrant, il pense arrêter la musique, retourner dans son pays et reprendre le commerce de son père. L’idée le rend malheureux. Le Hareng Moins Marrant dit que tenter de vivre de ses chansons, ce serait comme jouer à la roulette russe six fois de suite avec soi-même.

Je l’ai frappé, il n’avait pas à dire ça.

C’est tellement faux que bang, je le boude et je passe au suivant !

Le troisième à recevoir son diplôme, c’est mon ami d’enfance, la Noix avec Foulard !

Il ne faut jamais oublier de préciser « avec Foulard », c’est très très TRÈS important !

Il ne s’en sépare jamais ! Il le porte même pour dormir, s’en servant comme doudou anti-cauchemars et démons apocalyptiques ! Ce foulard lui confère des pouvoirs, de la force, des… oh non, j’en ai trop dit !

La véritable utilité de ce foulard doit rester top secrète… mystère, suspense, intrigue, fruit à coque !

Chuuuuuuuut !

Tais-toi vilaine Orange !

Non non, il ne sert pas à cacher les crottes de nez ! Ni à protéger les autres de leur propre allergie !

Allergie… Noix… Hi ! Hi ! Hi !

Bon, d’accord, je vais vous le dire pour me faire pardonner de cette « blague à la noix » (j’ai confiance en vous, vous ne devrez le répéter à personne) ! Ce foulard est si long que lorsque la Noix l’envoie fièrement derrière sa nuque, il se transforme en… roulement de tambour… cape de superhéros !

Oh, d’ailleurs, j’aurais dû débuter par là ! C’est ce qu’il est, un superhéros ! Un vrai de vrai !

Si si, juré craché !

Un justicier autant à l’école que partout où il passe ! Même que nous patrouillons, parfois…

Zip. Je ne dis plus rien, secret d’amis d’enfance.

La Noix avec Foulard marche en direction du directeur.

C’est la première fois de ma vie que je le vois aussi nerveux et pourtant, je le connais autant que je me connais (sinon plus). Je sais qu’il pense à son avenir, que comme moi, il ne veut pas vieillir.

Monsieur Noix voudrait perpétuer son rôle d’ange gardien de l’école ! Il voudrait continuer d’intervenir auprès des autres, et ce, sans protocole à suivre ! Il réfléchit aux métiers de travailleur social, de psychologue, de policier, de pompier, mais ces idées lui laissent un goût amer ; il tient à sa liberté.

Disons que le superhéros a ses raisons de ne pas aimer le léger manque d’humanité du système actuel…

Pour l’instant, je sais que son foulard et lui bouillent d’envie de quitter la cérémonie ! Je sais qu’ils rêvent tous deux d’oublier qu’ils ont d’autres responsabilités que celle de sauver le monde !

C’est une gentille noix. Il veut aider les autres sans se soucier de l’argent ! De toute façon, détestant la surconsommation, mon super ami n’a besoin que du minimum pour être heureux : à manger, à boire et quelques bandes dessinées pour alimenter ses rêves et son éventail de répliques héroïques !

La Noix avec Foulard redescend les escaliers et c’est au tour de mon quatrième et avant-dernier ami « intime » de faire son apparition ! Tout le monde se tait instantanément, retenant leur souffle. Même le « bien trop chic » directeur semble mal à l’aise, ne sachant pas ce qu’il doit dire ou faire, figé.

Finalement, il tend le diplôme mécaniquement et mon sombre ami, le Peigne qui Saigne, le prend. Il redescend ensuite sans l’ombre d’un sourire, les yeux plein d’eau, perdu dans sa mélancolie.

Je l’aime bien, il est drôle ! Il pleure tout le temps et en plus, il ne rit jamais de mes blagues.

Son projet d’avenir, c’est de mourir.

Ambitieux, n’est-ce pas ?

Certaines personnes disent que si le Peigne qui Saigne n’a pas encore passé à l’acte, ça veut dire qu’il ne le fera jamais. C’est carrément stupide. Je n’en reviens pas de l’incompréhension et des préjugés qui entourent le suicide. Comme s’il s’agissait de faiblesse, ou pire, d’un besoin d’attirer l’attention !

NON, ABSOLUMENT PAS ! Les pépins, chaque organisme vivant en a.

Oui oui, je vous le dis !

Les pépins des peignes sont juste plus subtils, plus difficiles à saisir, comme des poux en plus sournois.

Ils demandent plus de temps !

Du temps…

Je l’ai recueilli sous ma pelure d’orange voilà maintenant trois ans…

Trois ans sans sourire.

J’espère tout de même que m’avoir à ses côtés lui offre le support dont il a besoin pour chaque matin se convaincre de survivre à une autre journée. Une béquille jusqu’à ce qu’il puisse à nouveau rêver.

Chaque jour je lui parle, je lui murmure des mots doux…

Mon amour aussi.

Mon amour…

L’exception à la règle…

La Tangerine Clandestine, le dernier membre de ma petite compagnie d’arcs-en-ciel atomiques.

Elle et moi ne formons pas réellement un couple, mais nous nous chérissons et je ne me lasse pas de la savourer. C’est une enragée, une éternelle critique violemment mignonne… peu de gens la comprennent.

Ma douce moitié agrume voudrait créer sa petite librairie et ne jamais cesser de lire de nouveaux livres ! Se sentant coincée dans une personnalité terre à terre qu’elle se croit obligée de revêtir, elle a toujours aimé laisser voyager son imaginaire ! Je pense qu’inconsciemment, la Tangerine croit que ses proches l’aimeraient moins si elle existait un peu plus ou devenait un peu moins « dévouée ».

Nonobstant (mais quel drôle de mot ce « nonobstant », il fallait que je l’utilise au moins une fois), hésitante, elle a décidé de faire un compromis avec la vie en accomplissant « à moitié » ce qu’elle aime.

Elle part « ailleurs » étudier la littérature, elle s’enfuit d’innombrables années pour analyser des milliers de livres qu’elle ne choisira pas elle-même. Elle grogne déjà un peu, pas trop trop sûre d’elle…

Mais bon, ma petite clandestine se console en se disant qu’au bout de cette épopée, elle deviendra professeure ! Certes, il ne s’agit pas de l’emploi de ses rêves, mais elle ne déteste pas l’idée.

Je m’entête quand même et j’élabore son projet de librairie en tentant de lui montrer que c’est possible.

C’est mon mot d’ordre, « c’est possible ». Avec moi, tout est possible ! Tout tout tout je vous dis !

Je suis l’Orange Étrange, je suis libre, je peux tout faire et… et… euh… je suis fraîche ?

Gloire aux pulpes !

Ma perspective d’avenir, c’est justement les possibilités : goûter la vie, goûter les gens, goûter toutes les saveurs qui existent… et celles qui n’existent pas… OUI, surtout celles qui n’existent pas encore !

Dommage que la vie soit si courte… je vais devoir trouver un moyen de la rendre éternelle !

Je ne veux pas jouer à l’humaine.

Je suis un fruit, un fruit qui retourne seule chez elle pendant que ses amis sont allés je ne sais où pour je ne sais quelle raison. Je n’ai pas suivi lors de la cérémonie, trop perdue dans mes pensées. Je suppose qu’ils sont allés remplir des papiers : il faut toujours qu’il y ait « des papiers » !

Nous sommes des formalités.

Je n’ai pas envie d’attendre leur retour. C’est rare, mais ma déprimette ne passe pas.

Je marche jusque chez moi…

J’arrive chez moi…

Ça pue, je sens l’odeur de cigarette… ce n’est plus chez moi.

Mes parents sont là, chez eux.

Ils me disent salut, je leur réponds. Ils voient tout de suite que je suis soucieuse, mais ne changent pas leur plan. Mes parents ont prévu me dire quelque chose de lourd et rébarbatif. Mon zeste me l’a dit !

J’ai tout de suite peur que quelqu’un soit mort, je déteste la mort (et j’espère que c’est réciproque) !

La vie a été conçue pour vivre, pas pour mourir ! Je ne comprends rien à ce genre de concept ! Je veux bien croire qu’une orange morte, ça crée des pépins qui créent d’autres oranges, mais… je refuse !

Mon père me sort vite de mes extrapolations avec sa voix habituelle (raide et pleine de reproches) :
– Tu n’aurais pas voulu être avec eux aujourd’hui ?
– J’étais avec eux.
– Non, tu ne l’étais pas, tranche-t-il, impatient.

Léger silence.

Mon père soupire, s’allume une cigarette toute neuve, puis continue :
– Maintenant que tes amis ont fini, ils vont continuer leur vie aux quatre coins du globe pendant que toi, tu vas rester ici, toute seule, pour faire « je ne sais trop quoi » ! Le sais-tu au moins ce que tu vas faire ?
– Vivre ?

J’ai la réplique facile avec mon père, ou plutôt, j’ai l’habitude.

Lui aussi :
– Non, tu vas gâcher ta vie !
– Tu ne pourras pas rester éternellement ici ! ajoute ma mère, se décidant enfin à parler.

Ma mère ne l’approuve pas souvent, mais quand elle le fait, ça me fend le cœur.

– Je sais, que je conclus simplement, voulant mettre un terme à la discussion.
– Ta mère et moi, on a décidé de t’offrir trois possibilités, poursuit quand même mon père.

Je vous épargne les détails de cette longue discussion remplie de conditions, de « si tu » et « d’argent, d’argent, encore d’argent » ! En réalité, j’ai deux choix : à moins de terminer mes études, je dois quitter la maison. J’aurais aimé rester encore un peu, le temps de peaufiner mes petits talents artistiques et de réfléchir à ce projet d’entreprise qui réunirait tous mes amis. Cette possibilité n’existe pas…

Pour eux, il n’y a que trois chemins possibles : terminer mes cours à distance en leur montrant mon avancée chaque semaine ; retourner à l’école suivre des cours aux adultes à temps plein ; ou encore, trouver un appartement et devenir indépendante financièrement en me trouvant un travail salarié.

Au final, peu importe la décision, il me restera bien peu de temps pour bâtir ma propre voie.

Un peu secouée vis-à-vis de leurs gentilles et limitées propositions, je ne peux que répondre :
– Ce serait tabou si je proposais autre chose ?

Mes parents me dévisagent, ils n’ont pas l’intention de répondre.

– Et, poursuit ma mère, hésitante, nous voulons que tu rencontres un conseiller en orientation.
– Encore ?
– Oui, encore, et cette fois, interdiction de lui faire ton « petit numéro » ! la relaie mon père.
– C’est-à-dire ?
– Tu vas être sérieuse et te poser de vraies questions.
– Je m’en pose déjà…

Ma mère regarde mon père d’un air désespéré pour lui donner la force de surenchérit :
– Il faut que tu arrêtes de jouer à « l’orange Étanche » et que tu reviennes sur Terre.
– C’est l’Orange Étrange.
– Peu importe, ça suffit ! Tu as dix-huit ans maintenant, il est temps que tu grandisses !

Long silence, je réfléchis, eux aussi.

Une idée me vient :
– Est-ce que je peux rencontrer le conseiller en orientation de mon choix ?
– Oui, tant qu’il a un diplôme et que ce n’est pas l’un de tes amis bizarroïdes.
– Ils ne sont pas « bizarroïdes ».
– Oui, ils le sont, surtout celui qui pleure tout le temps… il me fait peur.
– Il vous aime bien.
– Ça ne paraît pas….

Au secours ! que je me dis à moi-même dans ma tête de petite rebelle qui ne s’assume pas.

– Nous te laissons deux semaines pour prendre une décision, coupe ma mère en sachant que les propos de mon père ne font qu’empirer la situation. Je t’en pris, reprends-toi en main, nous t’aimons !
– Ah…
– Nous sommes inquiets Masha.

J’avale ma gomme à la framboise de travers, je déteste ce nom.

Je suis l’Orange Étrange !

Je leur souris, leur fais signe que oui, que je vais y réfléchir, et je pars me cacher dans ma chambre.

Dès que j’ai passé la porte, je me bats contre une idiote de larme.

Moi qui ne pleure pratiquement jamais, ça m’est presque étrange. Comment quelque chose peut-il me sembler étrange, moi qui suis l’étrangeté en personne ? Je pleure très rarement parce que mes pensées s’éparpillent toujours en un instant. Ce serait difficile à expliquer, alors, je vais… respirer.

Oui, respirer… ça va passer… ça va passer… ça passe.

Qui suis-je ?

Je crois que mes amis peuvent tout réussir tandis que moi… ? Je veux tout faire, mais puis-je tout faire ?

À force de vouloir tout faire, suis-je condamnée à ne rien faire ?

J’ai peur.

Voyons voir qui je suis…

Je vais écrire, je vais écrire qui je suis.

Écrire ma vie…

Voyons voir ce qu’une improvisation sur moi peut donner.

Mot d’ordre : positivité.

C’est parti :

Je suis l’Orange Étrange et je suis pleine de vitamines !

Introduction clichée, je peux faire mieux…

Ce n’est pas mon vrai nom, mais peu importe, c’est ce que je suis et c’est ce que je continuerai d’être ! Autour de moi, plusieurs personnes veulent me manger, mais je persisterai à m’affirmer comme tel !

Oui, il est horrible de constater que dès qu’un être est différent, les autres n’ont plus peur de croquer, parce qu’envers des semblables, ce serait du cannibalisme, mais envers des fruits et leurs pépins…

Fruits versus légumes, l’éternel combat !

Non, trop négatif, je refuse de commencer ma présentation comme ça !

En vérité, j’ai peur de vieillir.

J’ai peur de l’argent autant que j’ai peur de l’école.

J’ai… une phobie scolaire, je crois.

J’accepte la décision de mes parents, mais comme je n’ai pas terminé mes cours, me trouver un travail intéressant risque d’être anecdotique. Au moins, en voyant ça comme une nouvelle aventure, j’ai hâte, et ce, même si une partie de moi n’est pas rassurée d’entrer dans cette angoisse du « gris » quotidien !

J’ai vu mes parents perdre de leur saveur jour après jour dans leur travail salarié et là, ils veulent que je fasse comme eux ? Désolé, je ne peux pas…

Pourtant, ma mère avait tout pour devenir une excellente danseuse !

Elle a même gagné un concours une fois ! Elle avait dansé des journées durant. Elle avait été la plus endurante ! Un grand professeur la voulait comme élève, mais « j’étais trop timide » qu’elle m’a dit.

Aujourd’hui, stressée par la vie, elle a des maux de dos, de tête, et elle fume. Maman, si tu me lis un jour, sache que j’ai toujours cru en toi et que je t’imagine très souvent briller sur une piste de danse.

Tu es un soleil endormi, je l’ai vu dans tes sourires… et tes nombreux soupirs !

Mon père, lui, est un musicien comme j’en ai rarement vu ! Même qu’il n’avait pas simplement le talent, « il l’avait », tout simplement. Un don, ce don pour lier les artistes, monter des projets, persister et se faire une tonne d’amis ! Il l’a toujours, mais joue de moins en moins et s’isole de plus en plus.

Maintenant, quand je le vois, presque seul, avec sa bière, j’ai de la peine.

J’ai l’impression qu’il ne croit plus en les autres, qu’il a trop souvent été blessé.

« Tu peux au moins avoir confiance en moi. »

Je ne sais pas si ça changera quelque chose, mais un jour, je lui dirai.

Oui, je lui dirai…

Quand j’y pense un peu plus, un peu mieux, je crois que c’est pour eux que je refuse d’abandonner mes rêves ; il faut que je persiste pour soigner les leurs. Je leur montrerai qu’il est possible de croire en la vie, d’être heureux et de briller ! Mes parents sont dans le gris et je veux les ramener dans la couleur !

Quand je brillerai, vous brillerez avec moi !

Voilà pour ma présentation !

Toc-toc, ÊTES-VOUS ENCORE LÀ ?

Je sais, je sais, j’abuse du verbe être, je SUIS une vraie de vraie coquine !

À présent, je dois prendre rendez-vous avec ce conseiller en orientation, ce « Folio Mentol » !

Son nom pénètre déjà en moi… j’espère que le reste suivra.

 

À suivre dans le chapitre 2 :
Les yeux illimités