[D.U.A.M.] Brouillon de l'épisode 7

Dans un appartement miteux

Épisode 7 :
Les Fous du roi

par Dominic Fortin-Charland
2009

[…]

Une sobre petite voiture noire se gare devant l’orphelinat d’état Du Bon Berger. Cet établissement fait également office d’école, des jeunes de 0 à 18 ans y vivant reclus. Une fois adultes, ils n’ont que trois perspectives d’avenir : travailler à l’orphelinat, dans la fonction publique ou s’enrôler dans l’armée.

Un homme et une femme sortent de la voiture. Ils ont chacun une petite mallette, des tatous tribaux ésotériques sur le visage et des lunettes de soleil, mais leur similitude s’arrête là. L’homme porte une grande tunique aux couleurs rouge sang et la femme, un jeans avec un haut de bikini à poids jaune.

Le premier se nomme Venban, la seconde, Cize.

CIZE
Ça va ? T’as l’air distrait.

VENBAN
J’ai vécu ici.

CIZE
Omaco a dû faire exprès, il a un sens de l’humour assez douteux.

VENBAN
Non, il ne se préoccupe pas du tout de moi. Viens, l’enfant nous attend…

Ils marchent en silence jusqu’à l’entrée de l’école. Venban reste stoïque, le regard figé droit devant lui, tandis que Cize scrute un peu partout autour d’elle. Personne à l’horizon, tous les enfants s’étant depuis peu engloutis dans les toutes petites classes pour leur cours respectif. Cize garde quand même un oeil ouvert : le personnel non enseignant rôde toujours et il peut les surprendre à tout instant.

Ils entrent et tombent face à face avec un concierge inconscient, une fléchette plantée dans le cou.

VENBAN
Bonjour Roulio.

Il remarque que dans le secrétariat, tout le monde a déjà été maitrisé de la même manière.

CIZE
Et ben, Senxaze a déjà tout fait…

VENBAN
Honnêtement, je m’étais imaginé qu’il les tuerait tous.

CIZE
Pour rien au monde il ne se gâcherait le plaisir de les tuer en même temps que l’explosion !

VENBAN
(sans intonation)
Je le déteste.

CIZE
C’est notre boulot…

VENBAN
C’est le sien, le nôtre c’est de sauver cet enfant.

CIZE
Et d’en condamner un millier d’autres… Mais bon, libre à toi de jouer sur les mots si tu veux te donner bonne conscience. De toute façon, l’important c’est d’accomplir notre rôle… et d’être payé.

VENBAN
Tu ne sais définitivement rien de lui…

CIZE
De qui ? Senzax ?

VENBAN
L’enfant…

CIZE
Je sais qu’Omaco collectionne les orphelins. Bobino, le fils d’Ontenne, la petite Martine, toi…

VENBAN
Toqui n’est pas orphelin.

CIZE
Tu joues encore avec les mots !

VENBAN
Je ne fais que corriger les tiens.

CIZE
En tout cas, reste qu’il est louche notre Omaco ! J’veux pas insinuer qu’il est pédo, mais…

AZURE
Qui êtes-vous ?

Cize et Venban figent d’effroi.

Un enfant tourne le coin du corridor pour leur fait face. Il est couvert de sang et pour cause, il tient un morceau de vitre de sa main gauche… et de sa droite, la tête fraichement coupée de Senxaz.

VENBAN
C’est lui.

CIZE
(paniquée)
De quoi c’est lui ? Bien sûr que c’est Senxaz ! Il lui manque son corps, mais c’est lui !

VENBAN
Non, c’est lui, l’enfant.

CIZE
Ah… T’es sûr d’encore vouloir le sauver ?

VENBAN
Oui.

AZURE
(en transe, excessivement sombre)
Pourquoi avez-vous posé des bombes dans mon école ?

VENBAN
Viens avec nous et je répondrai à toutes tes questions.

CIZE
Je préférerais lui tirer une balle dans la tête… mais ça c’est moi… je suis peut-être un peu excessive.

VENBAN
Cize, calme-toi et joue ton rôle.

CIZE
Désolée, mais cet enfant se promène clairement avec la tête du type avec qui j’ai couché v’la à peine trois jours ! Alors mon « rôle », je commence à l’avoir profond dans le…

Venban l’observe pour la première fois et, étonnée, effrayée, elle se tait instantanément.

CIZE
Pourquoi chaque fois que tu me regardes, j’ai l’horrible impression que tu vas me tuer ?

VENBAN
C’est le cas. Maintenant, laisse-moi parler.
(en s’approchant de l’enfant)
Azure, il faut impérativement que tu m’écoutes.

AZURE
POURQUOI AVEZ-VOUS POSÉ DES BOMBES DANS MON ÉCOLE ?

VENBAN
Crois-tu au destin ?

AZURE
Il n’y a pas de destin, il n’y a que des imbéciles qui se laissent manipuler par des tyrans. Vous êtes Venban, vous avez détruit des milliers de planètes. Vous jouez le mauvais rôle. Vous êtes un pion.

VENBAN
De quelles planètes parles-tu ?

AZURE
Vous ne savez même pas pourquoi vous posez ses bombes. Votre ami le faisait pour le plaisir. Vous, qui êtes-vous ? Qui êtes-vous pour croire que le destin justifie de détruire MA SEULE FAMILLE ?

VENBAN
Tu comprendras tôt ou tard que c’était nécessaire.

AZURE
Non, c’est faux… Vous, Cize, cessez de croire que je suis fou ! Cet homme et toi avez été ennemis dans une autre vie. Tu étais l’alliée des héros… Que viens-tu faire ici ? Que fais-tu avec lui ?

CIZE
Venban, est-ce que je rêve ou il vient réellement de lire dans mon esprit ?

VENBAN
Folio Mentol le pouvait.

CIZE
Qui ?

VENBAN
Cize, cet enfant n’est pas dans son état normal. Il faut l’endormir, aucune discussion ne sera concluante.

CIZE
VOILÀ EXACTEMENT CE QUE JE DISAIS !

VENBAN
Tu parlais de le tuer, pas de l’endormir.

CIZE
Blablabla, tu joues encore sur les mots…

Elle dégaine son pistolet tranquillisant, mais c’est trop tard, le morceau de vitre a transpercé sa tête. Un coup de vent lui vole ensuite son fusil. Elle entend des coups de feu. Mais tout s’embrouille, elle tangue…

CIZE
Venban ? Qu’est-ce… qu’est-ce qu’y s’est passé ?

VENBAN
Il nous a tués.

Le regard de Cize se penche lourdement vers son partenaire. Elle ne comprend pas vraiment ce qu’elle voit, il y a un trou de la taille d’un poing dans le torse de Venban. Elle voit au travers, le sang est gelé.

VENBAN
(à quatre pattes par terre, résistant autant qu’il peut à sa mort prochaine)
Azure, si tu restes dans cette école, tu deviendras comme moi… Il faut que tu partes.

AZURE
Qui est cet Omaco qui pourrit votre esprit ?

CIZE
Venban, j’ai appelé les renforts.

Elle s’assoit par terre, ne voyant plus rien, à bout de force.

CIZE
Venban ? Bon ben, il ne reste que moi…

Elle touche la vitre incrustée dans son front en hésitant à l’enlever.

AZURE
(tremblant)
Pourquoi je n’éprouve aucun remords ?

CIZE
Ah ! Ah ! Y’a pas de doute, notre maître fera de toi une véritable machine à tuer.

AZURE
C’EST ÇA, VOTRE DESTIN ?

CIZE
Je… je n’ai jamais compris le monde. J’erre. Tu as de la chance qu’il s’intéresse à toi.

Des larmes perlent sur ses joues et elle enlève la vitre d’un cou sec pour se ressaisir.

CIZE
(en se laissant tomber sur le dos)
Omaco… est un bon maître de jeu.

Elle s’éteint à son tour… et une fléchette passe à un centimètre d’Azure. Ne voyant pas d’où vient le projectile, l’enfant se sauve instantanément en direction de sa classe. Il doit immédiatement faire évacuer l’école ! Il y entre, affolé. Le professeur cesse immédiatement son explication scientifique.

LE PROFESSEUR
Monsieur a pris son temps aux toilettes…

AZURE
Il y a une bombe, quelqu’un a posé une bombe dans l’école !

UN ÉLÈVE
Azure fait une autre crise !

D’autres élèves rient.

LE PROFESSEUR
Calmez-vous et expliquez-moi ces taches de sang sur vos vêtements. Vous êtes-vous encore mutilé ?

UN ÉLÈVE, ZOULOU
Est-ce qu’on peut aller à la récréation monsieur le professeur ?

UNE ÉLÈVE, GUAN
Ouais, on va encore attendre des heures avant qu’y se calme !

UN AUTRE ÉLÈVE, ALPHONSE
Vous pourriez pas juste lui coller une balle dans tête ?

GUAN
Ouais, je suis sûr qu’Omaco serait d’accord !

ZOULOU
Faut sacrifier les faibles si on veut être fort !

ALPHONSE
Ou si on veut avoir la sainte paix !

Hilarité dans la classe, seul Zoulou et le professeur ne rient pas.

LE PROFESSEUR
Silence, laissez-le parler !

AZURE
Je… Il y a une bombe… une… bombe…

Il regarde le détonateur dans ses mains, puis les autres élèves qui sont franchement ennuyés, habitués à ses crises. Ces élèves, ces professeurs qui ne l’ont jamais aimé, qui ne l’aimeront jamais.

Azure le fou, Azure l’anormal, Azure l’aliéné, celui qu’on insulte parce qu’il demande d’aller aux toilettes, animé de la seule intuition que des gens veulent s’en prendre à son école.

D’autres souvenirs refont surface, des souvenirs plus lointains, d’une autre vie. Il réentend la voix enfantine d’Honeive, son père sadique avec ses deux frères et lui. L’homme qui a assassiné leur mère.

Puis, l’image de ses parents adoptifs lui revient, ceux-ci le traitant comme un chien et l’abandonnant sur un champ de bataille. Il revoit les guerres, le sang, et ce village excité implorant la pendaison de lui et d’un autre enfant comme s’il ne s’agissait que d’un spectacle. Le visage de son ami, pendu…

Azure, debout devant les autres élèves, effrayé, tient entre ses mains le pouvoir d’en finir.

Une fléchette touche son cou…

[…]

Il se réveille dans les bois, une femme à son chevet.

AZURE
(paniqué)
L’école, est-ce qu’ils ont fait sauter mon école ?

SÉNIBA
Tu ne te souviens de rien ?

AZURE
Je me souviens d’un homme qui posait des bombes. J’ai tenté de l’arrêter…

SÉNIBA
Oui, et tu as réussi.

AZURE
L’école est sauvée ?

SÉNIBA
Tu es libre maintenant Azure. Je t’ai trouvé un appartement, tu y vivras jusqu’à notre retour.

Azure se met à courir, excessivement inquiet, et ne s’arrête que lorsqu’il voit son école. Elle a été complètement soufflée par l’explosion. Des pompiers tentent de freiner le brasier.

SÉNIBA
Tu ne te souviens vraiment de rien ?

AZURE
(anéanti)
Qui a fait ça ?

SÉNIBA
Toi.

Le regard d’Azure se trouble. Il fixe le néant, fuyant la réalité…

AZURE
Où sommes-nous ?

SÉNIBA
Azure, écoute-moi, tu es responsable de l’attentat. Sais-tu ce que ça signifie ?

AZURE
Êtes-vous ma mère ?

SÉNIBA
(comprenant que l’enfant, en état de choc, n’a plus toute sa tête)
Non… mais permets-moi de te conduire à ton nouveau chez toi.

AZURE
Est-ce qu’il y aura d’autres enfants avec qui jouer ?

SÉNIBA
Il y aura des animaux.

AZURE
Et moi, je suis un enfant ou un animaux ?

SÉNIBA
Tu es Folio Mentol.

AZURE
(pleurant d’effroi en entendant ce nom)
Je suis… un démon.

D’autres souvenirs lui reviennent…

La violence de sa réaction face à la pendaison. Tous ces soldats et ce public indifférents brusquement abattus par sa colère. Et cette longue marche, seul… affreusement seul. Solitude brisée par sa rencontre avec Omaco, un jeune adulte au sourire dément, qui lui apprend à se battre, à se relever.

[…]

Dans les temps anciens, Omaco, tenant une ribambelle de poissons fraichement pêchés, croise un jeune enfant, Azure, qui agonise sans bruit par terre, face première contre le sol. Il n’a plus du tout d’énergie.

Il attend la mort, vaincu.

OMACO
(en allumant sa pipe au chocolat tout en frappant la tête de l’enfant de son pied)
Lève-toi petit, j’ai du travail pour toi.

Azure reste là, sans grande réaction, épuisé…

OMACO
… et du poisson.

Azure lève un peu la tête, pourvu d’une once d’espoir.

AZURE
Qui… qui… êt…

OMACO
J’aurais besoin de quelqu’un pour accomplir toutes les petites tâches ennuyantes de la vie : nettoyer mes habits, les recoudre, me coiffer, respirer, brûler les idiots que j’estropie, préparer le poisson…

AZURE
(sur ses gardes)
Réponds à ma question…

OMACO
Je suis Omaco Lefou, l’un des nombreux sans-papiers à la solde du vénéré roi des Têtes Coupées, le dénommé Ontenne. Je ne l’aime pas particulièrement, mais il paie bien… et moi aussi.

Soudainement plus énergique, Azure dégaine sa dague et attaque Omaco de front. Celui-ci repousse l’arme sans peine, et ce, sans même délaisser ses poissons, en respirant la fumée de sa pipe.

Il paralyse ensuite l’enfant en appuyant à des endroits stratégiques sur son cou et ses épaules.

OMACO
Si tu veux, je t’apprendrai à te battre.

AZURE
(après réflexion, calmant sa colère, réfléchissant à un plan dans son esprit)
J’accepte… mais seulement si vous me donnez ce poisson !

Il défait la paralysie, saisit vite un poisson et se met à le manger cru.

OMACO
Je vois, tu es la première personne à te défaire aussi facilement d’une de mes techniques…

AZURE
Quelle technique ?

OMACO
Ah ! Ah ! Ah ! Viens, tu vas prendre une douche, tu empestes la mort. Puis tu feras cuire le poisson.

AZURE
Ça va, je sais quoi faire, je suis habitué d’être un esclave.

OMACO
Hum, n’emploie pas ce terme… tu seras mon apprenti. Tu fais désormais partie du clan Du Fou du roi.

AZURE
Un jour ou l’autre tu tenteras de me tuer. C’est toujours ce qui se passe.

OMACO
Il faudrait vraiment que j’aie du temps à perdre…

[…]

Azure, rejoint par Séniba, face à face avec son école détruite, se rappelle ensuite son ultime bataille contre Omaco. Cette journée-là, Azure, ou Casius Lefou, avait décidé d’en finir avec Ontenne et son empire de Têtes Coupées. Omaco, devenu le bras droit d’Ontenne, ne put que s’interposer…

[…]

Les deux hommes sont pourvus de leur lame respective et mènent un duel complètement dément. Omaco s’esclaffe sans cesse, franchement excité. De force égale, seul le plus fou, le plus enragé, le plus vrai l’emportera et pour la première fois de sa vie, Omaco vit, en transe, se donnant à fond.

OMACO
Que feras-tu une fois le royaume du « mal » renversé ? Comment comptes-tu nourrir la populace ?

AZURE
Ils se nourriront eux-mêmes, ils seront libres de disposer de leur propre terre.

OMACO
Ah ! Ah ! Ah ! Crois-tu réellement qu’ils seront assez intelligents pour éviter de s’entre-tuer ? Laisse un peuple libre et tu verras vite à quel point l’appât du gain et du pouvoir feront naître de nouveaux tyrans.

AZURE
Je les exterminerai tous un par un.

OMACO
Ta justice ne sera jamais sans faille. On te trompera, on se servira de toi.

Un homme orné de diamants profite du fait qu’ils sont occupés pour agir en traitre et couper la tête d’Omaco. Azure dévisage son nouvel ennemi tandis que le corps et la tête s’échouent à ses pieds.

AZURE
Ontenne…

ONTENNE
Ta petite rébellion m’aura au moins permis de me débarrasser de ce parasite.

AZURE
Il était ton plus fidèle allié.

ONTENNE
Idiot, il ne souhaitait pas ta mort ! Il t’aurait très vite défendu pour te combattre à nouveau. Il avait depuis longtemps délaissé les affaires internes… Mais bon, passons, il me reste une tête à couper.

Le roi reçoit une flèche dans le ventre et en se retournant pour voir qui l’a trahi, prêt à répliquer, il se fait couper la tête par Azure, celui-ci froid et sans pitié. Ontenne est l’homme qui a détruit son village.

SÉNIBA
Fuis Casius, l’armée entoure le palais… Le feu a gagné la salle des banquets.
(voyant qu’Azure ne réagit pas)
FUIS !

AZURE
Séniba, toi aussi tu me trahiras… Toi aussi tu tenteras de me tuer.

Il se dirige vers elle en tendant sa lame.

SÉNIBA
Casius, oublie tes intuitions, ce ne sont que de mauvais présages, rien n’est inéluctable…

AZURE
Tu as participé à des centaines de massacres et j’ai promis d’exterminer le mal.

SÉNIBA
Casius !

Le jeune homme l’embroche de sang-froid.

[…]

SÉNIBA
Azure ?

L’enfant ne déroge pas de ses pensées…

Il revoit tous ces gens tentant de se servir de lui et de son statut de nouveau roi. Des gens le trahissant sans vergogne. Sa propre femme, son propre frère adoptif, même cet homme, celui qui lui parlait sans cesse de la démocratie… que pour n’en faire qu’à sa tête en convaincant le peuple à coup de propagande.

Peu à peu vint le début des plans de sa vengeance contre l’humanité. Azure s’allia avec cet expert en explosif, Sensax. La destruction du continent ne laissa qu’une seule survivante, sa fille, Nara. Tous ces souvenirs, toute cette souffrance, cette horreur d’être humain parmi les humains, cette culpabilité.

AZURE
Je suis Folio Mentol le démon, celui qui mènera ce Nouveau Monde à sa perte.

SÉNIBA
Non. Là où tu habiteras, tu ne seras plus jamais seul ! Laisse-moi te conduire dans ta nouvelle demeure.

[…]

De retour au présent, Azure prépare le nécessaire de premiers soins : linge désinfectant, aiguille, fil, matériel pour le bandage. Non loin de là, Dami est paralysé, les yeux vides d’avoir trop pleuré, Malias est inconscient sur son divan et le cadavre de Nara gît au sol, troué d’au moins une cinquantaine de balles. À ce portrait s’ajoute un deuxième cadavre, celui de l’ennemi masqué tué d’une seule balle.

Azure soupire, triste de la manière dont ils ont été manipulés dans son propre « chez soi ».

[…]

Quelques mois plus tôt, quelqu’un frappe à la porte et Azure va ouvrir. Il reconnaît immédiatement l’illustre Omaco, personnage très influent du monde de la politique, mais il n’en fait rien.

AZURE
(lui souriant)
Que puis-je pour vous gentil homme ?

Pour la première fois dans cette vie, Omaco ne fait pas trois choses en même temps. Il se concentre méticuleusement sur cette contemplation d’Azure. Il n’a pas l’air satisfait, quelque chose le dérange.

Azure le remarque et il s’assombrit un peu, irrité, mal à l’aise, n’aimant pas la présence de cet homme.

AZURE
(froid)
Ne m’oblige pas à t’apprendre la politesse.

OMACO
Pardon, vous me rappelez quelqu’un que j’ai connu il y a très longtemps.

AZURE
Pourtant, vous avez vous-même stigmatisé les cheveux bleus et les yeux rouges.

OMACO
(avec humour)
Je devais m’assurer que le monde ne te ferait pas de traitement de faveur.

AZURE
(souriant à nouveau, indifférent)
C’est gentil.

OMACO
Mais à ce que je vois, ton statut d’exclue n’interfère pas du tout avec ta joie de vivre…

AZURE
J’ai trouvé ma voie, j’aide les oiseaux blessés à réapprendre à voler !

OMACO
(plus sombre, cessant de jouer)
Folio Mentol reconverti en humaniste, c’est pathétique.

Azure frémit, certains souvenirs l’envahissant l’espace d’un instant…

OMACO
Puis-je te parler quelques instants, seul à seul, dans ton « sous-sol » ?

AZURE
Entre…

Omaco quitte l’entrée extérieure et entre dans l’appartement.

AZURE
(sans quitter Omaco des yeux)
Malias, je vais avoir une petite discussion avec le gouverneur, fais sauter la bombe si je ne remonte pas.

Malias sursaute presque, se retournant aussitôt. Il est beaucoup moins gros et amorphe que maintenant, et ce, malgré son rituel de télécommande d’une main et tarte au caramel au petit beurre de l’autre.

MALIAS
Heu… salut Omaco ?

OMACO
Inutile d’avoir peur, je ne me soucis pas du tout de toi, Maze Beyame.

MALIAS
Ouais ben, fais quand même attention, je pourrais te péter la gueule pour que tu libères Martine !

OMACO
Martine est libre de ses faits et gestes. Elle a choisi d’elle-même de rejoindre mes rangs.

MALIAS
Ha ! Ha ! Ha ! Et moi, je suis une jolie petite hirondelle !

OMACO
(à Azure)
Allons-y avant que je me meure d’exaspération.

MALIAS
Azure, me permets-tu de lui casser deux trois dents ?

AZURE
Non, il est mon invité… jusqu’à ce que je décide le contraire.

MALIAS
Bon, je vais me faire une petite branlette, pis quand j’aurai fini, y’est mieux de ne plus être là !

Lassé, il retourne à son programme télé en tentant de cacher sa nervosité.

OMACO
Descendons…

Lui et son hôte pénètrent dans le sous-sol qui, à cette époque, est complètement vide, moisi, lugubre.

AZURE
Je suppose que tu sais déjà que tu ne remonteras peut-être jamais…

OMACO
Séniba t’a-t-elle déjà informé à mon sujet ?

AZURE
Suis-je censé connaître une « Séniba » ?

OMACO
Ce duplex lui appartient, c’est elle qui te permet d’y loger gratuitement.

AZURE
Je ne vois toujours pas.

OMACO
Peu importe. Tu ne la reverras jamais, je l’ai envoyée très loin d’ici pour éviter qu’elle te serve de mère adoptive. Tout ce que tu dois savoir, c’est que je me souviens de notre vie antérieure et de nos éternels combats. J’étais charmé par ce que tu étais, par ta folie meurtrière… par le fameux « Folio Mentol ».

AZURE
Folio n’est pas un meurtrier, il n’est que…

OMACO
… le miroir de l’humanité. Je sais, cela faisait de toi l’apocalypse suprême.

AZURE
(lui souriant)
À présent, je suis un humaniste et j’aime les petites grenouilles ! Fin de l’histoire !

OMACO
(le regard illuminé)
Tu étais ma raison de vivre…

AZURE
Dis-moi franchement ce que tu me veux avant qu’il me vienne l’idée d’appeler Malias en renfort.

OMACO
Je te guiderai pour que tu accomplisses ton destin, mais ce sera à toi de jouer les dernières cartes.

AZURE
Non merci, la vie sera un meilleur guide que toi.

OMACO
Nous sommes ennemis et je te propose de préparer avec moi le terrain de notre dernière bataille !

AZURE
Et si cette bataille avait lieu… maintenant ?

OMACO
Ça me peine d’attendre, mais notre combat demeurera sans intérêt temps et aussi longtemps que tu ne seras pas pleinement redevenu Folio Mentol. Un simple spasme de violence ne me comblerait pas ! De toute façon, à l’heure actuelle, sans candidat de l’opposition prêt à me remplacer, ce serait un autre homme de mon parti qui prendrait ma place. Aku, un candidat bien moins amusant que moi…

AZURE
Et si je te tuais en ne me souciant pas du tout du sort du monde ?

OMACO
Je m’en contenterais, cela me rappellerait l’imprévisible démon que tu étais.

AZURE
(en baissant la tête, fuyant)
Dis-moi ce que tu comptes faire…

OMACO
Je vais peinturer et écrire mes souvenirs dans ton sous-sol, puis te donner quelques directives. Je vous donnerai tous les éléments nécessaires pour faire tomber mon gouvernement, il ne vous restera plus qu’à trouver la meilleure stratégie… et éventuellement, il faudra également me tuer.

AZURE
Et si je refuse ?

OMACO
J’exécuterai Malias pour offrir sa fraiche dépouille à ma toute belle et servile Martine Lelièvre.

Azure n’ajoute rien, sombre, tandis qu’Omaco affiche un majestueux sourire.

OMACO
Bien, maintenant que c’est réglé, je vais de ce pas chercher la peinture.

AZURE
Je t’avertis, il se peut que je brûle cet endroit si la couleur ne me plait pas.

OMACO
Tu ne le feras pas. Tu vis de l’argent de poche de Séniba. Tu serais incapable de travailler et de survivre seul dans le monde réel. Et de toute façon, tu oublieras cette conversation dès que je serai reparti.

AZURE
Peu importe mes « jeux d’amnésique », je n’oublie jamais totalement.

OMACO
Alors, retiens bien la date où tu rencontreras Dami… et Toqui Noroquomi.

[…]

De retour au présent…

Dans son ancienne chambre, dans l’immeuble principal d’Omaco, Toqui est couché sur son lit, endormi, toujours paralysé. À son chevet, Omaco lit un livre d’une main et soulève un haltère de l’autre.

Toqui se réveille tranquillement.

OMACO
Bien dormi ?

TOQUI
Omaco…

OMACO
Pensais-tu sérieusement réussir à m’échapper ?

TOQUI
Je suppose que tu en es à l’étape d’attirer les « héros » en ces lieux.

OMACO
Touché.

TOQUI
Ce qui signifie que ton autre appât doit être prêt. Quel modèle as-tu finalement choisi ?

OMACO
Un missile nucléaire identique à ce que Take a jadis utilisé pour faire sauter la planète de Rabi.

TOQUI
Combien de temps me reste-t-il pour m’évader et te trancher la tête ?

OMACO
Une heure, peut-être moins. Je le lancerai dès que mes troupes auront quitté l’autre continent.

TOQUI
Tu m’exaspères, même Ontenne ne serait jamais allé aussi loin.

OMACO
J’aime tester les limites du pouvoir de ma désinformation. Honnêtement, j’espère presque que le peuple se soulèvera contre moi ; j’ai peine à croire qu’il soit réellement rendu si las et docile… C’est ennuyant.

TOQUI
Tu leur as interdit toute forme d’humanité.

OMACO
Tu ne devrais pas plutôt t’inquiéter pour tes « petits amis » ? N’aies crainte, ils vont bien.
(en délaissant son haltère pour boire une gorgée de tisane)
Du moins, pour l’instant.

TOQUI
Laisse-les tranquille, même Azure n’a plus du tout l’intention de se battre.

OMACO
Trop tard. J’ai activé la phase finale et je n’ai jamais été du genre à m’éterniser le moment venu.

TOQUI
Compte sur moi pour te tuer dans l’heure qui suivra.

OMACO
Malheureusement pour l’apothéose de notre belle histoire, votre défaite est imminente. J’ai finalement décidé de mettre toutes les chances de mon côté en éliminant Michael, l’homme aux mille inventions.

TOQUI
Qui est exactement ce « Michael » que tu mentionnes seulement pour que je te pose la question ?

OMACO
Dans sa vie antérieure, il fut le frère de Maze et Azure, et dans celle-ci, il est votre seul… et vain espoir.

[…]

Les parents de Dami sont devant une maison toute rafistolée, sans aucune clôture de sécurité. Ils hésitent à frapper à la porte, une musique de sexe tantrique s’échappant de celle-ci. Mais comme il s’agit de leur fille… enfin, de leur fils… ils frappent. Quelques bruits de fracas et de douleur se font entendre, puis Michael, homme dans la vingtaine, nu, blond, yeux verts écarquillés, finit par ouvrir.

MICHAEL
Oui ?

ATIOLE
(cachant les yeux de sa femme)
Franchement, habillez-vous !

MICHAEL
Oh, pardon ! Je ne suis pas habitué de voir des êtres humains vivants ! Euh, je veux dire, en chair et en os !

Il sourit bêtement et tombe immédiatement dans la lune en fixant Solange.

MICHAEL
Es-tu célibataire ?

ATIOLE
C’est ma femme…

MICHAEL
Génial, félicitation !
(après une légère pause remplie de malaise)
Êtes-vous ouverts à l’échangisme ?

ATIOLE
C’EST INTERDIT !

MICHAEL
Pourquoi ?

ATIOLE
Vous n’écoutez pas les nouvelles ?

MICHAEL
Des nouvelles… genre des romans en plus courts avec une fin surprise dénaturant l’ensemble des acquis du lecteur pour mieux satisfaire ses papilles cervicales de fervent passionné de la créativité ?

ATIOLE
Non, les médias, les journaux, la télévision, la radio…

MICHAEL
Non merci, ça rendrait mon imaginaire paresseux !

ATIOLE
PEU IMPORTE, HABILLEZ-VOUS !

Michael se souvient enfin de cette partie de la discussion.

MICHAEL
Vêtement lot 32-B.

Des vêtements apparaissent sur son corps et le couple l’observe, stupéfait, sans mot.

MICHAEL
Quoi, vous n’avez jamais vu ça ? Personne d’autre ne l’a inventé ?

SOLANGE
Qu’est… qu’est-ce que vous venez de faire ?

MICHAEL
Bah, c’est juste une petite invention que j’ai fait à temps perdu ! Vous voulez que je vous montre ?

ATIOLE
Non, on est venu pour Rose…

MICHAEL
Hum, Rose… Rose… non, je ne connais pas. En fait, je ne connais pas grande monde.
(en fixant à nouveau Solange)
Je suis si seul.

ATIOLE
Elle est aussi connue sous le pseudonyme « Dami ».

MICHAEL
Ah oui, c’était mon correspondant, j’ai fait quelques bidules pour lui.

ATIOLE
Pour elle.

MICHAEL
Dami… Dami est une fille ? Que dis-je, une femme ?

ATIOLE
Oui…

MICHAEL
(excité)
Dire que tout ce temps-là, j’aurais pu l’amener dans ma baise mobile !

ATIOLE
(se retenant pour ne pas le frapper)
C’est un homme dans un corps de femme.

MICHAEL
Ah… Auriez-vous une photo ?

ATIOLE
Viens Solange, on s’est encore fait avoir… On retrouvera Rose par nos propres moyens !

Il s’en va, évitant ainsi de flancher et d’étrangler Michael.

SOLANGE
Lesquels ? On a aucun autre moyen !

ATIOLE
Cette Taupe de malheur aurait pu tout simplement nous conduire à elle ! Mais non, il a fallu qu’elle…

SOLANGE
(en le rattrapant)
Atiole, cet homme, aussi dépravé soit-il, est notre seule chance de sauver notre fils !

Michael s’avance à l’extérieur, plissant les yeux à cause du soleil.

MICHAEL
Dami a des ennuis ?

ATIOLE
Qu’est-ce que ça peut te faire ?

MICHAEL
C’est mon seul ami.

Il sourit un peu et ses yeux deviennent immédiatement humides, tout piteux.

Atiole et Solange s’observent, sceptiques…

MICHAEL
(soudainement enthousiaste)
Avez-vous apporté quelque chose qui lui appartenait ?

ATIOLE
Oui, son ours en peluche.

MICHAEL
(replongeant dans la lune)
C’est mignon.

ATIOLE
Reste concentré…

MICHAEL
Ah oui, bien sûr… Montrez-le-moi !

ATIOLE
Fais-y attention…

Il sort l’ours en peluche de son grand sac de voyage et Michael le saisit avec un remous d’émotions.

MICHAEL
C’est Charlo ?

SOLANGE
Oui.

ATIOLE
Que comptes-tu faire exactement ?

MICHAEL
Ah ! Ah ! Il est siiiiiiiiiiiiiiii mignon !
(il le renifle et entre à nouveau dans son monde)
L’odeur de Dami, une si douce odeur…

ATIOLE
(bête)
Je t’ai posé une question.

MICHAEL
Une question ?

ATIOLE
QUE COMPTES-TU FAIRE ?

MICHAEL
Je suis censé faire quelque cho… Ah oui, c’est vrai, j’ai un bidule qui permet de pister n’importe qui à des kilomètres à la ronde. Je m’en servais pour retrouver les filles qui… Euh, inutile que je le précise !

Atiole le dévisage avec un regard de tueur.

MICHAEL
Du calme, je suis un gentil !

SOLANGE
Et si on essayait la machine ?

MICHAEL
Ça fonctionne quand une odeur est réellement unique, exactement comme celle de Dami…
(en leur tenant poliment la porte)
Je vous en pris, entrez !

ATIOLE
(hésitant)
Solange, préparons-nous à être traumatisé à vie.

Sa femme lui prend la main et l’amène à l’intérieur…

[…]

Azure s’approche de Dami avec son matériel de premiers soins.

DAMI
Tue-moi, je… je ne veux pas… redevenir un assassin.

AZURE
Ça n’arrivera pas, fais-moi confiance.

Il nettoie sa plaie.

DAMI
Faire confiance à un démon.

AZURE
Dami…

DAMI
TUE-MOI !

Il réussit à bouger son bras et il en profite pour frapper Azure.

AZURE
Tu… tu as réussi à bouger ?

Dami le frappe encore, mais cette fois, Azure se déplace derrière lui et le paralyse à nouveau.

DAMI
Tue-moi ou LAISSE-MOI LES TUER !

AZURE
Je vais commencer par te soigner.

Muni d’une aiguille, il commence son rafistolage au mieux de ses connaissances.

DAMI
Azure, mon passé est plus fort que moi…

AZURE
Tu sauras l’affronter comme j’ai affronté le mien, dans ce petit appartement, en m’occupant d’animaux abandonnés jusqu’à ce qu’ils s’éteignent de vieillesse et que Malias devienne ma petite bébête préférée.

DAMI
Comment as-tu pu te pardonner ?

AZURE
Dans ton récit, Dami Zan pardonne à Folio Mentol.

DAMI
Tu l’as lu ?

AZURE
Peut-être…

DAMI
À la fin, ils échouent tous les deux, ils s’entre-tuent.

AZURE
D’où notre nouvelle chance.

DAMI
Chaque fois que tu dis quelque chose, j’ai l’impression que tu en caches dix autres.

AZURE
C’est réciproque.

Dami ferme les yeux, sans sourire, tentant de garder son sang-froid.

DAMI
Ouvre mon portable, entre le mot de passe « sansanZAN08zenette » et va dans le dossier capture.

AZURE
Je ne m’y connais pas beaucoup en ordinateur.

Il se lève et va vers celui-ci.

DAMI
Tu n’auras pas à chercher, c’est sur le bureau.

Azure commence par lever l’écran, enlever la mise en vieille et entrer le mot de passe.

AZURE
Et le « bureau », il est où ?

DAMI
Il est devant toi.

Azure voit le dossier capture sur le bureau et il parcourt la centaine de vidéos.

DAMI
C’est la dernière…

AZURE
Ton ordinateur a filmé ce qui s’est passé ?

DAMI
Oui, j’enregistre pratiquement tout.

AZURE
Je suis content que tu ne perdes pas espoir.

DAMI
Il faut savoir qui a fait ça pour retrouver Toqui…

Azure clique sur le fichier, mais rien ne se passe.

DAMI
Double-clique…

AZURE
(se sentant quelque peu idiot)
Oh…

Il le fait et encore une fois, le fichier n’ouvre pas.

DAMI
Double-clique rapidement…

AZURE
Comment quelque chose d’aussi compliqué a pu séduire l’humanité ?

DAMI
La pornographie.

AZURE
Bonne réponse…

Il double-clique et un fichier s’ouvre. Celui-ci débute par l’entrée de Dami dans l’appartement.

Azure va immédiatement plus loin.

[…]

Toqui et Malias sont inconscients, tous les deux endormis par une fléchette. Il y a deux hommes masqués à l’effigie de démons. L’un d’eux, le plus stoïque, ses mouvements mécaniques, tient les corps de Nara et de Take. Il se dirige vers le sous-sol tandis que l’autre traine Toqui à l’extérieur.

[…]

Azure arrête l’enregistrement.

AZURE
Il n’y a rien d’intéressant mis à part que Toqui a été amené par un autre homme masqué.

DAMI
Il ne nous reste que celui qui est mort comme indice.

AZURE
C’est inutile, je sais qui a fait ça.

DAMI
Moi aussi… et si Omaco s’y est bien pris, il a sacrifié un nouveau, quelqu’un qui n’a absolument aucun rapport avec lui. On n’a aucune preuve pour l’incriminé, mais au moins, on sait où retrouver Toqui.

AZURE
(en fouillant dans l’ordinateur)
Est-ce que je peux lire ton plan ?

DAMI
Non… Regarde quand même son visage, juste au cas où.

AZURE
Il a une balle dans la tête…

DAMI

AZURE
C’est dégoûtant…

DAMI
Azure…

Azure obtempère, non sans réveiller sa culpabilité.

AZURE
Ah, surprise, c’est l’un de nos voisins.

DAMI
Montre…

Azure déplace l’homme pour le mettre face à face avec Dami.

DAMI
PAS DE SI PRÈS !

AZURE
Je crois qu’il s’appelait Zenfire… Il n’a jamais voulu de ma limonade.

DAMI
De mémoire, il n’a aucun lien avec Omaco. Va t’occuper de Rabi, on avisera ensuite…

AZURE
Et si Omaco revient ?

DAMI
Tant pis pour lui.

Il ne quitte pas son épée du regard.

Un long silence s’installe. Azure vérifie si Malias dort toujours, puis descend les escaliers.

[…]

Au sous-sol, Rabi est totalement démoli, vidé d’avoir trop pleuré, tenant Take dans ses bras.

RABI
Take, qu’est-ce que je suis censé dire à Soha ? « Ton père s’est sacrifié pour protéger sa belle et brillante nation du terrorisme. » C’est ce qu’ils tenteront tous de lui faire croire, sa mère, les médias, Aku, Jesom… Soha, mon ange, Omaco a tué ton père. Il l’a fait dans le seul but de me convaincre d’être son rival. Si… si je n’avais pas hésité, ton père serait encore en vie. Take… Je suis désolé.

Azure s’approche de lui.

RABI
Regarde ce qu’ils lui ont fait…

Il embrasse tendrement la bouche martyrisée de Take.

RABI
Je vais faire semblant d’être hystérique, l’amener à l’hôpital et prévenir sa famille…

AZURE
Qu’est-ce que tu leur diras ?

RABI
La vérité.

[…]

Michael conduit tandis que les parents de Dami sont assis à l’arrière, l’étrange machine à l’avant avec son concepteur. Michael n’arrête pas de regarder dans le rétroviseur, surexcité d’avoir de la compagnie.

MICHAEL
N’hésitez pas à « le faire » si ça vous aide à évacuer la tension !

Atiole se contente de soupirer.

MICHAEL
Même pas une petite branlette ?

SOLANGE
(voulant alléger l’atmosphère)
Votre machine, c’est une sorte de radar à odeur ?

MICHAEL
Chaque odeur possède sa propre empreinte et mes capteurs à quartz piézoélectrique analyse les…

ATIOLE
(sec)
Inutile de nous expliquer, tant que ça fonctionne.

MICHAEL
J’aurais employé des termes simples, je suis un excellent vulgarisateur !

ATIOLE
Ça, on le sait déjà…

SOLANGE
Est-ce que les « piedszoélectrique » ont trouvé quelque chose ?

MICHAEL
Avez-vous déjà joué à « chaud ou froid » ?

ATIOLE
Non.

MICHAEL
C’est…

Une camionnette noire aux vitres teintées percute violemment le derrière de la voiture et ils font plusieurs tonneaux avant de s’immobiliser. La camionnette déguerpit et Michael, encore en vie grâce au coussin gonflable, reste inconscient quelques instants. Il finit par se réveiller, excessivement endolori.

MICHAEL
Woah, elle nous a bien pénétré celle-là !

Souriant, il se retourne vers les parents de Dami. Il ne sourit pas longtemps, ils semblent morts tous les deux : Atiole a été en partie écrabouillé par l’impact qui fut de son côté et Solange saigne de la tête, son crâne fracturée. Michael vérifie vite leurs pouls. Aucun des deux n’en a, aucun ne respire. Il détache Solange et l’amène à l’extérieur pour lui faire du bouche-à-bouche et un massage cardiaque.

Désespéré, Michael aperçoit un homme qui parle au cellulaire, sa voiture arrêtée sur le bord du chemin.

MICHAEL
Il y en a un deuxième de coincé à l’intérieur !

L’homme s’approche de Michael, sans courir, pas du tout pressé.

MICHAEL
T’es sourd ou quoi ? JE NE PEUX PAS SAUVER LES DEUX À MOI TOUT SEUL ! Soit tu fais comme moi, soit son mari est foutu ! Le choix t’appartient, mais je vais te coller mon pied au cul si tu ne…

L’inconnu dégaine un fusil et le pointe froidement vers Michael.

L’HOMME
Heureux de te rencontrer Michael Gamaze. Je suis Azeito, et je ne rate jamais ma cible.

MICHAEL
Ah, c’est là que je meure, c’est ça ?

AZEITO
Exactement.

MICHAEL
C’est bête, moi qui allais me servir de mes inventions pour autre chose qu’harceler les filles.

Le jeune inventeur se lève soudainement, prenant Azeito par surprise, éloignant le fusil d’une main et l’électrocutant de l’autre avec un petit appareil dissimulé dans sa manche. Azeito frétille par terre.

MICHAEL
Oups, ça doit faire mal…

Il arrête son regard sur son appareil, puis sur la mère de Dami.

MICHAEL
Oui, j’aurais dû y penser plus tôt ! Je vais transformer mon pistolet à impulsion électrique en défibrillateur ! Si j’avais su que les conseils paranoïaques de Dami payeraient un jour !

Il dégaine son tournevis multifonctionnel, totalement surexcité.

[…]

TOQUI
Et en quoi Michael est-il un espoir ? Aussi vain soit-il…

OMACO
Il y a le roi, la reine, les deux fous, les deux tours, les deux cavaliers et les pions.

TOQUI
Belle allégorie avec les échecs, surtout en considérant que le roi n’y fait presque rien…

OMACO
Au contraire, le roi peut tout faire.

TOQUI
Sois direct, je déteste tout ce qui est lyrique, ou métaphorique.

OMACO
Michael est l’un de vos pions, il ne deviendra dangereux que s’il atteint l’autre bout de l’échiquier.

TOQUI
J’abandonne, tu es un cas désespéré.

OMACO
Si vous avez de la chance, il remplacera votre reine qui dort toujours, faute de n’être qu’une enfant.

TOQUI
Nara ?

OMACO
Nara n’avait rien d’une enfant…

TOQUI
Je n’aime pas cet emploi du passé…

OMACO
(riant un peu)
Tu m’amuses presque Toqui Noroquomi. Un homme froid et narcissique au cœur d’or… Tu le crois, mais tu n’as rien d’un roi. Tu es aussi fou qu’Azure, ce qui explique ce semblant d’affection qui nous lie.

TOQUI
Je ne vois pas qui d’autre qu’Azure ou moi pourrait être le « roi »…

OMACO
Mon « délire » commencerait-il à te plaire ?

TOQUI
Rabi ?

OMACO
Non.

TOQUI
Dami ?

OMACO
Certainement pas… Donnes-tu ta langue au chat ?

TOQUI
(en lui souriant sadiquement, les yeux gorgés de haine)
Tant mieux si je ne suis pas le roi ! Les rois ne peuvent pas tuer les rois, c’est logiquement impossible. Ce qui signifie que si tu as fait le moindre mal à Nara, je me ferai un plaisir de te dévorer.

OMACO
Je déteste ces êtres en manque d’affection pourvu d’un trouble de personnalité limite tels que Michael et toi. Votre héroïsme sera toujours entaché par vos manques… Cela me rappelle ton vrai père.

TOQUI
Si tu as condamné Michael, c’est qu’il devait y avoir une raison précise.

OMACO
Il spécialise ses inventions sur les sens, c’est un vrai obsédé sexuel. Bref, je le tue seulement « au cas où ». D’ailleurs, je devrais faire la même chose avec toi. Qu’en penses-tu, « fiston » ?

TOQUI
Laisse-moi parler une dernière fois avec ma mère, comme tu me l’avais promis.

OMACO
Pourquoi souhaites-tu tant croire qu’elle se soucie de toi ?

TOQUI
Parce que c’est la vérité.

OMACO
Changeons de sujet veux-tu… À vrai dire, je suis pressé.

TOQUI
Tu l’es toujours.

OMACO
C’est moi qui ai demandé à Azure de sortir dans la rue le soir de votre rencontre, comme c’est moi qui ai conseillé à Dami de fuguer le soir même. Il a suffit que je me fasse passer pour l’un de ses amis virtuels et le reste fut un jeu d’enfants. Dans les heures qui suivront, vous mourrez tous sauf Azure, et ainsi, il daignera enfin redevenir lui-même. D’ailleurs, n’est-ce pas précisément le véritable plan de Dami ? Se sacrifier pour qu’Azure redevienne Folio Mentol dans l’espoir que celui-ci me tue…

TOQUI
Tu deviens un peu trop bavard à mon goût.

OMACO
Ah ! Ah ! Je suis là pour apprendre d’un autre combat avec mon éternel rival. Le reste m’importe peu… et tu fais partie de ce reste. Mais je dois avouer que j’ai apprécié ta trahison. Tu m’as amusé, Toqui.
(marquant une légère pause)
Sache que j’ai été bon avec toi, et pour preuve, ta mère sera là dans un instant. Elle t’expliquera mieux que moi quel sera ton véritable rôle dans cette histoire. Tâche de ne pas la décevoir.

Le coeur de Toqui chavire.

OMACO
Je veux que tu comprennes à travers ses yeux le monstre que tu es. Avec un peu de chance, je n’aurai plus besoin de te tuer. Pour te venger de cette cruelle humanité, tu redeviendras mon « fils », celui qui me succédera à la tête du monde puisque je n’aurai bientôt plus aucun intérêt à vivre parmi vous.
(en sortant)
Tu es mon fou, Toqui Noroquomi.

Toqui serre les poings. En état de choc, sa paralysie a disparu.

[…]

Michael est au volant de la voiture d’Azeito, seul, désemparé, taché de sang, avec son radar à odeur.

MICHAEL
(à son invention)
Je t’avais attaché et tu as quand même trouvé le moyen de te briser !

Il soupire longuement.

MICHAEL
J’ai le meilleur cerveau du monde, mais je suis incapable de sauver la vie de quelqu’un. Le pire, c’est qu’elle aurait pu être reconnaissante et me… Non, elle est morte, penser à tout ça serait très déplacé… vachement déplacé, immonde… Ah, mais merde qu’elle était bandante ! Un peu plus et je…

AZEITO
(attaché dans le coffre)
Veux-tu bien te TAIRE ? Même un assassin professionnel a plus d’honneur que toi !

MICHAEL
C’est pas gentil de t’être débâillonné !

AZEITO
Tu fais une seule bosse à ma voiture, ET JE T’ARRACHE LA TÊTE !

MICHAEL
D’un, je ne suis pas réellement sûr d’en avoir une et de deux…

Sa machine « radar » s’active et il sursaute.

MICHAEL
(salivant presque)
Oh ! Oh ! Il semble que Dami et moi allons enfin nous revoir !

[…]

Dami est étendu par terre, pensif, les yeux grands ouverts. Malias se réveille tranquillement, étourdi.

MALIAS
Saleté ! Pas besoin de m’endormir, j’suis même pas capable de lever mon gros cul du divan !

Il se retourne difficilement et voit que l’ennemi a été maitrisé, puis il aperçoit Dami.

MALIAS
(remarquant le bandage)
Ça va ?

DAMI
(sec)
Oui.

Malias voit ensuite le cadavre de Nara.

MALIAS
C’est… c’est une fille ?

DAMI
Elle est morte.

MALIAS
Éloigne-la…

DAMI
(insistant)
Elle est morte.

MALIAS
Ça ne change rien, ÉLOIGNE-LA !

DAMI
Je ne peux pas bouger, tu vas devoir le faire toi-même.

MALIAS
AZURE !

DAMI
(avec sa vraie voix féminine)
De toute façon, je suis une fille moi aussi.

Le coeur de Malias fait trois tours et une peur terrible se lit sur son visage.

DAMI
Tu veux que je te le prouve ou ma voix te suffit ?

MALIAS
(paniqué)
AZURE !

Il déboutonne sa chemise et Dami l’observe, sceptique.

MALIAS
(complètement dément)
Azure, je t’avais dit que je ne voulais pas voir de fille ici, c’était la condition !

Il montre la bombe attachée sur sa taille et Dami sourit presque.

DAMI
Vas-y, fais-nous plaisir.

MALIAS
(triste, perdu)
Je m’excuse.

Il saisit un interrupteur dissimulé sous un coussin, dans une petite boîte.

Azure arrive à cet instant.

AZURE
Calme-toi Malias, je vais tout arranger !

MALIAS
C’est trop tard…

Azure touche le cou de Dami avec sa technique spéciale et le déparalyse.

AZURE
Va-t’en avec le corps de Nara ! N’emporte pas l’épée !

Rabi arrive à son tour, confus, épuisé… ce qui ne l’empêche pas de pointer son arme sur Malias.

RABI
Ne fais plus un geste !

AZURE
Rabi, je m’en occupe.

RABI
Juste par ses yeux, c’est clair qu’il ne fera pas demi-tour.

AZURE
Ne tire pas.

MALIAS
Va-t’en Azure, je ne veux pas te faire de mal !

AZURE
Malias, cesse d’avoir peur de toi-même !

MALIAS
Je suis un monstre, je suis le seul qui n’a pas changé…

Ses doigts touchent le bouton, mais il n’appuie pas… au contraire de Rabi qui tire sans hésiter.

[…]

Quelques mois plus tôt, à l’appartement, Omaco est prêt à partir avec ses seaux de peintures vides. Azure est excessivement mal à l’aise, troublé par ce qu’il a vu.

OMACO
Une dernière chose, je ne suis pas le seul à pouvoir faire griller des cerveaux en activant les puces et comme je ne voudrais pas écourter notre histoire, je te laisse ceci qui te permettra de les désactiver.

Il tend une enveloppe à Azure et celui-ci la prend sans grande motivation.

OMACO
Par contre, si tu l’utilises sur d’autres personnes que celles qui entreront dans cet appartement, je devrai te tuer sans sommation. Oui, j’ai très hâte à notre affrontement final, mais je ne peux pas me permettre de gâcher mon oeuvre. Donc, si tu as le malheur d’utiliser ce « son » ailleurs ou de laisser quelqu’un d’autre le faire, je devrai annihiler toute notre petite troupe d’acteurs émérites sans la moindre pitié.

AZURE
Un son ?

OMACO
Les instructions sont dans l’enveloppe.

AZURE
Tu surestimes de beaucoup mes capacités réflectives !

OMACO
J’ai déjà désactivé la tienne, à toi de voir si tu veux sauver tes futurs « amis »…

AZURE
Ah…

OMACO
(découragé)
Il te suffira d’appuyer sur un bouton.

AZURE
Voilà enfin quelque chose à la hauteur de mon esprit chamboulé par… TOUS LES TRAUMATISMES QUE TU AS CAUSÉ DANS MA VIE… oh toi gentil gouverneur d’amour qui perd son temps avec moi.

OMACO
Ah ! Ah ! J’aime quand tu t’énerves. Je t’en pris, ne tarde pas trop avant de redevenir Folio Mentol.

MALIAS
Bon, il s’en va le « gouverneur » ou faut que je me fasse exploser ?

OMACO
Au revoir « Azure », au plaisir de ne jamais te revoir.

Omaco part et Azure reste là, figeant le vide, excessivement sombre.

MALIAS
Alors tu m’expliques ou faut que je chie dans mon seau pour attirer ton attention ?

AZURE
Il semble que ces histoires de destins ne cesseront jamais de nous rattraper.

MALIAS
T’as du maïs soufflé ?

AZURE
Oui ?

MALIAS
Y’a un excellent film d’animation qui vient de sortir, de quoi de ben simple, des genres de gigantesques robots caves qui sauvent le monde en combattant des gros monstres mutants dégoulinants de morve.
(en lui montrant une séquence de l’introduction)
Checke, y’en a même un qui me ressemble !

AZURE
(en s’assoyant à côté de lui)
Malias, peu importe ce qui se passera, on sera toujours des frères…

MALIAS
Heu… c’est une question ou une affirmation ? Faut-tu que je te rassure, que je te console ?

AZURE
Toi et moi, on est comme la glace et la magma, les deux frères invincibles qui peuvent tout accomplir.

MALIAS
C’est ce que nous a dit Martine, avant de disparaître de nos vies pour toujours…

AZURE
Toi, tu croirais plus Martine ou des espèces de dessins qui envahissent ton sous-sol ?

MALIAS
Bah, Martine a des plus gros seins.

AZURE
C’est ce que je me disais… et je suis sûr que ce sera un excellent film !

MALIAS
Ha ! Ha ! Ha !
(plus sérieusement, l’air grave)
Mais avant, je veux mon maïs soufflé.

AZURE
Oui maître, je m’exécute oh mon maître !

MALIAS
Pis de la limonade !

Azure prépare tout ça…

MALIAS
T’sais Azure… t’as pas besoin de redevenir « Folio Mentol » pour être quelqu’un ou sauver le monde, si c’était ça ta véritable question. Peut-être que t’arrives à utiliser tes pouvoirs juste quand t’es Folio, mais la douceur d’Azure, c’est ça qui m’a sauvé, pis c’est ce qui sauvera tous ceux que tu voudras ben sauver.

AZURE
(en pressant des oranges, dos à lui, ne montrant pas ses larmes, souriant)
Merci Malias, c’est ce que j’avais besoin d’entendre.

À suivre.