La forge ou l'amour (Saynète du bourg #6)

23 filles, un comte et un forgeron
Saynète #6
La forge ou l’amour
Ambroise et Mathurin

Écrit par :
Emmanuelle Belleau
Dominic Fortin-Charland

[…]

Mathurin est en train d’essayer de tordre une tige de métal.

MATHURIN
(passant ses tensions sur un bout de métal)
Pourquoi tu veux pas te tordre ? T’es-tu en train m’dire que je suis moins fort qu’avant, que j’ai fait mon temps ? T’es-tu en train de rire de moé ? Fais-moi pas fâcher petit bout de ferraille, j’ai encore la force d’un ours brun en pleine chasse aux écureuils pis m’a te le prouver, t’auras pas le dernier mot !

Il essaie encore de toutes ses forces, orgueilleux, et Ambroise vient le rejoindre, intrigué.

AMBROISE
Bonjour Mathurin ! Quelle belle journée, n’est-ce pas ?

MATHURIN
Ma journée s’ra plus belle quand tu rôderas pu autour de mes filles comme une coquerelle autour de mon pot d’mélasse.

AMBROISE
(un peu effrayé, soudainement plus sérieux)
Vous êtes au courant…

MATHURIN
Que tu t’essayes su’ chacune de mes filles peu importe leur âge ? J’ai des yeux tout l’tour de la tête ! À moins que j’doive savoir aut’ chose ? T’es mieux d’me l’dire tu-suite tandis que j’suis encore de bonne humeur pis ben rassasié ! La soupe de Marie-Madeleine peut ben goûter el’ bois pourri, a bourre !

AMBROISE
Sans vouloir changer de sujet, un peu mal à l’aise, je venais proposer mon aide, en toute amitié !

MATHURIN
Si tu veux vraiment m’aider… Va-t’en.

AMBROISE
J’apprécie la vivacité de votre humour, mais je suis bel et bien sérieux : j’y tiens, ce serait un honneur !

MATHURIN
Es-t-y tombé malade ? Ambroèse Lecomte, l’artiste, le charmeur, le poète aux doigts de fée, forger ?

AMBROISE
Oui, j’aimerais devenir votre apprenti.

MATHURIN
(bouche-bée)
Mon apprenti ?

Il se lève, excessivement confus, retenant un rire, le visage agrandi par l’exaspération.

MATHURIN
Toé, devenir mon apprenti ?

AMBROISE
(outré, tentant de retrouver une certaine fierté)
Pour ma défense, je sais coudre !

Mathure explose d’incompréhension et de rire.

AMBROISE
J’avoue qu’il ne s’agissait pas de l’exemple le plus adéquat…

MATHURIN
Tu m’penses toujours ben pas assez désespéré pour te choisir comme apprenti ? Même ma fille s’rait meilleure que toé !

AMBROISE
Je vous ai entendu, votre force n’égale pas celle de vos beaux jours. Il vous faudra bientôt de l’aide et dans quelques printemps, une relève compétente pour subvenir aux besoins de votre famille !

MATHURIN
Pis pour qu’essé faire que tu voudrais faire ça pour nous aut’ ? Tu dors sur not’ banc d’quêteux, ou bedont arra l’plancher quand la Marmotte est icitte, mais t’es pas de la famille ! Ma mie a dit que t’as du cœur, que tu fas ton possible pour l’aider avec la cuisine, mais moi je te trouve louche a’ec tes sourires pis tes habits de madame ! Pauv’ comme un rat, t’as cogné à notre porte, tu t’es installé comme che’ vous, tu manges comme un troll, pis à part casser not’ vaisselle pis faire rire de toé, qu’essé qu’t’a faite pour nous aut’, hen ?

AMBROISE
(bégayant un peu, nerveux)
J’aime votre famille… et j’aimerais officialiser ma présence !

MATHURIN
T’es vite en affaire, Ambroèse…

AMBROISE
N’avez-vous pas toujours rêvé d’avoir un garçon, en plus de vos somptueuses 22 filles ?

MATHURIN
(sujet sensible, il monte de ton)
T’es t’à veuille de m’faire perdre patience, Ambroèse !

AMBROISE
(s’emportant)
Vous avez toujours rêvé d’un fils, moi j’ai toujours rêvé d’un père !

MATHURIN
(l’air tout à fait désintéressé.)
T’as pas eu d’pére… ?

AMBROISE
(nostalgique, jouant avec exagération)
J’ai été élevé par ma mère et son amie, mon pauvre père étant…

MATHURIN
Raconte dont pas ta vie d’même ! On dirait qu’tu fais du théâtre… J’haïs assez ça le théâtre !

AMBROISE
(plus calme)
Mon père s’est éteint en mer, parti chercher la plus belle des fourrures pour sa douce ! Ah quel romantique il était, parcourir tant de distance pour combler les petits caprices de ma mère…

MATHURIN
Méchante parte de temps !

AMBROISE
(insistant, plus sec)
Non, il était romantique.

MATHURIN
Toé ‘ssi, t’aimes pardre ton temps. Tu t’en viens en Nouvelle-France en abandonnant ta mère pis son amie sans même leur donner de nouvelles. Maudit fou, y doivent se mourir d’inquiétude, pensant qu’y t’é arrivé la même chose qu’à ton pére ! À ta place, j’prendrais l’premier bateau pour la France, pis j’oublierais ben vite le nom d’Girardin!

AMBROISE
Ma mère et son amie sont mortes de la même maladie le solstice passé…
(pour lui-même)
Elles étaient si proches…

MATHURIN
Ben coudonc.

AMBROISE
Passons…
(se reprenant)
Vous êtes désormais ma seule famille, laissez-moi me montrer digne de devenir l’un des vôtres! 

MATHURIN
Tu m’penses-tu né d’hier ? Dis-moé le dont tu-suite que tu t’intéresses à une de mes filles !

AMBROISE
Êtes-vous certain de vouloir connaître la vérité ?

MATHURIN
Oui, c’t’affaire !

AMBROISE
Parce que j’ai un peu peur de vous…

MATHURIN
Arrête de m’niaiser, pis botte-toé l’train !

AMBROISE
(hésitant)
Vous savez cher ami… il n’y a pas plus belles filles que les vôtres…

MATHURIN
Si tu penses ! M’a envoyer mes filles d’un couvent avant d’les marier avec un maigrichon comme toé !

AMBROISE
Sans vouloir mettre en doute votre autorité, plusieurs d’entre elles souhaitent se marier…

MATHURIN
Tu les convoites pas toutes, toujours? Y’en a qui ont même pas l’âge !

AMBROISE
J’en convoite une seule…

MATHURIN
(devenant soudainement sérieux, grave)
Tu veux la marier ?!

AMBROISE
Oui.

MATHURIN
Laquelle ?

AMBROISE
Malvina.

Léger silence entre les deux hommes, Mathurin le fixe un moment, sans bouger.

AMBROISE
Je n’ai jamais aimé les silences…

Mathurin reste silencieux.

AMBROISE
(rit un peu, nerveusement)
J’en conclus que nous divergeons sur ce point !

AMBROISE
Je l’aime.

MATHURIN
Oh que non, tu l’aimes pas ! T’essayes d’la damner aux enfers avec toé !

AMBROISE
(un tantinet outré)
C’est faux, elle ne m’inspire que des belles et nobles choses !

MATHURIN
Malvina va marier l’fils des Bellanger ou bedont rentrer au couvent. Y’é pas question qu’a prenne exemple sur sa sœur Marguerite !
(tournant le dos à Ambroise pour cacher sa tristesse)
La Marmotte, partie a’ tête haute voir du pays d’ins bras d’un pauv’ voyageur pouilleux, é ch’veux gras, habillé comme un quêteux…

Il se tait et Ambroise, empathique, vient placer une main sur son épaule.

AMBROISE
Malvina ne partira pas, nous resterons ici avec vous, en famille.

MATHURIN
(se retournant vers Ambroise, avec une certaine violence)
T’es pareil comme lui ! Une espèce de p’tit rat pas fiable, coureur de jupons, qui va m’voler ma fille pour y briser l’coeur !

Nouveau silence entre les deux hommes.

AMBROISE
(désespéré, ne sachant plus quoi dire pour le convaincre)
Je l’aime…

MATHURIN
J’ai d’jà donné ma fille au fils des Bellanger, un bon bonhomme STABLE qui gagne ben sa vie. Tout el’ contraire de toé !

AMBROISE
Je suis certain qu’elle se refusera à lui…

MATHURIN
(réfléchissant)
J’la laisse choisir : dev’nir nonne, ou bedont épouser le fils de Bellanger…

Ambroise reste silencieux, abattu par cette nouvelle.

MATHURIN
(réfléchissant, faisant preuve d’un peu plus de douceur)
Mais… A veut pu m’écouter… A lit trop : c’est ça qu’y’arrive quand y s’instruisent ; y désobéissent. (grogne, réfléchissant) Bon… Écoute-moé ben, l’rat. Si tu m’prouves que t’es un homme, j’vas reconsidérer ta d’mande.

AMBROISE
(outré)
Je ne baisserai certainement pas ma culotte, des gens pourraient me voir…

MATHURIN
(S’étouffant presque de dégoût)
Est-y fou ?!
Non !!
J’te propose trois duels, pis si t’en gagnes au moins un, j’pourras changer d’idée su’ ton compte.

AMBROISE
J’accepte !

MATHURIN
Première épreuve, un bras de fer…
(il regarde bien Ambroise en laissant un léger silence)
… que j’gagne par défaut, ben évidemment !

AMBROISE
Ne soyez pas insultant… même si effectivement, j’aurais perdu.

MATHURIN
Qu’essé qu’tu vaux à ‘course ?

AMBROISE
Je me débrouille…

MATHURIN
El’ premier qui s’rend au champ pis qui r’vient !

Mathurin part vers l’arrière de la maison et Ambroise décide de s’y mettre lui aussi après un léger moment d’hésitation. Il passe par la maison Girardin au lieu de passer par le côté comme Mathurin. Ils reviennent tout de suite, Mathurin devançant Ambroise qui suffoque presque, essoufflé.

AMBROISE
Vous… vous voulez ma mort !

MATHURIN
Si seul’ment c’tait aussi facile…

AMBROISE
Passons… à…
(reprenant difficilement son souffle)
… la troisième épreuve…

MATHURIN
Bats-moé.

AMBROISE
(choqué)
Comment ?

MATHURIN
(prêt à se battre)
Bats-moé pis j’accepte ta demande !

AMBROISE
Vous plaisantez ? Je ne me battrai pas contre vous !

MATHURIN
T’as peur, le rat?

AMBROISE
Non, c’est juste totalement puéril et insensé !

MATHURIN
Le premier à jeter l’autre au sol, MAINTENANT!

Mathurin tente de faire tomber Ambroise, mais celui-ci reste debout, l’attrape, lui fait une prise de lutte et le dépose délicatement au sol sans que Mathurin ne le voit venir ou ne puisse réagir.

MATHURIN
C’tait quoi ça ?!?!?!?!?!?!?!!?!?!?!?!?!?!?!?!?!?!!?

AMBROISE
Je rappelle que j’ai jadis été comte ! J’ai été dans l’une des plus prestigieuses écoles ! J’ai fait de la lutte, de l’escrime, de la natation, de la gymnastique (hésitant) du tir à l’arc… (pour lui-même, en faisant le Notre-Père et en regardant le ciel)… repose en paix Timothée ! J’excellais seulement en lutte…

Il aide Mathurin à se relever.

MATHURIN
T’aurais pu le dire avant ! Ma pauvre fille !

AMBROISE
J’ai tenté de vous prévenir, j’ai même dit que c’était « insensé » !

MATHURIN
Je l’avais compris autrement… tout’ el’ peuple l’avait compris autrement !

AMBROISE
J’en conclus que je peux marier votre fille et devenir votre apprenti ?

Mathurin grogne, avec une face qui dit oui.

AMBROISE
(souriant)
Merci beaucoup, me voilà ravi !

MATHURIN
(négociant)
Par exemple, t’habites ici avec elle, j’te donne aucune dot…

AMBROISE
J’accepte !

MATHURIN
Epis tu vas prendre le nom de Girardin…

AMBROISE
Ambroise Lecomte Girardin ?

MATHURIN
Oh nenon. Ambroise Girardin… Non ! Ambroise Girard dit le Rat Girardin !

AMBROISE
Je ne serai plus comte ?

MATHURIN
Tu l’es déjà pu ! Si jamais tu l’as d’jà été, en tout cas…

AMBROISE
(surpris, portant une main à son coeur)
Je souffre, tout en étant outré !

MATHURIN
T’as l’choix : ton délire de t’prendre pour un comte, ou bedont épouser ma fille.

AMBROISE
(triste, à nouveau très théâtral, pesant sur chacun de ses mots)
Bien, j’accepte aussi… à contrecœur, mais j’accepte parce que, je me répète, j’aime votre fille !

MATHURIN
Pour finir, j’te laisse deux semaines pour te trouver un métier… LOIN d’ma forge !

AMBROISE
Mais, n’ai-je point prouvé que je suis un homme, aussi sot fût votre marché ?

MATHURIN
T’as prouvé qu’t’es capable de mettre quelqu’un à terre, rien d’aut’ ! T’es tell’ment maladroit, ce s’rait pas trop long qu’t’aurais foutu l’feu à toute ma maison pis mon champ ! Je suis père de famille moi, pas fou !

AMBROISE
(amoureux)
Je pourrais m’attrister de votre haine, mais la douceur des lèvres de votre fille m’en empêche !

MATHURIN
Ferme-toé là pis cours y dire la nouvelle… Dis-y qu’son vieux père a changé d’idée pour son bonheur ! J’sais que j’ai l’air sans pitié, mais au fond, ça m’fait plaisir si tu réussis à la rendre heureuse, l’Hermine ! A ne sourit presque jamais, j’m’inquiète, tsé ! Prends en ben soin, veux-tu !

AMBROISE
Mille mercis père, vous ne le regretterez pas…

Il fait une révérence, puis s’en va, excité d’annoncer la nouvelle à Malvina.

MATHURIN
Je le r’grette déjà…

Il continue d’essayer de tordre le métal, mais se fâche, grogne et le lance par terre pour partir à son tour.