La drague selon Ambroise Lecomte (Saynète du bourg #4)

23 filles, un comte et un forgeron
Saynète #4
La drague selon Ambroise Lecomte
Malvina et Ambroise

Écrit par :
Emmanuelle Belleau
Dominic Fortin-Charland

[…]

Malvina lave les vêtements à l’extérieur, pensive. Ambroise vient la rejoindre, absorbé par celle-ci.

AMBROISE
Douce Malvina, puis-je vous offrir mon aide ?

MALVINA
(sceptique)
Pour laver des vêtements ?

AMBROISE
Pourquoi pas ?

MALVINA
(sarcastique, un tantinet agressive)
Puisque vous êtes un homme, vous devriez plutôt aider mon père à la forge !

AMBROISE
Peut-être, mais je ne peux laisser tant de travail à des mains aussi délicates !

Il lui touche les mains et Malvina se raidit aussitôt.

MALVINA
Avez-vous l’autorisation de me parler en l’absence de mes parents ?

AMBROISE
J’avoue n’être point familier avec vos « traditions », la bourgeoisie coulant dans mes veines !

MALVINA
(toujours aussi sarcastique, tout en continuant de laver les vêtements)
J’oubliais, vous êtes « comte » !

AMBROISE
Vous en doutez ?

MALVINA
Qui n’en doute pas ?

AMBROISE
(se vantant)
Votre petite soeur Madeline boit chacune de mes histoires, j’ai même promis de l’amener en voyage lorsque l’infortune daignera me rendre ma fortune ! Je vous invite également, belle Hermine ! Plus nous serons, plus l’aventure se dressera, laissant place à la découverte, au soleil et aux sourires !

MALVINA
Êtes-vous le Diable ?

AMBROISE
Oh, mais vous me voyez insulté ! Je suis Ambroise Lecomte d’Ambroisie et bien que par malheur je me retrouve ici, sans un sou, à quémander un peu de nourriture et un banc pour dormir à vos très chers parents, cela ne change rien au fait que mon corps habite un être digne pourvu d’une grande culture !

MALVINA
Vous êtes chez nous depuis deux semaines et qu’avez-vous fait, outre parler ?

AMBROISE
J’ai aidé votre mère à placer les couverts !

MALVINA
Vous en avez échappé la moitié !

AMBROISE
Seulement trois ou quatre assiettes, inutile d’en faire tout un plat…

MALVINA
Vous ne savez rien faire de vos dix doigts, vous devriez retourner à vos apparats, en France !

AMBROISE
Je… je ne peux pas.

MALVINA
Pourquoi donc ?

AMBROISE
(hésitant)
J’ai… j’ai…

MALVINA
Osez affronter la vérité, pour une fois !

AMBROISE
(honteux)
J’ai le mal de mer… mon estomac ne survivrait pas à un deuxième voyage !

MALVINA
Ridicule…

AMBROISE
Je pesais le double lorsque j’étais en France !

MALVINA
Épargnez-moi les détails et… tâchez d’être utile pour une fois !

Elle lui tend un vêtement et lui montre comment faire, Ambroise se montre à nouveau maladroit.

MALVINA
J’abdique, vous ne savez définitivement rien faire !

AMBROISE
Il le faudra pourtant, je souhaite devenir l’apprenti de votre père, à la forge !

MALVINA
Vous rêvez en couleur !

AMBROISE
Il m’arrive, oui…

MALVINA
Mon père ne laissera jamais sa brebis entre les mains de n’importe quel étrange !

AMBROISE
Êtes-vous toujours aussi dure ?

MALVINA
Devrais-je me montrer aimable envers un bellâtre qui profite de la gentillesse de mes pairs ?

AMBROISE
(intrigué, prenant l’ouverte qui se tend à lui)
Bellâtre ?

MALVINA
(ne comprenant pas où il veut en venir)
Oui, bellâtre…

AMBROISE
Vous me trouvez beau ?

MALVINA
C’est bien là votre seule qualité…

AMBROISE
Je sais également lire, écrire, conter, jouer de la musique, du théâtre, je sais même parler aux oiseaux !

MALVINA
Les oiseaux ne parlent pas…

AMBROISE
Bien sûr que oui, ils parlent autant que vous et moi ! Cependant, les oiseaux ne perdent pas autant de temps que nous, ils chantonnent seulement pour se protéger des dangers, voyager et surtout, s’aimer…

MALVINA
J’y réfléchirai en mangeant de la perdrix à soir.

AMBROISE
(rêveur, mettant sa main autour de la taille de Malvina tout en regardant en l’air)
N’aimeriez-vous pas, parfois, vivre tel un oiseau et cesser vos besognes pour vous envoler loin d’ici ?

MALVINA
(se décollant, excédée)
C’est quand même pas avec ce genre de discours grotesques que tu fais la cour aux filles ?

AMBROISE
Voyons mon amie, je ne suis pas en train de vous faire la cour !

MALVINA
Pourquoi ? Je ne suis pas assez bien pour monsieur le comte ?

AMBROISE
Je serais bien mal élevé de charmer une jeune femme sans avoir eu le consentement de son père…

MALVINA
(pour elle-même, découragée)
Soudainement, monsieur le comte s’intéresse à nos traditions…

AMBROISE
(après une légère réflexion, soudainement plus sérieux, ne comprenant pas un léger détail)
Par contre, je me permets un aparté, un léger détail de votre langue m’intrigue, vous savez ce que signifie faire la cour ? Je croyais que les gens de votre « rang » ne connaissaient pas les…

MALVINA
(le coupant avec caractère, en mettant l’accent sur les mots dévore et affamée, de manière sensuelle)
Les gens de notre « rang » savent parfois lire ! Je connais les fables de la Fontaine, les pièces de Molière, Racine et Corneille, Les Muses de la Nouvelle-France de Marc de Lescarbot, les écrits de Marguerite Bourgeois… sans oublier cette littérature patriotique que je dévore, comme la poésie de Crémazie ! Je suis une affamée de savoir !

AMBROISE
(se voulant fantasque, impressionnant)
Peut-être, mais moi, toutes ces histoires, je les ai vécues…

MALVINA
Permettez-moi d’en douter, je ne vous imagine pas du tout en patriote.

AMBROISE
Pourtant, l’un de mes amis est irlandais !

MALVINA
(sceptique)
Parfois vous m’inquiétez Ambroise…

AMBROISE
Vous ne parliez pas du patriotisme irlandais ?

MALVINA
Non…

AMBROISE
Ah, vous parlez des insurgés américains ! Désolé, parfois les beautés de l’Irlande me montent à la tête…

MALVINA
(énervée)
Je parle des patriotes d’ici, du combat que nous menons en Nouvelle-France !

AMBROISE
(ne sachant pas quoi répondre, tout bonnement ignorant)
Ah…

MALVINA
(bête)
Vous n’en savez réellement rien ?

AMBROISE
(hésitant vis-à-vis de cette question)
Devrais-je ?

MALVINA
(laissant jaillir toutes ses tensions)
Pourquoi faut-il toujours que je me bute à l’ignorance des autres ? Pourquoi s’instruire n’est pas plus commun dans une Nouvelle-France qui se devait d’être un nouveau départ ? Je ne connais pas les mots savants des gences qui pètent plus haut que le trou comme toi, mais je sais que c’est mal tous ces préjugés causés par la méconnaissance ! Je suis une femme, mais je peux travailler aussi bien que n’importe quel homme ! Je pourrais même te casser en deux si je voulais, sans même me forcer !

AMBROISE
Je n’en doute pas, calmez-vous ma chère et tendre, vous devenez hors propos…

MALVINA
Tais-toi et écoute-moi ! Je m’occupe des chiffres de mon père depuis que j’ai quinze ans et dès qu’il s’absente un peu, je forge des assiettes et des ustensiles ! Il aurait dû me prendre comme apprenti, mais c’est toi qu’il choisira parce que même si tu n’as aucune expérience et aucune passion pour le feu et le fer, t’es un homme ! Je crie à l’injustice, retourne en France, voleur ! Laisse notre famille tranquille !

Elle le pousse et frappe, mais une profonde fatigue l’envahit… Elle s’écroule sur lui, en sanglots.

MALVINA
Les hommes sont aveugles…

AMBROISE
(sous le choc)
Mariez-moi.

Malvina se dégage de lui en essuyant ses larmes, troublée, le dévisageant.

AMBROISE
(insistant, soudainement illuminé)
Mariez-moi…

MALVINA
Pourquoi ?

AMBROISE
Je suis amoureux !

MALVINA
Vous dites n’importe quoi ! Cessez, nous ne sommes pas dans une farce !

AMBROISE
Je suis une femme dans un corps d’homme !

MALVINA
(dégoûtée, se reculant)
Comment ?

AMBROISE
(se reprenant, mal à l’aise)
Pardon, ce n’est pas cela que je voulais affirmer ! Je vous comprends, je suis un homme qui ne sait pas faire ce que les hommes savent faire ! J’aime les fleurs, cueillir des fruits, m’occuper des enfants, et surtout, malgré mon amour inconditionnel pour les femmes, je n’ai pas l’impression d’être viril !

MALVINA
Vous ne l’êtes pas du tout.

AMBROISE
(un peu insulté)
Merci…
(reprenant son discours)
Il m’est triste de constater que les hommes et les femmes sont chacun prisonniers de carcans, de chaînes qui les amputent de leur liberté d’être ! Nous devrions détruite ces conventions, ensemble, tels des patriotes irlandais ou de la Nouvelle-France ! Fougueux, courageux, prêts à… (sa montée héroïque disparaissant d’un coup) mentir à leurs proches en suivant une petite stratégie forte en… stratagème !

MALVINA
(illuminée, s’approchant de lui, intéressée)
Vous croyez qu’en nous mariant, nous n’aurions qu’à secrètement accomplir les tâches de l’autre, sans que le reste de la communauté ne soit au courant ? Dites-moi que vous avez pensé à cette idée !

AMBROISE
(surpris par tant d’intelligence)
Ma foi, vous êtes perspicace…

MALVINA
Il faudrait que vous puissiez convaincre mon père de vous prendre comme apprenti !

AMBROISE
Je le ferai ! Mais un dernier détail m’obsède, j’ai toujours tenu à me marier par amour…

MALVINA
Et ?

AMBROISE
M’aimez-vous ?

MALVINA
Bien sûr que non !

AMBROISE
(perdant son enthousiasme)
Vous êtes du genre… franche…

MALVINA
Nous nous connaissons à peine ! Ne rêvez pas Ambroise, ici, vous n’êtes plus comte, vous êtes parmi nous, les gens qui se marient pour des questions pratiques et non par amour ! Ici, les femmes choisissent les hommes pour leur situation financière – ce que vous n’avez plus – et leurs habilités pratiques, ce que vous n’avez (en insistant énormément sur ce mot) jamais eu !

AMBROISE
Ici, je serai l’aventure de plusieurs femmes, mais le mari d’aucunes ! Je le sais et cela m’attriste ! Je suis un gentil homme aux tendances de séducteur, mais je rêve surtout d’une femme, d’une seule. Je souhaite bâtir ma vie ici, loin de cet énorme vide que m’inspire mon errance et cet ancien amour qui m’a froidement trahi ! Oh Malvina, dites-moi au moins que vous m’aimerez un jour !

MALVINA
(incertaine, mais touchée)
Je ne vous connais pas et je ne connais pas plus l’amour…

AMBROISE
J’oeuvrerai à vous le montrer, très chère… voilà quelque chose que je sais faire !

Il la regarde intensément et Malvina semble troublée, positivement, un peu plus nerveuse, amoureuse.