L'arrivée d'Ambroise « Lecomte » (Saynète du bourg #3)

23 filles, un comte et un forgeron
Saynète #3
L’arrivée d’Ambroise « Lecomte »
Marie-Madeleine et Ambroise

Écrit par :
Emmanuelle Belleau
Dominic Fortin-Charland

[…]

Ambroise, doté de sa flûte et de son petit baluchon, frappe à la porte de la famille Girardin.

AMBROISE
La noblesse frappe à votre porte !

MARIE-MADELEINE
Quoi ? (Pour elle-même) À cette heure ! Venir déranger des pauvres gences alors qu’ils ont déjà si peu de temps qui faut venir leur en voler pour des peccadilles. Si je ne me dépêche pas, c’est l’autre, encore, Mathurin qui va me gronder parce que la soupe est froide. Et bien qu’il s’étouffe avec. (Vers la porte) Étouffez-vous !

AMBROISE
(s’approchant de la fenêtre)
Bonjour bonjour gentes personnes ! Je suis Ambroise Lecomte et j’apporte avec moi le soleil de cette magnifique journée ! Ouvrez-moi et je jouerai de la flute en votre honneur !

MARIE-MADELEINE
AH ! Parce qu’en plus de se faire trouer la tête par les deux oreilles par les petites qui ont la couche lourde de s’être ébouillanté dans la marmite d’eau, je devrais supporter votre mélodie du bonheur ?

AMBROISE
Madame, vous semblez tendue, ma mélodie saura vous détendre !

Il joue un peu, mais Marie-Madeleine se met à crier.

MARIE-MADELEINE
Pardon ? Me détendre alors que vous voulez jouer de la musique pour accompagner le coq qui hurle en arrière, le cochon du voisin qui se fait égorger, la vache qui met bat, et le cheval qui rumine sa journée ? Vous voulez nous enlever le peu d’ouïe qui nous reste en fin de journée. Dites que vous voulez nous faire perdre toute bonne raison, dites-le, hen, dites-le, dites-le, petit bougre !

AMBROISE
Je vois, vous ne savez pas apprécier la musique… mais peut-être aimerez-vous mes histoires ? Vous savez, les quêteux voyagent de ville en ville, de maison en maison, pour raconter contes et histoires, ainsi que pour servir de messagers ! À ma manière, je souhaite perpétuer leur tradition en…

MARIE-MADELEINE
(le coupant)
Pour tout vous dire, Monsieur, je n’ai pas de temps à vous accorder. La soupe est sur le feu, Mathurin va revenir bientôt et si son repas n’est pas prêt dans l’instant où il franchit le seuil, il se sentira dépérir et inventera des histoires à coucher dehors qu’il ira raconter au Curé pour prouver que je suis une mauvaise femme. Une mauvaise femme, moi, vous vous rendez compte ? Lui donner 22 filles et trouver le moyen de me reprocher…

AMBROISE
(intéressé)
22 filles ?

MARIE-MADELEINE
Vieux gueux ! Mon mari peut battre l’ours avant de l’avoir tué, n’attendez pas qu’il vienne vous les présenter avec ses gros sabots du dimanche ! T’avaleras pu pendant trois carêmes avec le gorgoton à ras la patte de moutons !

AMBROISE
Je vous en pris, ne soyez pas malpolie, agissez en bons chrétiens et ouvrez-moi !

MARIE-MADELEINE
Vous voulez m’avoir par les sentiments ? Ma charité chrétienne, je la garde pour mes 22 petites poulettes même si y’ont pas de têtes !

AMBROISE
Si vous ne voulez pas m’ouvrir, laissez-moi au moins jouer un air pour vos filles… en toute amitié !

Il joue, mais Marie-Madeleine ouvre vite la porte pour lui enlever la flûte de force, désespérée.

MARIE-MADELEINE
Arrêtez avec cet instrument du démon ! J’ai ouvert. Voyez, là, calmez-vous. (Elle se calme elle-même en disant cela) Calmez-vous ! (Elle le gifle) Calmez-vous.

AMBROISE
Merci pour votre hospitalité, ce geste de tendre amitié vous sera rendu au centuple !

MARIE-MADELEINE
Taisez vos mots de perdu et dites moé dont ce que vous venez faire icite !

AMBROISE
J’ai peine à l’avouer…

MARIE-MADELEINE
Accouchez si vous voulez que le curé vous baptise en vous maudissant la tête dans l’eau !

AMBROISE
Je n’ai plus un sou et je n’ai pas mangé depuis deux jours !

MARIE-MADELEINE
Vous pouvez ben avoir une allure de vache maigre, à l’image des temps qui courent !

AMBROISE
Comprenez-moi, je n’ai pas l’habitude de demander de l’aide, mais mon âme défaillit, s’enlisant dans un sourire qui ne me serre plus que d’apparat ! Oh, madame, je me mets à genoux, pouvez-vous m’accorder quelques bouts de pain et un endroit où dormir… la nuit s’annonce froide et cruelle, sans pitiééééééé !

MARIE-MADELEINE
(exaspéré par la demande)
Le quêteux veut un p’tit mangé et un p’tit lit ?

AMBROISE
En échange, je vous conterai les meilleures histoires de mes voyages ! J’instruirai même vos filles, vos plus vieilles, celles en âge de découvrir le monde, leur apprenant des choses sur la vie que vous ne pouvez qu’ignorer ! Parfois, mes allures se font celles d’une farce, mais je sais me montrer efficient !

MARIE-MADELEINE
(confuse)
Efficient ?

AMBROISE
Oui, efficient… efficace ?

MARIE-MADELEINE
(fâchée de ne pas comprendre)
Arrêtez d’utiliser des mots qu’existent pas, je vas finir par vous déplumer comme un petit poulet !

Elle fait le mouvement de craquement de cou, ce qui dégoûte Ambroise au point d’avoir un spasme.

AMBROISE
(désespéré)
Je pourrais même servir de paillasse s’il manque de place !

MARIE-MADELEINE
Oh, silence, je n’ai pas à manger pour tous les petits désireux du village, sans parler du manque de place à table ! J’ai une trop petite cuisine pour 25 couverts ! Non merci mon bon monsieur, il semble que vos hormones de coq et vos petits doigts de coquelicot ont cogné à la mauvaise porte !

AMBROISE
(hésitant, insistant sur le 22)
L’une de vos 22 filles ne serait pas en âge de se marier, s’amourachant d’un homme propre et cultivé ?

MARIE-MADELEINE
Vous descendez bien bas, je commence à avoir pitié ! Le mariage est une institution bien décevante. Il faut chercher le meilleur parti possible, un homme qui possède des biens, pas juste un baluchon !

AMBROISE
Ne vous fiez pas aux apparences, je suis comte !

MARIE-MADELEINE
Qu’est-ce que vous racontez là ? Vous avez jamais dit que vous étiez comte !

AMBROISE
Lors de ma présentation, j’ai pourtant spécifié me nommer Ambroise Lecomte !

MARIE-MADELEINE
Un nom, un nom, ça veut rien dire un nom !

AMBROISE
Au contraire, pour quiconque s’intéresse à l’étymologie…

MARIE-MADELEINE
Arrêtez avec vos mots, j’suis pas idiote, mais moi ma tête passe encore dans porte !

Elle lui donne un coup de tablier, exaspérée.

AMBROISE
Là d’où je viens, il y avait deux Ambroise, j’ai été nommé le comte et l’autre… Desroches parce qu’il y a… toujours… heu… des roches sur ses terres. Vous voyez, j’ai un certain statut, je suis un bon parti !

MARIE-MADELEINE
Qui ferait bien de repartir d’où il vient, si vous voulez mon avis.

AMBROISE
Retourner en France ? Je ne le puis… suite à une mésaventure que je préfère garder pour ma personne, quoique… le courant passe entre nous, je vais vous la conter !

Marie-Madeleine grogne.

AMBROISE
Dans un souffle romantique, j’ai rejoint ma bien-aimée sur son bateau pour la convaincre de ne pas partir pour l’Angleterre, la sachant prête à me quitter pour embrasser les lèvres de ce mécréant de duc de… de… (s’étouffe) Je m’égare ! Malheureusement, malgré toutes mes bonnes intentions et ces fleurs que j’avais cueillies pour elle… je me suis trompé de bateau ! Je m’en suis rendu compte trop tard, l’ancre déjà levée et mes fleurs – des lilas – fanées, tel mon cœur brisé à tout jamais ! Me voilà, en Nouvelle-France (soudainement plus désespéré, voire un peu énervé) avec vous !
(plus calme)
Je suppose qu’il s’agit d’un mal pour un bien…

MARIE-MADELEINE
Vous supposez mal malheureux !

AMBROISE
Si vous l’aviez connu, si belle avec ses cheveux d’or et sa petite poi…

MARIE-MADELEINE
Non mais ! Pour quelqu’un qui a le ventre creux, vous avez l’habitude de vous faire aller le mâche-patate, dites donc. Pas une minute de silence. À peine si on entend votre ventre crier famine ! (Elle rit, presque hilare). Famine ! (Sortant sur le porche de la maison) Famine ! Comme la cigale. Mathilde qui dit ça aux petites. Une fable. Un peu comme votre histoire ! Y’a de quoi mettre un pied dans la tombe tant c’est à mourir de rire ! (Prenant des faux airs de noblesse) Et dites-moi, Monsieur le Comte, ce qui vous amène, de par la route, si loin des soeurs hospitalières de la grand’ville, en battant de votre misère la poussière du chemin.

AMBROISE
J’ai toujours suivi ma bonne étoile et dès que j’ai entendu le doux nom de Girardin, j’ai compris que…

MARIE-MADELEINE
(suspicieuse)
Par tous les diables, c’est que vous êtes un instruit, vous ! Vous connaissez notre nom de quel esprit ?

AMBROISE
Vous êtes populaire dans tout le village ! Mathurin le forgeron et ses 23 filles, dont la plus belle, sa femme, sa Marie-Madeleine ! J’ai erré quelques jours dans la ville après mon arrivée, j’ai diverti bien des ivrognes et des femmes aux désirs… platoniques ! À présent, en tant que gentilhomme, je souhaite m’établir quelque part et j’aurais bien besoin des conseils de la grande et bonne famille des Girardin !

MARIE-MADELEINE
(sévère)
Un saltimbanque, voilà ce que vous êtes. Un fils d’homme honnête qui a trimé dur toute sa vie durant, j’suis sûr, et voilà que vous avez troqué votre pantalon de travail pour une culotte et des bas de soie ! En voilà une imposture ! Vous chantiez, et bien danser à présent ! Peut-être que cela vous sera plus favorable. Passer mon bonsoir aux comtes que vous irez divertir ! (Pour elle-même, alors qu’elle referme la porte) Crée non, de non ! Importunez-les..

AMBROISE
(retenant la porte)
J’ai ouïe dire que votre mari cherche un apprenti… (s’emportant soudainement, enthousiaste, parlant plus rapidement) Je suis prêt à apprendre, je veux fonder une famille ! Entre vous et moi, j’aurais aimé vivre de mon art, mais mes talents, bien qu’éloquents, se veulent parfois un peu timides… Mon verbe impressionne au début, mais à la longue, j’ai cette crainte vague d’exaspérer ! Il me faut prendre métier pour qu’ensuite, je puisse choisir une femme ! Je ne veux plus penser à la France, j’y ai trop souffert…

MARIE-MADELEINE
J’ai point de pitié pour des hommes de votre nature.

AMBROISE
(rempli d’espoir, la tête haute, exagérément)
La Nouvelle-France est ma nouvelle chance !

MARIE-MADELEINE
La Nouvelle-France, ma nouvelle errance ! Voyez, moi aussi je sais rimer et ça ne vous amuse pas pour autant ! Hein, que vous rigolez moins maintenant que vous me connaissez mieux ! Imaginez une journée avec moi, c’est beaucoup moins gai qu’avec Mathurin, c’est moi qui vous le jure, sur la tête de mon père. (Insinuant…) Il n’y pas que lui qui ait besoin d’aide dans cette maison, surtout si vous préférez la compagnie des femmes…

AMBROISE
(la coupant)
Peut-être pourrais-je être votre « apprenti » à vous, pour montrer ce que je sais faire, le temps que votre bien aimé mari daigne m’accorder une chance ! Ce serait un honneur d’aider une femme aussi… bavarde que vous ! À vrai dire, je n’avais pas eu d’aussi amusantes discussions depuis fort longtemps !

MARIE-MADELEINE
Seriez-vous ti pas en train de vouloir insinuer que vous voulez entrer à mon service, dans la maison ? Et votre titre de comte, vous en faites quoi ? Vous le laissez sur la paillasson, j’espère !

AMBROISE
Je suis prêt à bien des sacrifices pour votre bonheur… et celui de vos filles !

MARIE-MADELEINE
Je vais vous laisser entrer. Pour ce soir. Vous allez m’obéir, au doigt et à l’oeil. Et pas un mot. Surtout pas un mot. Mathurin décidera de votre sort. Ne le décevez pas. Avec un peu de chance, on pourra faire quelque chose de vous. Vu votre statut de comte, monsieur le Curé nous donnera peut-être de meilleurs bancs à l’église question de mieux entendre ses sermons. (Elle semble plus sombre à ces paroles)

AMBROISE
Merci, merci, merci, merci mille fois, Marie-Madeleine, vous serez ma nouvelle muse !

MARIE-MADELEINE
Calmez-vous ! Calmez-vous ! Je ne vous laisserai pas entrer avec le diable au corps. (joignant la parole aux gestes) Entrez, dressez la table et sortez les couverts !

AMBROISE
J’y cours !

Ils se dirigent tous les deux vers l’intérieur.

AMBROISE
Au fait, vos 22 filles seront-elles des nôtres ce soir ?

Marie-Madeleine grogne et Ambroise rit un peu, mal à l’aise.