Apprenti au féminin (Saynète du bourg #2)

23 filles, un comte et un forgeron
Saynète #2
Apprenti au féminin
Malvina et Mathurin

Écrit par :
Emmanuelle Belleau
Dominic Fortin-Charland

[…]

MATHURIN
C’t’es papiers-là m’mélangent l’esprit comme des r’tailles de ficelles pognées dans poussières. Comment ce s’fut dont qu’j’arrivions pas à compter plus haut qu’les saisons passées ? Y’a de plus en plus d’monde dans l’bourg, de plus en plus d’ustensiles à patenter, pis voyons dont qu’j’arrive pas à payer mes dus…

Il grogne. Malvina vient le voir, intéressée.

MALVINA
Ça ne va pas, père ?

MATHURIN
J’arrive pas à compter, l’Hermine. J’arrive pas…

MALVINA
Laisse-moi t’aider…

MATHURIN
Va dont aider la Dauphine avec ses radis à place, depuis qu’la Marmotte est partie, y’a pas moyen qu’à y arrive tu-seule.

MALVINA
J’insiste !

Elle regarde et classe les vieux papiers… peu à peu, elle en ressort un parmi les autres.

MALVINA
(en continuant son tri)
T’es sûr que Paquet t’a payé ?

MATHURIN
Chaque dernier jour de chaque fin de chaque mois, comme d’habitude !

MALVINA
Il t’a payé un seul des deux derniers mois…

MATHURIN
Voyons l’Hermine, le vieux est aussi régulier dans ses paiements que Marie-Madeleine fait son pain tou’és matins !

MALVINA
Plein de gens perdent la notion du temps en été… surtout toi papa !

MATHURIN
Ey-ey-ey, l’Hermine. J’grogne comme un ours ; j’hiberne comme un ours…

MALVINA
Les ours hibernent l’hiver, pas l’été.

MATHURIN
Poilu de même pis supporter l’été, je les comprends dont pas…

Malvina sort un autre papier du tas, cette fois un peu plus confuse.

MALVINA
Ce papier n’est pas signé…

Elle le tend à son père.

MATHURIN
J’sachions pas quoi t’dire, l’Hermine… J’n’ai pas souvenance !

MALVINA
De mémoire, ce mois-ci, le curé t’a mandé de remplacer les quatre croix brisées par la Belette, le petit vandale du bourg…

MATHURIN
Lui j’lui retroussais les oreilles, j’peux pas croire qu’il tourne autour de notre Marie-Françoise ! J’sais dont pas c’est qui ses parents, mais à leur place, je lui aurais frotté deux trois roches sa tête pour le calmer !

MALVINA
(continuant sans tenir compte des commentaires de son père, professionnelle)
Les Bélanger ont renouvelé leur vaisselle pour fêter le mariage de leur plus jeune avec un riche industriel.

MATHURIN
Toujours les mêmes qu’y’ont toutes !

MALVINA
Marie-Geneviève Charbonneau t’a demandé un grand chaudron, assez grand pour y tremper « toutes sortes de choses ».
(elle s’arrête, intriguée)
T’as jamais voulu me dire quoi, d’ailleurs…

 
MATHURIN
Daeuh… J’pourrais pas dire… Ch’u ben ben BEN persuadé que c’te Charbonneau, c’t’une sorcière ! A mange les chats du bourg, pense rien qu’au chat de ta soeur Mathilde qui’é disparu la semaine passée, c’est elle qui l’a pris, y peut pas s’être sauvé d’même, un chaton aimant comme ça… c’était le seul autre mâle icite pour me comprendre !

MALVINA
Elle t’a payé ?

MATHURIN
Je sais dont pu !

MALVINA
(insistante)
Papa…

MATHURIN
(avouant la vérité, honteux, effrayé)
Ben oui, c’est elle le papier pas signé j’e…. J’avais trop peur de lui d’mander !

MALVINA
Elle te doit 50 pièces. Demain matin, on va aller la voir ensemble.

MATHURIN
Es-tu folle, l’Hermine ?!? C’est d’sa faute si ma tête est dev’nue… (il montre ses cheveux verts fluo) Comme ça ! J’ai… J’ai volé une petate dans son champ l’mois passé, pis…. C’est c’matin-là que quand j’me suis l’vé après, j’tais rendu vert de même ! Y’é pas question que j’er’mette les pieds su’ sa terre ! A pourrait… A pourrait ben m’empoisonner si a voulait ! J’ter un sort sur ses écus pour qu’y m’brûlent les mains quand j’va é toucher !

MALVINA
(soupirant, tout en continuant de classer les papiers)
Les autres mentionnent surtout du troc…
(débutant l’énumération)
Le pain des Dupré en échange d’une nouvelle serrure pour leur porte d’entrée.

MATHURIN
Leur cinquième ! Eux autres pis leur peur du Bonhomme Sept Heures…

MALVINA
Le lait des vaches de Toussaint en échange de la plus grande chope de bière possible d’imaginer…

MATHURIN
C’t’un alcoolique fier, notre Toussaint.

MALVINA
La viande d’orignaux des Cloutier en échange de…

MATHURIN
On n’y passera pas non plus la journée !

MALVINA
T’as toujours eu aucune patience pour la paperasse…

Elle regarde les papiers restants beaucoup plus rapidement, en silence, concentrée.

MATHURIN
(fier)
En tout cas, y’a dont pas d’doute que j’ai pas chômé c’t’année-citte ! Ma forge était allumée quasiment vingt-quatre heures su’ vingt-quatre comme ‘el potage dans l’foyer !

MALVINA
(sans s’arrêter)
Comme d’habitude !

Elle finit de placer les papiers, un peu plus nerveuse.

MALVINA
Mais…

MATHURIN
(surpris)
Mais ?

MALVINA
Si on regarde les chiffres de plus près…

MATHURIN
Les chiffres, les chiffres, comme dirait ma mie, y jappent plus qu’y mordent…

MALVINA
Je suis sérieuse papa.

MATHURIN
(la coupant, nerveux, voulant fuir l’évidence qu’a découvert sa fille)
J’vas dire à Paquet de m’payer l’mois qu’y a oublié, fais-t-en dont pas.

MALVINA
Non, c’est pas ça…

MATHURIN
(la coupant encore)
Oublie Marie-Geneviève, j’ve… j’vas en glisser un mot au curé, lui, y’é béni, même si a l’essaye…
MALVINA
(le coupant à son tour)
Non, les revenus de la forge ont baissé de moitié cette année.

MATHURIN
Eye, j’te trouve pas mal fouine pour une hermine ! Et pis, j’mange p’t’être un p’tit peu moins qu’avant, mais mon énergie reste la même !

MALVINA
Avant, on avait de la confiture à l’année, là, y’en a tellement pas que maman garde toute pour elle…

MATHURIN
Tu sais ben qu’a peut pas résister à ma confiture, je la soupçonne de m’avoir épousé rien que pour ça !

MALVINA
Ce que je veux dire, c’est qu’il te faut de l’aide à forge ! Tu peux plus travailler aussi vite qu’avant ! T’es encore un surhomme capable de subvenir aux besoins d’une famille de 23 personnes, mais notre petit régiment grandit et avant qu’il soit trop tard, faudra que tu prennes un apprenti !

MATHURIN
Qui ? J’ai demandé au crieur public du bourg, le Guillaume, celui qu’y’a toujours les yeux illuminés comme un pardu en parlant d’ma Marion… de passer une annonce, mais j’ai pas de nouvelles ! Si je trouve pas icitte, va falloir que je cherche ailleurs, arra’ un aut’ village, pis j’ai pas l’temps !

MALVINA
Pourtant, je connais quelqu’un d’intéressé, ici, dans le bourg.

MATHURIN
Qui ? Pas le fou de Jean-Marie, je lui ai déjà dit non à c’lui-là ! Y’a presque mis le feu à sa mère ! Y dit que s’tun accident, mais dans ses yeux, y’a quelque chose de croche pis c’est pas ses pupilles !

MALVINA
Non, pas lui, quelqu’un de confiance que tu connais bien…

MATHURIN
Pas Toussaint toujours ? Ben voyons dont, l’Hermine, vires-tu folle ? Pacté comme qu’y’é tout l’temps, y s’rait même pas capable de se t’nir deboutte d’vant ‘à forge sans tomber d’dans !

MALVINA
(prenant son courage à deux mains, cessant de tourner en rond)
Moi, je pourrais être ton apprenti.

MATHURIN
(sur le coup de la surprise, sec)
Non !

MALVINA
Papa…

MATHURIN
T’es ma fille.

MALVINA
T’as pas de fils, t’as pas d’héritier pour la forge, mais t’as 22 filles !

MATHURIN
Ta mère va avoir un p’tit Mathurin, l’Hermine, pis on aura pu jamais à s’en faire avec ça.

MALVINA
Elle veut pas d’autres enfants et tu le sais, ça pourrait la tuer !

MATHURIN
Ta mère, c’t’une battante, y’a rien qui peut la tuer, même pas le temps qui passe !

MALVINA
Tu l’as jamais vu cracher du sang, toé, étourdie comme ça se peut pas !

MATHURIN
Ma mie m’cacherait pas ça..

MALVINA
Elle veut pas t’inquiéter.

MATHURIN
(soudainement très inquiet)
Ma mie va pas mourir, toujours ?

MALVINA
Non, mais son corps supporterait pas d’accoucher d’un autre enfant pis tu le sais !

MATHURIN
J’te dis qu’vous autres… c’t’un complot pis je l’sais !

MALVINA
Je serais la meilleure pour reprendre la forge, je t’aide depuis que je suis haute comme trois pommes !

MATHURIN
T’es ma fille, pis tu vas t’marier avec le fils des Bélanger. Ou bedont tu vas rentrer au couvent !

MALVINA
(outrée)
Papa !

MATHURIN
Tu vas pas encore me dire que l’fils des Bélanger a des poux, moi aussi j’en ai !
(pour lui-même, paranoïaque, en grognant)
Quoiqu’un peu moins depuis que mes cheveux sont maudits…

MALVINA
J’tais jeune et je disais ça pour m’amuser, mais là, je le connais pour vrai Barnabe et je veux pas passer ma vie avec lui ! Il est charmant, il a son genre… mais c’est pas le mien, tu peux comprendre ?

MATHURIN
Tu penses que j’étais le genre de ta mère, moé ?

MALVINA
Papa, je t’en pris, tu le sais au fond de toi que je suis parfaitement capable de…

MATHURIN
(la coupant)
Écoute-moi ben, l’Hermine, j’suis ton père, j’ai eu vingt et une autre fille à part toé pis y sont toutes heureuses. Ch’responsable de toi pis d’ton avenir, pis si j’te dis qu’le mieux pour toi, c’est d’marier un homme poli, travaillant, en santé pis ben fortuné comme Barnabe Bélanger, c’parce que c’est ça l’mieux pour toé. T’as tout c’qui faut pour devenir une des meilleures mères du bourg après a tienne, pis t’as besoin d’un homme comme lui pour te donner des beaux enfants forts.

MALVINA
(se fâchant davantage)
Barnabe mesure deux fois ma taille, il grogne au lieu de parler, il s’amuse à écraser des insectes dans ses mains et il fixe le vide au moins vingt-deux fois par jour ! Oui, quand il veut, il est brillant, je l’ai déjà vu lire du Molière en cachette ! Mais sa virilité risquerait de m’exploser les côtes s’il s’emporte un peu trop ! T’as beau être forgeron, je ne suis pas faite en fer ! Peux-tu essayer de me comprendre un peu ?

MATHURIN
Y’é pareil comme j’étais, pis r’garde la belle vie qu’on mène ! Pis ça va être encore mieux : la famille Girardin va pouvoir bénéficier des terres des Bélanger !

MALVINA
Je veux prendre métier, je veux reprendre la forge, ta forge, l’héritage de la famille !

MATHURIN
(angoissé)
T’essayes-tu de m’tuer, là, l’Hermine ?!?

MALVINA
Vous passez votre temps à stéréotyper le rôle des femmes ! Voire qu’on ne peut pas choisir les mêmes métiers que les hommes, voire qu’on ne peut pas être respectées ! Jésus a dit que nous sommes égaux, mais vous autres les hommes, ça vous ait passé par les deux oreilles pour finir dans fosse à purin ?

MATHURIN
As-tu idée du temps que j’passe dans ma forge ? J’me lève, j’mange, pis tu-suite après à ‘messe, j’m’ertrouve devant l’feu à suer comme une truie ! J’passe ma vie dans ma forge, à travailler pour que vous pussiez vivre comme du monde, qu’on aille d’l’argent pour s’nourrir, s’vêtir, s’loger, s’marier ! Tu penses-tu qu’une belle ‘tite fille fragile comme toé pourra supporter toute c’te travail-là, toute c’te chaleur-là ? J’m’épuise à m’en tuer, l’Hermine ! Pis si tu voulais passer tant d’temps qu’ça avec ton père pour l’aider, t’as dont rien qu’à v’nir ek’ nous autres à l’église ! Le p’tit Jésus, y’a dit qu’le monde était toute égal, mais la Sainte-Vierge, elle, a fait c’qu’a l’avait à fère ! Si tu v’nais écouter é sermons du curé d’temps en temps, tu verrais c’que c’est d’être une vraie fille, une vraie femme pis une vraie mère !

MALVINA
Peux-tu arrêter avec cette idée-là. Seigneur, Papa. Ça n’a plus sa place ici. Pas sur cette terre. Pas en Nouvelle-France. Avec tout ce qu’il y a abattre comme travail, avec tout ce qu’il y a à bâtir, à découvrir encore et encore, tu ne peux pas m’obliger à rester dans maison ! À croire que parce que nous sommes des femmes, on doit rester derrière, cacher, ben loin ! Parce qu’il ne faut pas parler, hein que c’est ça Papa ? Vous avez peur qu’on parle, que nos idées dépassent les vôtres. Qu’on soit, dans le fond, fait avec beaucoup plus d’esprit que vous autres ! Continuer d’avoir peur, dehors, à l’Église, entre vous autres. Pendant ce temps-là maman va se fatiguer, encore enceinte, à repriser le linge des petites pour le lendemain. Elle va surveiller le souper, sur le feu, préparer un pain pour le déjeuner, prendre soin des enfants, les éduquer, les soigner, les veiller quand y’ont de la fièvre ! Tout ça après s’être levée avant toi pis le coq pour faire à déjeuner à la famille, pour dresser la table, défaire les lits, chauffer l’eau pour vos toilettes, sortir dehors chercher des oeufs frais, traire la vache, faire le train, et défaire la table une fois notre repas pris, sans même avoir pris le temps de manger chaud, pour sortir dehors travailler le jardin pour avoir de quoi à manger aujourd’hui, demain, pour l’hiver, à engraisser les cochons pour que tu t’amuses à faire ta boucherie. Mais ça, toi, tu ne le vois pas, papa, parce que tu t’enfermes dans ta forge le matin venu, pour n’en sortir qu’à la nuit tombée. Continue, continue de te cacher avec les autres. Continuez de rire de vos pauvres femmes, à vous ridiculiser sans savoir ce qu’elles font vraiment !

MATHURIN
(se levant, outré)
Voyons dont, t’as-tu mangé de la vache enragée pis tu m’en as pas gardé ?

MALVINA
(ne sachant plus quoi dire, aveuglée par ces ressentiments envers cette injustice, prête à partir)
Ce n’est pas la sorcière qui t’a lancé un sort, c’est moi qui t’ait teint les cheveux pendant tu dormais!

MATHURIN
Pourquoi ?

MALVINA
PARCE QUE !

Elle grimace et s’en va, en colère.

MATHURIN
MALVINA GIRARD DITE L’HERMINE GIRARDIN, REVIENS-ICITTE, M’A T’DRESSER COMME DU MONDE !

MALVINA
Je vais revenir quand t’auras plus de jugeote dans le ciboulot !

MATHURIN
L’HERMINE ! Parle-dont pas de même à ton père, y fait son possible !

Celle-ci ne répond plus.

MATHURIN
(soupirant)
Qu’est-ce qu’un bon père f’rait pas pour le bonheur de ses filles ?

Il s’en va à son tour, en grognant plus que jamais.

MATHURIN
Pis mon p’tit gars, lui, m’as-tu l’avoère un jour ?