[D.U.A.M.] Brouillon de la nouvelle version de l'épisode 3

Dans un appartement miteux

Épisode 3 :
Les mensonges du barde

[…]

Ses doigts tapotent sa seule et unique bière de la soirée.

Pourtant, son esprit s’embrouille. Mis à part l’affiche du restaurant bar La Petite Populace qui clignote derrière la serveuse, juste au-dessus du comptoir devant lequel il est assis, rien d’autre ne lui rappelle qu’il est dans l’un des endroits les plus chics, paisibles et protégés de la ville. L’espace d’un moment, Maze Beyame, agent de sécurité de l’établissement, s’imagine être quelqu’un d’autre, ailleurs.

La tenue conventionnelle et presque prude de Martine Lelièvre, la serveuse qu’il connait pourtant depuis plusieurs mois, lui semble soudainement d’une attractivité sans nom. Que ce soit ses lèvres, ses seins, ses hanches, ses mains, ses cheveux, sa nuque ou ses lobes d’oreille, chaque parcelle du corps de la jeune femme fait bouillir le sien d’une violence qu’il lui arrache peu à peu tout ce qu’il possède de discernement. Ses yeux percutent ses sens encore plus que le reste ! Il veut s’y perdre pour toujours, il ne veut plus jamais retourner dans la réalité. Il s’imagine bondir et la prendre, là, tout de suite !

Maze détourne son regard de son amie avant qu’elle ne le remarque, essayant de calmer ses ardeurs, ne comprenant pas lui-même ce qui lui arrive. Il est Maze Beyame, un peu cru de temps en temps avec ses collègues de travail masculins, mais poli et timide avec les femmes. À vrai dire, du plus loin qu’il se souvienne, il a toujours été intimidé et docile face à elles, ayant été choisi comme agent de sécurité pour sa taille, sa forte musculature et ses notes exemplaires lors de sa formation à l’institue de police, non pas pour son caractère. La plupart du temps, quand une cliente commet un délit, il l’excuse et la laisse partir avec un simple petit avertissement. Un profond respect l’a toujours habité…

Alors, pourquoi maintenant sa testostérone lui ferait-elle arracher les vêtements de toutes les femmes présentes ? Maze les savourerait une par une ou toutes en même temps, sans la moindre inhibition !

Il n’aurait pas dû cesser de regarder Martine, la situation empire : le visage angélique de l’actrice qui discute tranquillement avec son agent ; les traits durs de la femme d’affaires en pleine réunion avec de futurs partenaires financiers ; le sourire sensuel de l’amante de ce politicien dont le nom lui échappe tellement tout le brûle, tellement son membre assoiffé lui fait mal à force de se gorger de sang !

L’agent de sécurité ne tapote plus sa bière, il s’accroche plutôt à elle, la tenant fermement pour garder un point d’ancrage avec la réalité. La réalité, quelle réalité ? Qui est-il ? Des milliards de questions sur sa vie le traversent, mais une seule et unique réponse survit à ses doutes : il n’est pas Maze Beyame.

Son esprit vacille un peu plus, un goût de feu et de cendres dans la bouche, un goût d’enfer. Il lâche sa bière et se lève, le regard passionné plongé dans les yeux émeraude de Martine Lelièvre. Celle-ci ne le remarque pas, un client fier et imposant, mais surtout très important pour l’établissement, se plaçant entre elle et lui : Ontenne, politicien et bras droit du gouverneur Omaco. Un habitué de la place.

ONTENNE
Donne-moi ta meilleure bouteille de vin…

Soûl, hautain, animé d’un certain dédain pour la serveuse vu leur différence de classe sociale, il jette quelques billets de cent sur le comptoir du bar et attend impatiemment qu’on satisfasse sa demande.

Maze en profite pour respirer un bon coup, tremblant, ses sens en ébullition se calmant quelque peu, l’interruption du politicien l’ayant ramené à la réalité. Il s’assoit, sous le choc, son cœur ne voulant pas cesser de battre à une vitesse qu’il croyait impossible. L’agent de sécurité dévisage sa bière, s’imaginant que quelqu’un y a peut-être mis une drogue quelconque. Mais son attention revient vite sur Ontenne…

Douce et souriante, de manière classe et formelle, Martine tend sa meilleure bouteille au politicien.

MARTINE
Voilà monsieur, un Jean-Claude Le Preux Chevalier, vous m’en donnerez des nouvelles !

ONTENNE
(tranchant)
J’ai demandé ton meilleur vin, pas ton fond de poubelle !

MARTINE
Voudriez-vous le goûter avant de l’acheter ?

ONTENNE
Trouve-moi mieux que ça sinon je fais fermer l’établissement.

MARTINE
(angoissée, sachant pertinemment qu’il s’agit de leur meilleur vin)
Tout de suite, désolée pour le désagrément…

Maze saute soudainement à la gorge d’Ontenne, le projette par terre et le martèle de coups au visage, fou de rage ! Plus rien d’autre n’existe autour de lui, il ne reste que sa rage pour cet homme. Il entend ni les cris de Martine qui lui réclame d’arrêter, ni les menaces des autres agents de sécurité qui dégainent leur pistolet électrique, ni les supplications de l’amante du politicien, en larmes, horrifiée par cette violence que personne n’aurait pu préméditer. Maze Beyame n’est plus celui qu’il a été…

MAZE
ENTRE-TOI ÇA DANS LE CRÂNE AVANT QUE JE LE FASSE À TA PLACE, TOUTES LES FEMMES MÉRITENT LE RESPECT ! SI MARTINE TE SOURIT, TU LUI RÉPONDS EN SOURIANT ET TU FERMES TA GUEULE ! Il n’y a rien de plus beau qu’une femme, ABSOLUMENT RIEN ! Regarde comme elles sont belles, regarde comme tu n’es RIEN face à elles, REGARDE-LES ET EXCUSE-TOI AVANT QUE JE T’ARRACHE LA TÊTE ! EXCUSE-TOI !

Il lève Ontenne en le tenant par les cheveux et le précipite contre le comptoir, juste devant Martine.

MAZE
Excuse-toi.

Humilié, bouillant de colère, Ontenne crache sur la serveuse. Maze perd totalement conscience de ses actes et le soulève de terre en l’étranglant d’une force quasi inimaginable. Les autres gardiens de sécurité cessent immédiatement d’hésiter et l’un d’eux se dévoue pour électrocuter leur ancien collègue.

Maze lâche sa victime et convulse sans pour autant mettre un seul genou à terre, démontrant une résistance hors du commun. Ontenne en profite pour reprendre son souffle et nourrir ses idées de vengeance, rongé par la haine. Il saisit un petit objet cylindrique et murmure dans celui-ci.

Maze cesse enfin de convulser, plus calme, chancelant, tenant le comptoir pour ne pas s’écrouler.

MAZE
Ici… c’est moi le roi… et… Martine, c’est ma reine !

L’un de ses amis gardiens s’approche de lui calmement pour lui passer des menottes, mais même si celui-ci lui parle pour s’assurer qu’il n’y aura pas de récidive, Maze n’entend rien. Il ne comprend que le son de sa propre voix qui résonne dans sa tête. Perdu, épuisé par sa montée d’énergie et son état mental vacillant, il cherche un repaire en se tournant vers Martine qui recule instantanément, terrifiée.

MAZE
Martine, qui suis-je ?

Les premiers mots de la réponse de la serveuse se perdent quelque part dans sa psyché, mais soudain, tous les bruits ambiants reviennent en même temps, juste à temps pour que Maze entende les derniers.

MARTINE
… SAUVE-TOI !

Ne comprenant pas l’allusion, Maze pivote vers ses collègues et remarque qu’ils sont tous étendus au sol, comme toutes les autres personnes présentes… toutes sauf Ontenne qui le regarde avec des yeux satisfaits gorgés de sang, chaque trait de son visage exprimant sa soif d’annihiler son ennemi.

MAZE
Est-ce que c’est moi qui…

MARTINE
Ressaisis-toi Maze, Ontenne, il, il a…

ONTENNE
J’ai tué tout le monde et tu seras le prochain… personne ne se souviendra de cette humiliation !

À ses pieds, Maze remarque l’un de ses collègues, celui qui souhaitait lui passer les menottes. Quelque chose d’excessivement brûlant est passé bord en bord de son cou, laissant une tranchée vide et dépourvue de coulisse de sang, celui-ci ayant été carbonisé. Les rôles se sont inversés…

Ontenne brandit à nouveau son arme cylindrique, prêt à lui montrer son évidente supériorité.

ONTENNE
Ne t’en fais pas pour ta serveuse adorée, Omaco m’en voudrait si je lui faisais du mal, il « l’aime bien ». Mais toi, peu importe ce qu’il m’a dit sur toi… T’ES UN HOMME MORT MALIAS !

MAZE
Malias…

Ce nom déchire son esprit, le bombardant d’images plus démoniaques et violentes les unes que les autres. Sa peau devient brûlante comme de la braise et sa bouche complètement sèche…

ONTENNE
Verrouillage de la cible masculine restante et annihilation.

Son arme fort particulière s’active et de celle-ci jaillit un faisceau de nature inconnue qui percute instantanément le cou de Malias… sans le traverser, ne laissant qu’une marque sur celui-ci.

ONTENNE
(troublé)
C’est… impossible…

Malias lève son regard sur lui et instantanément, Ontenne a l’impression de brûler, suffoquant, haletant. Sa vision s’obscurcit de plus en plus, ses yeux ne supportant pas cette étonnante chaleur. Paniqué, il avertit la sécurité à l’aide de son téléphone cellulaire, mais c’est trop tard, il se fait prendre par la gorge et son cou se met à fondre, comme s’il n’était qu’un vulgaire bloc de glace en plein désert.

Martine fixe la scène, tétanisée.

MALIAS
Que connais-tu de la force pour oser t’en prendre à ceux que j’aime ?

ONTENNE
Pitié, j’ai… un fils… il n’a que moi…

Un nouveau souvenir traverse l’esprit de Malias, celui de son propre fils qu’il tient dans ses bras.

MALIAS
Si tu l’aimais, tu n’agirais pas ainsi, tu ne déshonorerais pas son nom, ni ne compromettrais son avenir.

ONTENNE
Je… je ferais tout pour lui…

MALIAS
C’est toi qui n’as que lui et non le contraire, ne l’oublie jamais.

Il lâche la gorge d’Ontenne et l’ardeur de sa chaleur se calme juste assez pour ne pas aggraver son état sur le point de devenir fatal. Malias a décidé de le laisser vivre et Ontenne, misérable à côté de lui, sait que celui-ci a raison pour son fils et n’en ajoute pas, seulement reconnaissant. Épuisé, il s’écroule à ses pieds et tout de suite après, des balles se mettent à fuser sur Malias… sans qu’aucune ne le traverse.

Les gardes du corps d’Ontenne envahissent la pièce, mais Malias n’en voit qu’un, celui-ci ressemblant à quelqu’un qu’il a l’impression de connaître. Un dernier souvenir jaillit dans son esprit, celui de cet homme, Venban, tenant son fils par un pied et le lâchant dans le vide pour causer sa mort. Un choc traverse Malias… et quand il reprend conscience, tous les gardes d’Ontenne sont déchiquetés, brûlés, méconnaissables. Il ne reste qu’Ontenne, inconscient et Martine, incapable de bouger, traumatisée.

MALIAS
Martine, je… je suis désolé…

MARTINE
(essayant de parler, sa gorge nouée par l’effroi)
Mes jambes… je n’arrive plus à les bouger… la peur, elles… Peu importe, soulève-moi, dépêche-toi !

MALIAS
Non, je… je n’ai plus aucun contrôle…

MARTINE
Il faut partir ! Je connais un endroit, je sais où Omaco ne nous trouvera pas !

MALIAS
Mon cerveau s’embrouille… il ne reste que mes envies. Je n’ai plus rien d’humain…

MARTINE
Tu es Maze Beyame, un démon repenti… un ange, mon ange… Omaco m’avait prévenu pour toi, il m’a dit des tas de choses, j’ai été l’un de ces jouets… J’ai… Maze, tu m’as sauvé, partons d’ici !

MALIAS
Même si on se cache, ils nous grilleront le cerveau à distance !

MARTINE
Non, tu ne mourras pas, tu les terrasseras tous et nous aurons à nouveau un fils ensemble !

Malgré ses tremblements, sa fébrilité, sa peur, des larmes de joie coulent sur ses joues.

MARTINE
Malias, personne en ce monde ne peut te tenir tête… tu peux tous nous sauver !

Malias l’observe intensément, une immense bouffée de chaleur douce et réconfortante l’envahissant. Il a cette nette impression qu’avec cette force, il pourrait tout changer… qu’il pourrait sauver le monde !

Il se relève.

[…]

D’innombrables jours plus tard, Malias se gratte l’entrejambe, angoissé, écrasé sur son divan, ses muscles ayant fait place à de la graisse et son regard de braise à deux orbites bien lasses. Quelqu’un frappe à la porte, certainement un ou deux policiers, peut-être même des policières, et son attention se porte vite sur Azure, sachant que celui-ci a probablement déjà songé à un plan pour lui éviter le pire.

MALIAS
Qu’est-ce qu’on fait ?

TOQUI
(chuchotant)
Parle moins fort…

Toqui pointe les fenêtres brisées (aux rideaux fermés) de chaque côté de la porte, puis se dissimule rapidement dans la cuisine au cas où les policiers entreraient sans attendre leur consentement.

Dami fait de même, silencieusement.

DAMI
(chuchotant lui aussi)
Connais-tu le jeu de la cachette ?

TOQUI
(sceptique)
Devrais-je ?

AZURE
Je ne me cacherai pas.

DAMI
Il vaudrait mieux, ils nous ont vus de dos sur la caméra de surveillance.

AZURE
Je sais, mais je préfère accueillir nos nouveaux invités.

DAMI
Tu n’as pas les mêmes vêtements que tantôt, mais tes cheveux bleus…

Azure passe la main dans ses cheveux et ceux-ci deviennent châtains et plus courts.

AZURE
J’ai jadis dépensé un peu trop d’argent pour ressembler au monsieur de mes cauchemars.

Il enlève également ses verres teintés rouges pour les dissimuler sous sa langue.

DAMI
Excellent !
(expliquant rapidement, pressé par les coups sur la porte)
Comme au jeu de la cachette, les policiers fouilleront chaque pièce qu’une seule fois, ce qui nous permettra de facilement les duper ! Toqui, il nous suffira de nous déplacer discrètement dans la première pièce qu’ils auront inspectée. Le seul défi, c’est de trouver une première cachette…

Il regarde à l’intérieur de l’espace de rangement, en dessous du comptoir.

DAMI
Tu pourrais rester en suspension combien de temps en te tenant dans la partie supérieure ?

TOQUI
Dois-je te rappeler que je suis blessé à la jambe ?

DAMI
Une trentaine de minutes ?

TOQUI
Oui, en théorie…

Satisfait, Dami passe à l’étape suivante de son plan en créant rapidement une mixture avec du colorant à gâteau rouge, du sirop d’érable et quelques autres ingrédients trouvés dans les armoires. Une fois le faux sang finalisé, il le répand sur le sol de la salle de bains en racontant les autres détails de son plan.

DAMI
(à Azure)
Tu leur diras que tu te préparais à tourner un court-métrage, la caméra étant mon ordinateur portable.
(à Toqui)
C’est simple, ils vont voir le sang et fouiller la salle de bains en premier. Dès que ce sera fait, il leur restera deux possibilités, le salon et la cuisine qui forment une seule pièce ou le sous-sol…

TOQUI
Je suppose qu’il faudra les inciter à choisir le sous-sol pour que je me déplace dans la salle de bains.

DAMI
Exactement !

AZURE
Personne n’ira dans le sous-sol, la clé va mystérieusement se briser dans la serrure.

DAMI
Ah ?

Les coups sur la porte se font plus insistants et la voix puissante de Take s’ajoute à ceux-ci.

TAKE (à l’extérieur)
Polices ! Ouvrez-nous, nous savons que vous êtes là !

AZURE
(en parlant assez fort pour qu’ils entendent)
Un instant, je mets ma plus belle robe et j’arrive !

DAMI
Malias, quand ils sortiront de la salle de bains, tu devras attirer leur attention.

MALIAS
Tu penses vraiment que c’est malin de m’inclure dans ton plan ?

TOQUI
Je ne mettrai pas ma vie entre les mains de cette «chose »…

DAMI
Au besoin, je m’occuperai de faire diversion.

Il s’approche du divan et se prépare à se cacher en dessous.

MALIAS
C’est la mort qui t’attend si tu te caches là.

Dami regarde ce qu’il y en dessous et effectivement, le spectacle dépasse la limite de ce qu’il peut supporter. Il ne s’agit pas seulement d’un dépotoir étroit de restants de nourriture, c’est aussi un seau rempli d’excréments et d’urine juste en-dessous de Malias. Il y a même un rat mort en décomposition.

DAMI
(chuchotant malgré son étonnement)
Y’a… y’a un rat mort !

AZURE
(heureux)
Tu as retrouvé Moufette !

Azure découvre le cadavre de son défunt animal de compagnie.

AZURE
Je vais pouvoir l’ajouter à ma collection !

Il le saisit et va le mettre dans un pot en le passant sous le nez de Dami qui se retient pour ne pas vomir.

MALIAS
Tu veux toujours te cacher là ?

La porte s’ouvre et pris de surprise, Dami entre sous le divan et Toqui se cache sous le comptoir.

RABI
(quelque peu mal à l’aise)
Désolé, la porte n’était pas verrouillée…

MALIAS
(découragé)
C’est l’apocalypse dehors et personne n’a pensé à verrouiller la porte…

AZURE
(grave)
Vous n’avez pas appris la politesse ?

TAKE
Nous frappons depuis une dizaine de minutes et vous osez nous parler de politesse ?

AZURE
Je plaisantais, ma porte est toujours grande ouverte… même pour des gens comme vous ! Je ne faisais qu’un peu de ménage avant de vous accueillir, c’était un peu miteux ! D’ailleurs, un instant je vous pris !

Il prend le pot contenant le rat, ouvre la porte et le lance à l’extérieur.

AZURE
Voilà, vous pouvez entrer, bienvenue chez vous !

TAKE
Expliquez-moi ce que vous vouliez dire par des gens « comme nous ».

AZURE
Je préfère les êtres humains aux pions ! Mais passons, que puis-je pour vous ?

TAKE
(apercevant la télévision, déjà impatient d’en finir avec cet appartement)
Vous devez déjà savoir que nous parcourons la ville pour fouiller chaque maison.

AZURE
Oui, j’avoue que Martine nous captive…

MALIAS
… et pas seulement pour sa généreuse poitrine et ses cols roulés !

TAKE
Il n’y a rien d’autre à ajouter, nous devrions n’être là qu’une trentaine de minutes.

AZURE
Dommage, moi qui pensais vous inviter à manger un petit quelque chose !

TAKE
Non merci.

AZURE
Même pas quelques petits muffins aux caroubes ?

TAKE
(de plus en plus exaspéré par le petit jeu d’Azure, appuyant sur chacune des syllabes)
Non merci…

AZURE
(soudainement illuminé)
Je sais, un petit verre de limonade !

TAKE
Nous sommes pressés.

AZURE
Mes citrons aussi !

MALIAS
(aux policiers)
Ne faites pas attention à lui, il a une légère déficience intellectuelle.

AZURE
C’est faux, je suis tout simplement heureux de vivre !

MALIAS
Ça ou autre chose, c’est du pareil au même…

RABI
Pourtant, il n’y a rien de mal à être heureux !

AZURE
(souriant à Rabi, content de son intervention)
Vous, est-ce que vous l’êtes ?

RABI
(se forçant à lui sourire, encore chamboulé par les événements)
Je ne suis pas ici pour parler de moi, je viens seulement mettre le fouillis dans vos affaires !

AZURE
Je ne vous empêcherai pas de le faire, mais je tiens à vous mettre en garde sur ce que vous allez découvrir… Vous risquez d’être choqué, très très choqué ! Préparez-vous ou abstenez-vous !

RABI
Ne vous en faites pas pour nous, nous avons déjà tout vu !

AZURE
J’insiste, j’ai mon jardin secret et personne ne devrait le voir.

TAKE
Désolé de vous décevoir, mais vu les centaines de morts, votre « jardin secret » passe après la sécurité de l’ensemble des citoyens et si vous n’êtes pas content, n’hésitez pas à vous plaindre, je suis sûr que les familles des victimes se montreront très compréhensives envers votre égocentrisme profond !

AZURE
Oh, j’ai fâché le monsieur ?

RABI
(en s’adressant à son collègue)
Restons calmes, d’accord ?

TAKE
Rester CALME ? Tu n’as pas l’impression que ce qui se passe ne les affecte pas du tout ?
(en dévisageant Azure et Malias)
Avez-vous conscience qu’un terroriste vient de faire sauter une centaine de bombes dans les rues de Monala ou êtes-vous réellement déconnectés de la réalité ?

MALIAS
Bah, j’ai eu peur de perdre le câble.

TAKE
Nous sommes définitivement entrés dans un monde parallèle…

AZURE
Ce n’est pas un terroriste, mais un produit de la civilisation actuelle qui tente de s’exprimer.

TAKE
Un terroriste est un terroriste… et vu les traces de sang, nous allons débuter par la chambre de bains.

MALIAS
Apprends à parler, il faut dire « salle de bains » !

TAKE
(à Rabi, chuchotant)
Je te préviens tout de suite, je vais en étriper un des deux d’ici la fin…

RABI
Calme-toi…

Suivis d’Azure, les deux policiers entrent dans la salle de bains excessivement grande pour ce type de pièce. Il s’agit de l’endroit le plus luxueux de l’appartement, le moins délabré de tous, pourvu d’une douche pouvant contenir cinq personnes et de plusieurs armoires, penderies et garde-robes.

RABI
(en regardant le sang sur le plancher)
De quoi s’agit-il ?

AZURE
(naïvement)
De sang.

TAKE
Ça nous le savons, c’est l’alibi que vous allez inventer qui nous intéresse.

AZURE
J’ai couché avec une prostituée qui avait ses règles.

RABI
(amusé)
Pour vrai ?

AZURE
(regardant la quantité de faux sang que Dami a répandu sur le sol)
D’accord, deux prostituées qui avaient leur règle… peut-être trois.

RABI
Elles étaient jolies ?

AZURE
Plus ou moins, je les aime laides !

RABI
La beauté est quelque chose de relatif.

AZURE
Exactement, nous sommes faits pour nous entendre !

RABI
Je n’en doute pas !

Les deux hommes se sourient, mais Take se racle la gorge pour déranger leur petit délire.

TAKE
Serait-il possible de rester concentré ?

RABI
Ne me sous-estime pas, j’essaie de déterminer s’il dit la vérité…

TAKE
D’habitude, tu le sais au premier coup d’oeil.

RABI
Il semble que notre hôte soit spécial parce que je ne réussis pas du tout à l’analyser.
(à Azure)
Il s’agit bien sûr d’un compliment…

AZURE
Oh, tu as un talent particulier pour deviner les mensonges ?

RABI
Oui, depuis que je suis tout petit, je peux facilement déterminer si quelqu’un ment ou dit la vérité ! Ça a été lourd au début de constater que les gens mentent la majorité du temps… mais au moins, la vérité est parfois plus belle que les mensonges, assez pour me réconcilier de tous les autres mensonges.

Il ne peut s’empêcher de regarder Take du coin de l’oeil. Il laisse transparaître un profond amour pour son ami. Take le remarque et angoisse aussitôt, ne souhaitant pas qu’Azure comprenne l’allusion.

TAKE
Au lieu de parler, pourrais-tu inspecter les garde-robes ? Je me charge des armoires.

RABI
Tu t’occupes de chercher tout ce qui pourrait être utilisé pour créer des explosifs ?

TAKE
Exactement, chacun ses spécialités… toi les humains, moi tout ce qui explose.

RABI
Ta première blague de la journée, je commençais à m’inquiéter !

TAKE
En finir rapidement pour rentrer à la maison, c’est tout ce que je demande.

RABI
Je te comprends…

Les deux hommes cherchent chacun de leur côté et Azure les observe pourvu d’une certaine excitation.

AZURE
Je vous préviens une dernière fois, ce n’est pas trop tard pour rester loin de mon « univers ».

RABI
Arrête, tu ne fais que m’intriguer…

TAKE
N’oublie pas de le vouvoyer.

RABI
S’il fallait que je suive la totalité du code de déontologie, je n’aurais plus d’âme !

AZURE
(gravement)
Si vous continuez, vous sortirez d’ici aussi fou que moi.

RABI
Voyons, ce n’est sûrement pas si…

Azure ouvre soudainement la porte de l’un des garde-robes et Rabi pâlit, horrifié.

Devant lui trône une multitude de squelettes d’animaux dans une mise en scène ahurissante : un chien regarde une télévision qui lui vomit dessus ; un chat s’observe dans le miroir, le crâne fondu ; un aigle mange ses ailes au milieu d’une reproduction de cuisine mondaine ; une tortue gît sur un tapis roulant… et une multitude d’autres squelettes d’animaux exotiques sont dans des positions compromettantes, baisant dans une orgie des plus macabre et créative. Et, comme si ce n’était pas suffisant, chacun est pourvu d’une laisse tenue par des squelettes de singes accrochés au mur, des singes qui pissent sur eux.

Take remarque que Rabi frémit et s’approche pour contempler le spectacle.

TAKE
(ne voulant pas accorder le moindre intérêt aux excentricités d’Azure)
C’est tout ? Prends une photo et continuons notre travail…

AZURE
Vous êtes les deux premiers à voir cette œuvre, ça me gêne !

RABI
Cette… « œuvre » ?

AZURE
Je l’ai appelé : « Portrait pathétique de leur humanité gaspillée à coups de vide d’amour ».

RABI
« Leur » étant… ?

AZURE
Tout le monde mis à part les gens qui habitent ici.

RABI
C’est une généralisation plutôt cruelle…

AZURE
Cruelle ?

RABI
Banaliser ainsi l’humanité, vous ne trouvez pas ça un peu exagéré ?

AZURE
(souriant encore plus que d’habitude, resplendissant)
Pas après ce que l’humanité m’a fait.

RABI
Take et moi ne sommes pas comme ça…

AZURE
(scrutant Take, intrigué, comme s’il venait de comprendre quelque chose)
Bien, bien, même les rabat-joies ont un nom ! Le tien, est-ce Rabi ?

TAKE
(trouvant Azure de plus en plus suspect)
Ne réponds pas à cette question.

RABI
As-tu déjà entendu parler de nous ?

AZURE
Une dame avec qui j’ai eu la chance de prendre le thé m’a dit que vous aviez aimé ses biscuits.

RABI
Gabrielle ?

AZURE
Je suppose, je ne retiens pas le nom des gens…

TAKE
Excepté les nôtres… et le vôtre ?

Froid, décidé, il s’approche d’Azure en détachant une tablette électronique de sa ceinture.

TAKE
Votre nom et votre code s’il vous plait.

FOLIO
Très bonne idée de compléter les présentations, je ne peux qu’apprécier l’initiative ! Je suis Azure, mais appelez-moi Folio Mentol, je deviendrai Azure que si vous décidez d’habiter ici.

TAKE
Ce qui n’arrivera jamais.

AZURE
Pourtant, une fois qu’on pénètre dans mon monde, on n’en ressort jamais !

RABI
(distant)
Vu ton « œuvre » quelque peu insultante, je ne pense pas que j’hésiterai à partir…

AZURE
Ne faites pas attention à mes petites méchancetés, je teste toujours la sensibilité des pions !

RABI
Parce que nous protégeons le peuple, nous sommes des pions ?

AZURE
Vous protégez le gouvernement au détriment du peuple.

TAKE
À ce que je sache, le terroriste s’en prend à nos collègues, pas au gouvernement.

RABI
Touché.

AZURE
C’est que vous ne pensez pas à long terme.

RABI
(un peu plus sec, quelque peu énervé, enflammé)
Bon, ça suffit, tu ne nous connais absolument pas ! On a toujours pensé à long terme. Enfants, on passait nos journées à imaginer des moyens d’améliorer le monde et c’est pour ça qu’on a rejoint la police ! On n’a pas eu le choix, le gouvernement a censuré les artistes, a condamné les opinions politiques divergentes à la sienne et a causé la fermeture de tous les organismes communautaires ! Au moins, grâce à cet uniforme, j’aide les gens qui se tiennent encore debout en nuançant les lois pour leur éviter de finir leur vie en prison ! Des gens comme toi… alors reste poli, on est de bonnes personnes !

AZURE
Tu es un pion quand tu aurais dû être un roi.

RABI
J’ai sérieusement pensé me lancer en politique quand j’étais adolescent, mais vu mon passé de…

TAKE
(le coupant)
Rabi, arrête de conter ta vie, ce n’est pas le moment !

RABI
(perdant ce qui lui reste de calme)
IL Y A UNE ORGIE DE SQUELETTES DANS SA CHAMBRE DE BAINS !

MALIAS
(criant de l’autre pièce)
IL FAUT DIRE « SALLE DE BAINS » !

RABI
IL Y A UNE ORGIE DE SQUELETTES DANS SA SALLE DE BAINS !

TAKE
À mon tour de te demander de te calmer…

RABI
Si ça avait été dans son sous-sol, caché quelque part, mais là, en évidence, juste à côté des serviettes !

TAKE
Oui, c’est douteux, ce pour quoi j’essaie d’être professionnel et de lui demander son code.

RABI
Désolé, je me tais…

AZURE
J’ai pourtant répondu.

TAKE
Le code est une série de chiffres et je n’ai aucun résultat pour Azure, ni pour Folio Mentol.

AZURE
Ah, une série de chiffres ? J’ai dû l’oublier…

TAKE
Ne bouge pas.

Take passe sa tablette électronique près de la tête d’Azure, mais…

TAKE
(surpris)
Ça ne détecte rien.

AZURE
Dois-je en être vexé ?

RABI
Le système a été piraté, la numérisation de micros puces ne fonctionne plus !

TAKE
Je suppose que c’était pour ça la réunion « urgente » de mardi ?

RABI
Entre autres, oui…

TAKE
J’aime mon lunatisme profond et…

RABI
… les spirales que faisait ton café. Tu l’as fixé pendant trois heures de temps, c’était mignon !

TAKE
Rabi, arrête…

AZURE
J’ai une l’idée, vous n’aurez qu’à revenir me voir lorsque votre « bidule » fonctionnera pour prendre le temps de boire une limonade ! Je serais curieux d’entendre toute votre histoire, vous m’inspirez…

TAKE
Je pourrais tout simplement vous arrêter pour avoir oublié votre code.

AZURE
Entre personnes lunatiques, ne pourrions-nous pas plutôt nous comprendre ?

TAKE
Je préfère inspecter les autres pièces.

Il retourne dans la pièce principale, constituée du salon et de la cuisine, suivi de Rabi et d’Azure.

MALIAS
Je vous avais prévenu, mon colocataire est un peu « spécial » !

TAKE
(en se dirigeant vers la porte du sous-sol)
Lui au moins, il sait utiliser une douche.

MALIAS
Ah ! Ah ! L’eau m’aime pas…

AZURE
J’en prends même huit par jour ! Du moins, en temps normal…

Take essaie d’ouvrir la porte du sous-sol, mais celle-ci est bien sûr verrouillée.

TAKE
Ouvrez-la !

AZURE
Bien sûr oh mon bon maître… si je trouve la clé !

Il la cherche sur lui.

TAKE
Je vous laisse deux minutes pour la trouver… deux minutes avant que je défonce la porte.

AZURE
Vous n’aimeriez pas mieux inspecter le salon et la cuisine ?

Dami et Toqui, chacun dans leur cachette, voient leur angoisse et leur désespoir monter d’un cran.

TAKE
Non, le sous-sol en premier.

AZURE
Bien… le sous-sol…

RABI
(intrigué)
Tu verrouilles ton sous-sol, mais pas ta porte d’entrée ?

AZURE
Une vieille habitude…

Il finit par trouver la clé… attachée à son cou.

AZURE
Ah, la voilà !
(en jouant avec celle-ci dans la serrure)
Cette coquine de porte, toujours aussi difficile à ouvrir !

Malias sourit, sachant très bien qu’il s’agit d’un mensonge.

AZURE
Parfois, ça me prend une heure avant d’en venir à bout !

TAKE
Raison de plus de ne pas la verrouiller.

Azure casse la clé et la regarde, faussement consterné.

AZURE
Oups…

TAKE
Quel bon jeu de comédien, bravo ! Applaudissons-le !

Il fracasse violemment la porte avec son pied et celle-ci cède presque du premier coup.

AZURE
Pauvre petite porte, assassinée dans la jeunesse de l’âge !

TAKE
Dis-toi que c’était elle ou l’un de vous deux !

De plus en plus énervé, Take frappe à nouveau, mais celle-ci tient toujours.

RABI
Je vais chercher les outils, n’en profite pas pour les étriper !

Il sort de l’appartement aux pas de course, inquiet à l’idée de les quitter ne serait-ce que deux minutes.

TAKE
(à Azure)
Je t’avertis, d’habitude je suis calme, mais vu la situation, un autre coup fourré dans le genre et je te fais enfermer pour l’exposition pittoresque dans ta penderie, pour ton identité inconnue, pour le sang de « trois prostituées » sur ton plancher ou tout simplement pour l’ensemble de ta personne !
(tout en arrachant la perruque d’Azure)
Même ta perruque est illégale !

Il la jette par terre, laissant Azure chauve et souriant.

AZURE
Vous avez l’oeil…

Il la ramasse, la secoue un peu pour enlever la poussière et la remet délicatement.

TAKE
Ce modèle de perruque qui change de formes et de couleurs est utilisé par de nombreux criminels.

AZURE
Êtes-vous toujours aussi gentil quand votre collègue n’est plus là ?

MALIAS
(à Take)
Ouin, parle pas comme ça à mon ami monsieur trace de merde !

TAKE
(à Azure)
Comment il m’a appelé ?

MALIAS
T’es chanceux que je ne sois pas capable de me lever pour te botter le cul, parce qu’Azure est peut-être fou, mais il est gentil ! S’il ne veut pas montrer le sous-sol, c’est pas pour lui qu’il a peur, c’est pour vous. À ta place, j’y réfléchirais à deux fois : veux-tu vraiment risquer ce qui te reste de santé mentale ?

Azure échappe un petit rire, mais il l’étouffe aussitôt en voyant la rage grandissante de Take.

RABI
J’ai la…

Rabi revient avec la boîte à outils, mais Take, enragé comme jamais, frappe à nouveau la porte et la traverse sans difficulté. Le trou étant proche de la poignée, il y passe son bras et la déverrouille.

TAKE
(en ouvrant celle-ci, triomphant)
Take Zanake, expert en défoncement de toute sorte ! Rabi vous le confirmera !

RABI
(hésitant, troublé par l’allusion)
Effectivement…

TAKE
Fouille la cuisine et le salon, moi j’amène le clown explorer le sous-sol !

AZURE
Ai-je l’infime honneur d’être le clown ?

TAKE
Oui, l’autre ferait pleurer un aveugle juste avec son odeur, il n’a absolument rien de drôle !

AZURE
Ça c’était méchant !

TAKE
(impatient)
Venez…

Il l’attrape par le bras et le force à descendre les escaliers avec lui.

TAKE
Il est où l’interrupteur de la lumière ?

AZURE
Complètement en bas…

TAKE
J’ai rarement été aussi content d’avoir mon arme !

RABI
(tenant la porte, clairement inquiet)
Appelez-moi s’il y a un problème !

Après une certaine hésitation, il la lâche et celle-ci se referme automatiquement.

MALIAS
Auquel tu parlais ?

RABI
Au deux, je déteste quand Take est comme ça.

MALIAS
Ouais, c’est vraiment un connard.

RABI
Non, c’est quelqu’un de bien, il a juste eu un peu trop peur de perdre sa famille pendant l’explosion.

MALIAS
Ça reste un connard.

RABI
N’importe quel autre policier vous aurait déjà arrêté.

MALIAS
Ouais, c’est vrai… c’est un connard plutôt gentil !

RABI
Voilà qui est mieux…

Il s’approche des comptoirs de la cuisine. Toqui retient son souffle.

[…]

Azure et Take descendent le très long escalier dans une obscurité presque totale ; Take tenant le bras d’Azure d’une main et son arme de l’autre tout en regrettant quelque peu l’absence de lampe de poche.

AZURE
Puis-je te poser ne serait-ce qu’une petite question ?

TAKE
Non.

AZURE
Crois-tu au destin ?

TAKE
Qui vous a dit d’arrêter de me vouvoyer ?

AZURE
Le destin.

TAKE
Question stupide, réponse stupide.

AZURE
C’est triste d’insulter ses propres questions.

TAKE
S’il fallait être triste pour ce genre d’imbécilité…

Take se fracasse la tête contre le plafond et s’arrête, foncièrement exaspéré.

TAKE
Passe devant et allume la lumière !

AZURE
Tu n’aurais pas plutôt un bidule qui détecte la chaleur environnante ?

TAKE
Va allumer la lumière !

AZURE
J’insiste, vous devez en avoir un dans votre autopatrouille !

TAKE
Ça suffit…

Il descend l’escalier à l’aveuglette, atteint le bas et cherche la lumière.

AZURE
Take, tu n’es pas prêt à découvrir la vérité !

TAKE
Ta vérité ne m’intéresse pas, tu…

Il trouve l’interrupteur et ce qu’il voit lui coupe littéralement le souffle, le laissant dans une violente panique. Take s’attendait à tout sauf à ça ; il s’attendait à quelque chose de morbide, de sexuelle, de dix millions de fois pires que des squelettes d’animaux dans une salle de bains… mais… pas à ça.

AZURE
(sombre, s’approchant de lui)
Puis-je enfin te tutoyer ?

TAKE
(ne pouvant cesser de regarder droit devant lui)
C’est… c’est Rabi ?

[…]

Rabi inspecte à présent la cuisine et Malias sait que c’est à son tour de jouer. Il doit attirer l’attention du policier sur lui, ou du moins dans le salon, pour permettre à Toqui de se déplacer dans la salle de bains.

MALIAS
Je trouve ça vraiment bizarre que vous n’ayez pas relevé nos identités avant de commencer…

RABI
Tu n’es tout simplement pas suspecté.

MALIAS
Ça veut dire quoi, que je sois trop gros pour être le terroriste ?

RABI
Nous cherchons un homme ou une femme blessé à la jambe… et athlétique.

MALIAS
Et si j’avais une bombe sur moi ?

Rabi observe l’ordinateur portable trônant sur la table, intrigué par cette fine pointe de technologie.

RABI
L’ordinateur, vous l’avez payé combien ?

MALIAS
Je viens de dire que j’ai une bombe sur moi !

Rabi appuie sur une touche du clavier pour enlever la mise en veille et un mot de passe est tout de suite requis pour continuer. Il abandonne pour le moment et se dirige vers le comptoir où se trouve Toqui.

RABI
Si c’est vrai, explique-moi comment tu l’as fabriqué…

MALIAS
T’as dit tantôt que tu peux savoir si quelqu’un ment seulement en le regardant, alors t’as qu’à daigner te tourner vers moi ! Je plaisante pas, j’ai vraiment une bombe sur moi ! Pis une grosse à part de ça !

RABI
Sans vouloir te manquer de respect, juste avec tes blagues douteuses de vocabulaires, j’ai rapidement compris que tu cherches à attirer l’attention parce qu’au fond, tu te fatigues de rester enfermé entre quatre murs. Si tu veux, nous en parlerons plus tard, mais là, j’ai des centaines de maisons à visiter…

Rabi se prépare à ouvrir l’armoire en dessous du comptoir.

MALIAS
VEUX-TU BEN ME REGARDER, J’AI UNE BOMBE SUR MOI !

RABI
Laisse-moi deviner, la bombe en question, c’est ton pénis ?

Un coup sourd, mais puissant, retentit sous le divan et Rabi se tourne enfin vers Malias, intrigué.

RABI
C’était quoi ça ?

MALIAS
Je suis en train de chier, c’est l’effet que ça me fait quand on me met en colère !

RABI
Là, je te regarde et je sais très bien que tu mens…

Il se dirige rapidement vers le divan en dégainant son arme. Il se penche pour regarder et voit immédiatement Dami recouvert de détritus. Toqui en profite pour se faufiler dans la salle de bains.

RABI
Je vois…

Il range son arme, tout de suite persuadé qu’il ne s’agit pas du terroriste, ni de quelqu’un de dangereux.

DAMI
Salut…

RABI
Sors de là avant de mourir…

DAMI
C’est ce que je me disais.

Rabi aide Dami à sortir, l’espace sous le divan étant excessivement restreint par le poids de Malias.

MALIAS
Bravo le policier, t’as découvert le petit…

DAMI
Faut croire…

RABI
« Le petit », pourquoi étais-tu caché et pourquoi as-tu fait en sorte que je te trouve ?

DAMI
Parce que tu m’aurais trouvé de toute façon et que j’étais en train de suffoquer…

RABI
J’essaie de comprendre à quoi vous jouez tous les trois ! Vous n’êtes clairement pas le terroriste ni un ni l’autre, alors soit vous aimez faire de mauvaises plaisanteries aux policiers, soit…

MALIAS
… nous sommes devenus un peu fous à force d’habiter ici ?

RABI
Soit vous essayez de cacher quelque chose d’encore plus gros que ce que vous inventez.

MALIAS
Comment tu t’es senti après avoir vu l’oeuvre squelettique d’Azure ?

RABI
J’ai eu envie de devenir végétarien.

MALIAS
Dis-toi que nous, on vit avec ça au quotidien ! Sans parler de ce que ton ami va découvrir au sous-sol…

RABI
Il faudrait d’ailleurs que je prenne cette « oeuvre » en photo, au cas où il arriverait quelque chose à Take et que je doive prouver que c’était relativement TRÈS bizarre ici… pas que je ne vous fais pas confiance, mais votre attitude commence quand même à m’inquiéter ! Vous permettez ?

Il va pour se diriger vers la salle de bains, mais Dami attrape son bras, déterminé à le retenir.

DAMI
Une peur justifiée puisque je suis le terroriste ! Oui, je suis maigrichon, mais ne sois pas naïf, il ne faut pas nécessairement de gros muscles pour tenir deux lames affutées, surprendre l’ennemi et le tuer.

RABI
Je n’en doute pas, mais la grandeur ne concor…

DAMI
(le coupant)
Vous cherchez quelqu’un blessé par balle à la jambe.

Il baisse son pantalon et montre une serviette à mains entourée autour de sa jambe et pourvue de trace de sang. Malias est surpris, Dami a pensé à tout ! Avait-il déjà prévu de se faire passer pour Toqui ?

À quoi joue-t-il exactement ?

MALIAS
Joli boxeur… Moi aussi j’aime ben ça, les canards.

RABI
(sceptique)
Avez-vous conservé la balle quelque part ?

DAMI
Non, je l’ai enlevé après l’avoir reçu, avant de venir me cacher ici.

RABI
Avant ou après avoir mis du sang menstruel sur le bandage le plus mal fait de l’histoire de l’humanité ?

DAMI
Appelle ton collègue, lui saura agir comme un véritable policier !

RABI
Est-ce que vous jouez à celui qui réussira à me faire croire aux plus de mensonges ? Je vous avertis tout de suite, c’est peine perdue, j’ai été reconnu comme meilleur que n’importe quelle machine pour détecter si une personne ment. Je lis le langage corporel et verbal comme d’autres lient un livre… Mais même sans ça, je ne suis pas stupide, je sais reconnaître du sang menstruel, ainsi que du faux sang et dans la « salle de bains », c’était du sirop d’érable. Je suppose que c’était un leurre ?

DAMI
Oui, Azure devait fermer la porte une fois avec vous à l’intérieur pour me permettre de m’enfuir, mais il a subtilement décidé de ne pas suivre le plan… ce qui est normal, je l’ai un peu forcé à collaborer.

RABI
Nous ne l’aurions pas laissé faire de toute façon, les portes doivent toujours rester ouvertes.

MALIAS
Ou être défoncées…

DAMI
Peu importe, je suis le terroriste et je peux le prouver !

RABI
Avec autre chose que ce qui a été annoncé dans les médias ?

DAMI
J’ai piraté votre système de numériseurs de micros puces, d’où le magnifique portable que tu as déjà remarqué. Si tu veux, je peux te montrer l’étendue de son potentiel et t’expliquer comment j’ai fait…

RABI
Inutile, je ne m’y connais pas en technologie, tu pourrais facilement baratiner n’importe quoi !

MALIAS
Bah, c’est déjà ce qu’il fait !

DAMI
Dommage, j’aurais bien aimé étaler mes connaissances une toute dernière fois…

RABI
De toute façon, même si elle s’avérait erronée, faire ce genre de déclaration est valable d’une peine d’emprisonnement… Je n’ai pas réellement besoin de vérifier quoi que ce soit. Même chose pour cette histoire de bombe d’ailleurs ! Cependant, je peux fermer les yeux si vous m’expliquez votre petit jeu histoire que Take et moi on puisse sortir d’ici avec autre chose qu’un mal de tête…

DAMI
Je peux décrire le visage de chacune de mes victimes.

RABI
Bon, voyons voir jusqu’où tu pousseras la plaisanterie…

Rabi prend un magnétophone numérique et l’approche de la bouche de Dami.

RABI
Êtes-vous oui ou non le responsable des nombreux attentats qui ont affligé la ville de Monala ?

DAMI
Oui, c’est moi, je suis celui qui a fait sauter les bombes dans les rues de Monala.

RABI
Bien…

Il range son magnétophone et détache ses menottes de sa ceinture.

MALIAS
Bon, la plaisanterie a assez duré ! C’est pas lui que vous cherchez ! Lui, c’est mon frère ! Il a écouté les nouvelles et il a tout de suite commencé à se prendre pour le terroriste ! Ça lui arrive tout le temps ! Dès qu’une personne prend trop de place, il change de personnalité ! Ses médicaments sont dans la pharmacie, Azure a dû oublier de lui donner et moi… ben… je peux pas vraiment m’en occuper…

DAMI
Arrête Malias, je n’ai pas peur de signer mon œuvre.

MALIAS
Arrête, t’es Anatole, celui qui à cette heure-là devrait être en train de me faire des crêpes !

RABI
Anatole, pourquoi ce nom de gars quand tu es une…

DAMI
(sec, lui coupant la parole)
Je suis un gars.

RABI
Je suis pourtant pratiquement sûr du contraire.

MALIAS
C’est vrai que le morpion a un corps de tapette !

RABI
Je suis homosexuel, alors si tu as des préjugés, vas-y, ne te gêne pas.

MALIAS
C’est pas devenu illégal de l’être ?

RABI
(sec, Malias ayant touché à un sujet sensible)
C’est illégal de « pratiquer », pas de l’être.

MALIAS
Ça te fait quoi de servir un gouvernement qui t’empêche de vivre ?

RABI
En as-tu beaucoup d’autres des questions aussi désagréables ?

MALIAS
C’est beau, je n’ai rien dit. Je suis entouré de rabat-joies… et de fous.

RABI
Merci.
(portant à nouveau son attention sur Dami)
Ton nom au complet et ton numéro de code s’il te plait.

DAMI
1024 43…

MALIAS
(le coupant, découragé, résigné)
Je suis Maze Beyame, le responsable de l’incident du bar La Petite Populace. Je suis celui qui a déchiqueté une dizaine d’hommes à main nue, et lui, c’est mon petit frère qui tente de me protéger en créant une diversion qui va un peu trop loin à mon goût ! C’était mon idée, cet idiot fait tout ce que je lui demande. L’autre fou dans le sous-sol et lui me vénèrent parce que j’ai osé casser la gueule à Ontenne ! Mais là, ça suffit, j’ai pas envie qu’ils crèvent ! Arrêtez-moi et laissez-les tranquilles !

RABI
Maze Beyame, j’ai effectivement déjà entendu parler de vous…

MALIAS
En cherchant un terroriste, vous en avez trouvé un autre.

RABI
J’ai quand même l’impression que tu ne dis pas toute la vérité.

MALIAS
Vérifiez dans vos fichiers, j’ai une blessure unique et impossible à reproduire au cou.

RABI
(s’approchant de lui en restant alerte, prêt à utiliser son arme)
Je m’en souviens et effectivement, la marque concorde.

MALIAS
Parfait, il n’y a rien d’autre à ajouter, passez-moi les menottes et partons.

RABI
(s’adressant aux deux)
Avez-vous déjà pensé à faire du théâtre ?

MALIAS
EST-CE QUE TU POURRAIS FINIR PAR ME PRENDRE AU SÉRIEUX ?

RABI
Je sais que tu es Maze Beyame, mais le reste de l’histoire sonne faux.

DAMI
Déjà, il est presque génétiquement impossible que je sois son frère…

MALIAS
Ne t’en mêle pas le morpion, va rejoindre Azure et laisse-moi gérer ça !

Dami écrit rapidement sur un bout de papier puis le tend à Rabi.

DAMI
Mon véritable nom et mon numéro de code. Finissons-en.

Rabi sourcille en lisant le prénom de fille, Rose, et entre le code dans son petit appareil.

RABI
(en lisant les informations qui apparaissent, dont l’avis de recherche le concernant)
Inutile de spécifier que je ne comprends rien de ton comportement.

MALIAS
Ben on est deux ! C’est moi le terroriste, arrête d’essayer de me voler la vedette !

DAMI
Tu joues avec le feu, je commence à croire que t’essaie de t’attribuer mon oeuvre…
(répondant enfin aux interrogations de Rabi)
Garde les infos pour toi, je n’ai pas envie qu’il connaisse ma véritable identité.

RABI
Je comprends, mais bientôt les médias du monde entier ne parleront que de toi.

DAMI
Peu importe, rappelez votre collègue et partons d’ici…

MALIAS
Pourquoi tu tiens autant à être accusé à la place de cet autre débile ?

DAMI
Parce que je suis cet « autre débile ».

MALIAS
Non puisque l’autre débile en question a profité de la diversion pour se cacher dans la salle de bains !

RABI
(effrayé, sachant pertinemment que Malias vient de dire la vérité)
Ah…

Malgré la peur qui l’envahit, il se tourne rapidement vers la pièce en question, son doigt prêt à appuyer sur la gâchette. Dami en profite pour bondir sur lui, lui tordre le bras et lui voler l’arme de justesse. Ayant perdu son calme à cause de la trahison de Malias, il pointe sa nouvelle acquisition sur Rabi.

DAMI
PARTEZ IMMÉDIATEMENT D’ICI !

RABI
Baisse cette arme !

MALIAS
Écoute Dami, parfois c’est bien d’être actif, mais d’autres fois, faut savoir se coucher !

DAMI
Ferme-la, je sais parfaitement ce que je fais !

TAKE
Rabi…

Rabi, Dami et Malias se tournent en même temps vers Take et Azure qui viennent juste d’arriver.

TAKE
(à Dami, calmement)
Baisse cette arme, Azure m’a tout expliqué, nous ne sommes plus vos ennemis.

RABI
(troublé, n’ayant jamais vu Take dans cet état)
Il t’a expliqué quoi exactement ?

TAKE
Tout vient de changer Rabi, le destin nous a rattrapés.

RABI
Quel destin ?

TAKE
Viens…

Il prend la main de Rabi et retourne vers les escaliers, mais Azure bloque volontairement l’accès.

AZURE
Désolé, le rideau est tombé, prochaine représentation la semaine prochaine !

RABI
Take, qu’est-ce qu’il y en bas ?

TAKE
La vérité sur nous, sur l’univers.
(en prenant Rabi dans ses bras)
Tu as un destin Rabi, je l’ai toujours su et j’en ai enfin la preuve !

RABI
Tu me fais un peu peur…

TAKE
(se dégageant pour le regarder droit dans les yeux)
Ta place n’est pas dans la police, tu deviendras le nouveau gouverneur, tu succéderas Omaco !

RABI
Ne dis pas n’importe quoi…

TAKE
Il faut que tu me crois Rabi, si tu savais ce que j’ai vu…

RABI
Assis-toi, je m’occupe du reste…

TAKE
Non, n’arrête pas Toqui ! Il va se repentir, il va se sacrifier pour sauver l’humanité !

RABI
Toqui, le fils disparu d’Ontenne ? C’est lui le terroriste ?

TAKE
Azure, il faut lui montrer !

AZURE
Non ?

DAMI
Take, donne-moi ton arme si tu es réellement notre allié !

Il pointe le fusil sur celui-ci, sceptique vis-à-vis de son état mental.

AZURE
C’est terminé Dami, dépose ton jouet !

DAMI
Faire confiance n’est pas mon fort.

AZURE
Après ce qu’il a vu, il ne voudra plus jamais nous faire de mal.

DAMI
Et Rabi… ?

AZURE
Même s’il n’a rien vu, il ne nous fera pas de mal. Il était comme ça avant et il n’a pas changé.

RABI
(de plus en plus confus)
J’étais comme ça… « avant » ?

MALIAS
Encore ces histoires qui recommencent…

TAKE
Nous allons sauver ce monde ! Nous allons finir ce que nous avions commencé…

RABI
Take, es-tu devenu fou ?

MALIAS
J’l’ai dit, on le sera tous tôt ou tard. C’est pas pour rien qu’on ment autant, la vérité est ben trop compliquée… Y’a ben juste Azure qui la supporte, moi j’ai capitulé depuis longtemps !

[…]

Dans une ruelle entourée de vieux bâtiments abandonnés, Malias aide Martine à courir en la tenant par la taille. Arrivés dans un cul-sac, celle-ci brise une fenêtre pour entrer dans l’une des maisons.

MARTINE
Viens…

Malias la suit et une fois à l’intérieur, il la voit s’écrouler sur un divan, épuisée. Il amène l’une des chaises de la cuisine dans le salon et fait de même, les jambes en compote après avoir autant couru.

MARTINE
Ils ne viendront pas nous chercher ici, le quartier sera démoli au petit matin.

MALIAS
(en regardant les taches de sang sur lui)
Tant mieux, je rêve de prendre une douche !

MARTINE
Mauvaise nouvelle, l’eau courante a été coupée, l’électricité aussi.

MALIAS
J’aurais dû prendre quelques provisions d’alcool avant de partir…

MARTINE
Tu te plaindras à Omaco, l’expansion de sa base militaire n’aura jamais de fin !

MALIAS
Attends que mes muscles s’en mêlent !

Martine sourit un peu, l’humour de Malias l’apaisant quelque peu.

MARTINE
(se redressant sur le divan, pour être à la même hauteur que lui)
D’ailleurs monsieur muscle, as-tu pensé à ce que tu allais faire ?

MAZE
Je ne sais pas, tu le sais mieux que moi…

Martine reste silencieuse un instant, pensive.

MARTINE
Omaco m’a pris sous son aile quand j’étais enfant, il voulait se servir de moi pour t’atteindre. Si je te conseille ou t’influence d’une quelconque manière, j’aurais peur de réaliser ce qu’il attend de moi…

MALIAS
Le problème, c’est que je ne sais pas du tout ce que je vais faire…

MARTINE
Tu es quelqu’un de bien, tu dois seulement t’écouter. Tu as jadis été un être horrible, mais dès que tu as vu le visage de notre enfant, tu as été extraordinaire. Ton frère et toi avez fait trembler l’humanité…

MALIAS
Mon frère ?

MARTINE
Il s’est réincarné lui aussi. Il faudra que tu prennes soin de lui, Omaco a l’intention de le tuer.

MALIAS
Tu viens de me conseiller.

MARTINE
Désolée… C’est ridicule, je ne différencie même plus les mots d’Omaco de mes propres mots !

MALIAS
(découragé)
J’ai l’impression que tout ça va vite devenir trop compliqué pour moi !

MARTINE
Ne parle pas comme si tu étais un imbécile.

MALIAS
Tu me regardais à peine et là, j’apprends que tu as déjà été ma femme…

MARTINE
J’essayais d’être discrète, je ne voulais pas suivre les ordres d’Omaco. Je le croyais fou, je refusais de croire en ses histoires de vies antérieures ou de pouvoirs qui surpassent l’entendement humain, mais quand tu as dit que tu étais le roi et moi ta reine, j’ai ressenti une profonde détresse…

MALIAS
Pourquoi ?

MARTINE
Parce que tu étais effectivement le roi, mais je n’étais pas ta reine.

MALIAS
Dans aucun de mes souvenirs je n’ai eu l’impression d’être roi…

MARTINE
Vous vous étiez proclamé comme ça elle et toi, pour rire, pour bâtir votre armée… tu étais fou d’elle.

MALIAS
Autant que j’étais fou de toi ?

MARTINE
Tu ne m’as jamais aimé. Tu m’as violé… Je me suis enfuie et j’ai décidé de garder l’enfant.

Maze s’assombrit, la culpabilité prenant le dessus.

MALIAS
Je les ai tous tués, déchiquetés… je t’ai déjà violé… et tu crois que je suis quelqu’un de bien ?

MARTINE
Je ne me souviens de rien, je sais seulement que je dois avoir confiance en toi, comme si cette époque où tu t’es battu pour tous nous sauver était gravée quelque part en moi. Le reste n’a plus d’importance.

MALIAS
Je me souviens surtout du sang… des femmes et du sang.

MARTINE
Concentre-toi sur l’avenir, tu es l’un des seuls assez fort pour arrêter la dictature d’Omaco !

MALIAS
Si je comprends bien, tu voudrais que je le tue.

MARTINE
Peut-être que ton frère aura une meilleure solution…

MALIAS
Peut-être…

Un léger silence s’installe entre les deux fugitifs et chacun se perd dans ses pensées.

MARTINE
Ne m’en veux pas, mais je… je ne sais pas si je pourrai rester avec toi.

MALIAS
Pourquoi ?

MARTINE
J’ai peur d’accomplir le désir d’Omaco, je parle beaucoup trop…

MALIAS
Ne dis pas n’importe quoi !

MARTINE
Il joue avec l’esprit des gens, il nous manipule.

Un autre silence s’installe entre les deux, cette fois beaucoup plus lourd.

MALIAS
Son visage, je me souviens de son visage…

MARTINE
Celui de ton frère ?

MALIAS
Non, celui de ma reine.

MARTINE
Te souviens-tu du mien ?

MALIAS
Je me souviens de son corps, je m’en souviens dans les moindres détails.

MARTINE
Maze…

MALIAS
Je me souviens aussi qu’elle ne m’aimait pas.

MARTINE
(sentant que Maze va bientôt perdre le contrôle)
Maze, calme-toi, tu as changé, tu…

MALIAS
TU VOUDRAIS QUE JE REDEVIENNE COMME AVANT MAIS ME DIS QUE J’AI CHANGÉ ?

Il l’attrape soudainement à la gorge et la dévisage avec fureur et envie, la dévorant du regard.

MALIAS
Dis-moi la vérité, dis-moi ce que tu attends de moi.

MARTINE
Il n’y a… pas de chemin précis… tu…

MAZE
(la coupant)
Réponds que tu as envie de moi, le reste n’a pas importance !

Maze enlève violemment le haut de Martine et embrasse ses seins sans lâcher son cou, l’étranglant.

MARTINE
Maze, je… manque d’air…

MALIAS
Tu es faible, tellement faible !

Il la jette par terre sans la moindre délicatesse et enlève son pantalon, exposant ainsi très clairement ses intentions. Martine recule, effrayée, se maudissant d’avoir suivi les instructions d’Omaco.

MARTINE
Maintenant je me souviens de ce que tu m’as fait…

MALIAS
Tu m’abandonneras comme ma reine, tout le monde m’abandonne !

Il se masturbe violemment en la regardant, excité, puissant, sans la moindre inhibition.

MALIAS
J’étais un monstre et je le resterai ! Je suis faible, j’ai toujours été faible. La force ne peut pas sauver le monde, ni le détruire, il faut une tête, un homme, un vrai, pas un pénis assoiffé de sang !

En même temps qu’il jouit, il arrache l’un des pieds en acier trempé de la chaise juste à côté de lui et se l’enfonce d’une force inouïe dans le ventre. L’impact le traverse de bord en bord et il sourit, dément.

MALIAS
Sauve-toi… N’écoute plus Omaco, tu es forte, tu l’arrêteras sans moi…

Il déplace la barre à l’intérieur de lui et l’enfonce vers le haut, atteignant presque son cœur et déchirant plusieurs de ses organes au passage. Il s’écroule, sentant une dernière chaleur, celle de son sang.

[…]

Maze reprend conscience sur le divan d’Azure tandis que son hôte l’observe, souriant.

AZURE
J’ai presque cru que tu ne te réveillerais jamais…

Maze essaie de se redresser, mais son ventre lui fait affreusement mal.

AZURE
Ne bouge pas, je m’occuperai de tout.

MALIAS
Qui es-tu ?

AZURE
Azure, et toi ?

MALIAS
Malias…

AZURE
Sois le bienvenu chez toi, Malias… ici, tu ne crains plus rien.

MALIAS
Je suis dangereux, tu aurais dû me laisser crever.

AZURE
Ne t’en fais pas, Martine m’a tout expliqué. Elle est restée à ton chevet jusqu’à ce que je vous trouve ! Le destin a voulu qu’elle choisisse comme refuge l’ancienne maison de ma fausse maman, celle-là même que j’avais prévu de visiter une dernière fois avant sa démolition. Pas facile de dire adieu…

MALIAS
Ne crois rien de ce qu’elle t’a dit…

AZURE
Je ne crois pas en elle, mais je crois en toi. Voilà pourquoi tu habites chez moi à présent.

MALIAS
Tu n’as pas à faire ça pour moi.

Azure sourit encore plus, amusé par la fermeture de son nouvel ami.

AZURE
Tu ne te souviens pas de moi, n’est-ce pas ?

MALIAS
Je ne veux plus me souvenir de quoi que ce soit…

AZURE
Pourtant, la vérité demeure plus belle que n’importe quel mensonge.

MALIAS
La vérité est trop compliquée…

AZURE
La vérité demande à être apprivoisée, il faut la séduire, l’aimer.

MALIAS
Pis les mensonges, c’est comme des putains ?

AZURE
Que préfères-tu entre une vie à fuir et une vie à aimer ?

MALIAS
J’aime mieux éviter de me poser des questions…

AZURE
Penses-y, mais sache que le moment où tu entreras en scène arrivera tôt ou tard.

MALIAS
Pas si je ne bouge plus jamais de ce divan.

AZURE
Un jour ou l’autre, nous aurons un destin à accomplir, c’est ce qu’il m’a dit…

MALIAS
(bête)
Qui, Omaco ?

AZURE
Non, mon amour…

 

À suivre.