[D.U.A.M.] Brouillon de la nouvelle version de l'épisode 1

Notons surtout la nouvelle fin avec Omaco et les dialogues supplémentaires entre Folio et Bobino (yeah, plein de prénoms qui finissent par o) ! Bonne lecture aux bêtas testeurs en herbe ! 🙂

Pour l’instant, Soha se souvient de tout : la folie de cet homme surnommé le Miroir, son sourire démentiel et ses yeux de sang perdus dans une profonde incohérence ; la déchéance de l’Utopique et de ses valeurs pacifiques envolées le temps d’une rage meurtrière, le temps d’assouvir sa haine de la perfection ; la perversité du Démon trompée par la violence de ses envies de vivre refoulées ; la solitude de l’Ange en exil, prisonnier de la liberté, d’une quête d’inexistence, d’anticonformiste.

L’explosion de cette planète.

Soha soupire en parcourant l’énorme pile d’informations à propos de ces gens qu’elle a connus lors d’un passé pas si lointain. À moitié concentrée, elle se demande qui a perdu son temps à écrire tout ça.

SOHA
Dois-je réellement tout lire ?

Elle dévisage ses hôtes : trois hommes assis et un debout beaucoup plus massif que les autres. Ce dernier se nomme Champion, un maître d’armes fort amusé par la question. Il est d’ailleurs le seul à montrer le plaisir que lui procure la situation, fervent amateur de combats, adorant les luttes de toute sorte. Pour lui, peu importe le gagnant, ce qui se produit en ce moment se veut très excitant.

CHAMPION
Pourquoi pas ?

SOHA
Je n’ai pas besoin de lire ces thèses scientifiques dépourvues d’intérêt ! Au contraire de certains absents des guerres passées, je les ai côtoyés pour vrai, ses « cobayes du contrôle et du chaos ».

CHAMPION
Moi aussi, très chère.

SOHA
(orgueilleuse)
As-tu épousé trois d’entre eux ?

EINOS
Les as-tu étudiés pendant des milliers d’années, en faisant d’eux ta seule et unique raison d’exister ?

L’un des hommes assis, Einos Aku, la fixe d’un regard haineux, ce qui ne perturbe pas du tout Soha.

SOHA
(amusée)
Qui le petit fils à son papa pense-t-il impressionner ?

EINOS
Ma science, la psychologie du Nos, demande de formuler des hypothèses et de les mettre à l’épreuve. Tu participeras à cette expérience, à ce terrain de jeu comme dirait « l’autre »…

Il jette un regard discret vers l’un de ses collègues qui reste silencieux, assis dans l’obscurité.

EINOS
… et tu dois comprendre nos objectifs.

SOHA
Ces documents ne m’apprennent rien, ils ne font que satisfaire l’autosuffisance de ton « génie ».

EINOS
Je ne t’en veux pas, ce manque de respect s’explique par ton ignorance.

SOHA
(impatiente)
Je suis consciente du rôle que je vais revêtir dans votre expérience, je sais très bien à quoi m’en tenir. J’ai déjà été la reine des enfers, vous vous souvenez ? Devons-nous perdre plus de temps ?

EINOS
Lis.

SÉACAS
(désabusé, décidant de couper la discussion entre Einos et Soha)
Je persiste à dire que la psychologie n’a rien d’une science…

Le quatrième hôte, Scènare Séacas, place ses pieds sur la table, las de cette longue conversation.

EINOS
(gardant son sérieux, ainsi que son ton fier et désagréable)
Dommage, je souhaitais croire au miracle de ton silence !

SÉACAS
Dois-je te rappeler certains mots sur le respect et l’ignorance, « mon ami » ?

EINOS
Ton opinion m’importe peu, seuls tes pouvoirs m’intéressent.

CHAMPION
Soha n’a qu’à signer, Aelolif l’attend…

SOHA
Tu as toujours été mon préféré, Champion.

CHAMPION
Je sais.

EINOS
(à Champion)
J’abdique… résume les faits la concernant.

CHAMPION
Tu incarneras l’élément neutre, celui que chacune des équipes influencera indirectement…

EINOS
La relève.

SÉACAS
Une belle façon de t’annoncer que tu brilleras par ton invisibilité. Excepté à la toute fin…

SOHA
(confuse)
Mais puisque j’oublierai tout à cause du processus de réincarnation, comment pouvez-vous être certains que je deviendrai cet « élément neutre » ? Je suis une meurtrière, j’ai toujours pris position sans me laisser influencer ! Je n’ai jamais ressenti la « neutralité », même lorsque je jouais à la poupée, enfant !

EINOS
J’ai également une thèse sur toi, Soha, et je sais que tu seras parfaite.

SOHA
Ridicule, Omaco aura besoin d’une relève aussi impartiale que lui et j’incarnerai celle-ci.

Un léger rire d’enfant fuse au fond de la salle et l’hôte reclus bouge enfin, sans dévoiler son visage.

L’INCONNU
Le rideau tombe, tu ne joues plus le rôle de Diabolica la maîtresse des enfers !

EINOS
Tu devras choisir ta nouvelle tangente, le contrôle ou le chaos.

SOHA
(perdant de son assurance)
Peut-être, mais m’imposer comme reine d’un royaume me manque…

SÉACAS
Pourquoi tu ne commencerais pas par devenir reine de ta propre destinée ?

EINOS
Une nouvelle vie, des choix, un enjeu qui déprendra de toi…

CHAMPION
Que le spectacle commence ?

SÉACAS
Absolument, il est temps pour nous de rejoindre le banc des spectateurs !

EINOS
(regardant Soha)
Prête ?

SOHA
Oui…

Elle signe la dernière page de la pile de papiers et se sent peu à peu disparaître.

[…]

Cinq ans plus tard, dans le salon d’une petite maison modeste pourvue d’une baie vitrée, Take, dans son habit de policier, regarde le coucher de Ciala, l’étoile qui réchauffe sa planète. Sa fille de quatre ans, presque cinq, Soha, vient s’assoir à côté de lui, intriguée, se demandant ce qui se passe avec son papa.

SOHA
Pourquoi tu regardes Ciala ?

TAKE
Je ne sais pas.

SOHA
C’est comme une grosse boule de feu ?

TAKE
Ou une explosion perpétuelle, je suppose…

SOHA
(ne comprenant pas)
Perpétuelle ?

TAKE
(souriant un peu, cessant de fixer l’étoile)
Comme les gaz de ta mère, sans fin !

SOHA
Beurk !

Ils rient tous les deux, mais Take redevient vite plus sérieux, incapable de quitter ce qui le tracasse.

TAKE
Tu peux garder un secret ?

SOHA
Oui ?

TAKE
Ton papa couvre une grosse grippe d’homme ou, si tu préfères, il a fait semblant d’être malade pour pouvoir rentrer plus tôt et passer un peu de temps avec sa fille qui grandit beaucoup trop vite !

SOHA
(sceptique)
Tu es entré, tu t’es assis sans venir me voir et tu t’es mis à fixer « l’explosion perpétuelle »…

TAKE
La vie de ton papa n’est pas facile, il a plein de sales bestioles dans la tête…

SOHA
Tu as combattu des méchants ?

TAKE
Il n’y a pas de gentils, ni de méchants, il n’y a que…

Quelqu’un sonne à la porte.

TAKE
… des pointes de pizza !

SOHA
(en sautant de joie sur le divan)
PIZZA !

Son père lui donne l’argent et elle court ouvrir la porte au livreur pour payer la pizza. Pendant ce temps, Take l’observe, fier de sa vivacité, de son entrain, esquissant un léger sourire, pris d’un regain d’espoir… qui ne dure pas puisqu’il replonge dans ses pensées en fixant l’étoile, absorbé, soudainement très triste.

[…]

Entouré d’un bordel incroyable d’outils, de pièces et de machines, Michael Gamaze fixe l’entrejambe de sa nouvelle invention : une poupée gonflable capable de jouir selon la précision du doigté de l’homme qui l’utilise. Ce génie incompris des temps modernes a même intégré un système d’évaluation pour noter les performances de l’utilisateur, ce qu’il décide d’expérimenter sans plus tarder.

Tandis qu’une de ses mains parcourt le vagin synthétique, l’autre se pose délicatement sur le bas du ventre. Sa dextérité n’a d’égale que sa détermination et rapidement, il atteint la note de 100 %, ce qui permet l’écoulement des fluides de la poupée. Michael sourit, fier de lui, son invention fonctionne !

MICHAEL
(hystérique)
Si je réussis à te commercialiser, tu seras l’outil pédagogique suprême pour apprendre aux hommes à combler les femmes… et pour amener la paix dans le monde ! Face à l’intelligence et la beauté d’une femme épanouie, aucun crime ne fera le poids ! Ah ! Ah ! Je suis un vrai génie, saluez ma puissance !

Il se prépare à baisser son pantalon quand un bruit retentit derrière lui.

MICHAEL
Dami ?

Il se dirige vers son ordinateur, intrigué. Michael voit qu’effectivement, il a reçu un nouveau message de Dami. Il le lit et son visage se décompose. L’angoisse l’envahit, il retient des larmes naissantes…

MICHAEL
J’espère que tu sais ce que tu fais… bonne chance, mon ami.

Il pivote vers le petit globe qui représente sa planète.

MICHAEL
Aurais-tu eu raison de notre discernement, ma muse ?

[…]

La nuit tombe sur la ville de Monala et la vie semble s’être arrêtée ; le couvre-feu obligatoire est en vigueur depuis deux heures. Pourtant, dans une étroite ruelle, une petite lumière produite par l’écran d’un ordinateur portable montre un jeune homme en train d’écrire. Il s’agit de Dami, concentré sur l’enchaînement des mots de son récit. Il sait qu’il risque à tout moment d’être appréhendé, mais pour recharger les batteries de son ordinateur, il se doit de rester branché à la prise murale juste à côté de lui.

Des bruits de pas se font entendre et l’écrivain ferme son écran pour se fondre parmi la noirceur. Cette tentative échoue, Terry Samson, un policier d’une vingtaine d’années à l’allure distinguée, mais nerveuse, marche vers lui en l’éclairant de sa lampe de poche. Il est accompagné d’un gros chien docile.

Dami sait ce qu’il l’attend, les lois sont dures, mais claires.

TERRY
Tu as oublié le couvre-feu ?

DAMI
Je n’ai pas encore trouvé de logis, mais j’y travaille ! Laissez-moi une semaine !

TERRY
Le règlement, c’est le règlement, la sécurité avant tout.

Il attache le chien à un poteau, puis retire les menottes de sa ceinture.

DAMI
J’ai été expulsé de chez moi…

TERRY
Et ton portable, tu l’as volé ?

DAMI
Pourquoi je l’aurais volé ?

TERRY
Tu as l’argent pour t’acheter l’un des meilleurs portables du marché, mais pas pour te loger ?

DAMI
J’en ai besoin pour travailler.

TERRY
Bon, ta logique commence déjà à me taper sur les nerfs… Lève-toi, les mains derrière le dos !

DAMI
Je sais que vous êtes étroit d’esprit, mais vous pourriez…

TERRY
(insistant)
Lève-toi !

Il attrape le bras de Dami, le soulève en faisant tomber l’ordinateur et l’adosse contre le mur.

TERRY
Tu auras cinq ans pour nous haïr, en prison !

DAMI
Éclair, 20 000 lumens !

Un flash aveuglant retentit et Dami profite de la diversion pour attraper et compresser l’entrejambe du policier d’une seule main. Terry échappe sa lampe de poche et ses menottes pour se plier de douleur.

DAMI
Est-ce que tu y tiens, à tes testicules ?

En guise de réponse, le policier se contente de gémir en vociférant des choses incompréhensibles.

DAMI
Je hais ton attitude et je hais encore plus le gouvernement que tu sers ! En maintenant votre règne de terreur, vous ne faites qu’affamer les bêtes… et j’en suis une, une bête de révolution assoiffée de liberté ! Tu peux comprendre ça toi, la liberté, ou t’as été lobotomisé ? J’ai des principes pacifiques et je vais te lâcher, mais toi, qu’est-ce que tu vas faire, m’arrêter, me tuer ? Je te laisse choisir entre aider quelqu’un dans le besoin ou continuer de servir un système corrompu… Fais ce que tu veux, je me rends !

Il le lâche et instantanément, pris de rage, le policier dégaine son arme et la braque sur lui.

TERRY
CRÈVE !

[…]

Plusieurs années plus tôt, vers quatre heures du matin, toutes les pièces de la maison de la famille Lamare sont plongées dans l’obscurité, toutes exceptée la chambre à coucher des maîtres. Rose, une petite fille de dix ans qui a les mêmes traits que Dami, fait semblant de dormir tandis qu’à côté du lit, ses parents lèvent le ton, prêts à s’affronter l’un l’autre. Son père, Atiole, ne contrôle plus sa rage, sa panique, pendant que sa mère, Solange, tente de lui tenir tête malgré sa peur et ses tremblements.

SOLANGE
Tu vas les appeler et leur dire que demain, elle ira à l’école avec toutes ses amies !

ATIOLE
Arrête de crier, tu vas la réveiller !

SOLANGE
Tu ne peux pas l’empêcher d’y aller !

ATIOLE
Je vais lui payer des cours à domicile.

SOLANGE
La prochaine étape, ce sera quoi, l’empêcher de jouer dehors ?

ATIOLE
Idéalement.

SOLANGE
Tu deviens aussi parano qu’eux !

ATIOLE
Tu ne comprends pas, il s’agit d’une politique par la peur…

SOLANGE
Bravo, ça fonctionne terriblement bien avec toi !

ATIOLE
S’ils doivent détruire une autre école en mettant ça sur le dos des terroristes, ils vont le faire !

SOLANGE
C’était un orphelinat d’état, pas une école privée ! Sais-tu à quoi ça sert ce genre d’endroit ? LE SAIS-TU AU MOINS ? Ils y transforment les orphelins en véritables soldats insensibles !

ATIOLE
QU’EST-CE QUE ÇA CHANGE ? Ça reste une école, des enfants sont morts !

SOLANGE
Tes histoires finiront par détruire nos vies !

ATIOLE
Le gouvernement veut convaincre le peuple qu’il faut contrôler les autres pays, ils…

SOLANGE
TAIS-TOI, ma fille n’a pas à supporter la folie de son père !

L’homme agrippe le cou de sa femme et la regarde intensément, déterminé, menaçant.

ATIOLE
Ma fille restera ici, en sécurité, LOIN DE LA FOLIE D’OMACO !

[…]

Dami pâlit pendant que Terry glisse son doigt sur la gâchette.

Au même moment, un homme très agile et discret se faufile derrière le policier et bouge la trajectoire de son arme. Le projectile percute le mur, à deux centimètres de la tête de Dami.

TERRY
Qu’est-ce que…

L’intrus compresse le cou de l’agent avec ses doigts et celui-ci tombe raide dans ses bras, inconscient.

DAMI
(troublé)
Merci…

L’HOMME
(en déposant délicatement Terry)
Pas de quoi l’ami !

L’homme prend la lampe de poche de Terry et s’éclaire avec celle-ci. Il brille, souriant, serein. Il a les cheveux bleus, les yeux rouges et ses vêtements blancs beaucoup trop amples, rappelant des tuniques de méditation, accentuant sa marginalité ; il est interdit de porter de tels vêtements qui peuvent dissimuler des armes ou des bombes. Le gouvernement a également marginalisé les lentilles de couleurs, seuls ses cheveux bleus sont tolérés comme ils se veulent très pâles, bleus comme le ciel.

L’HOMME
Je m’appelle Azure, et toi ?

Il éclaire à présent le jeune itinérant, attendant sa réponse.

DAMI
Dami…

AZURE
Et pourquoi Dami viole-t-il le couvre-feu ?

DAMI
Je ne suis pas le seul.

AZURE
J’ai entendu du bruit, j’habite à quelques pas d’ici !

DAMI
C’est gentil d’être venu…

AZURE
Mon acte ne s’explique pas par la gentillesse, le destin me parle !

DAMI
(sceptique)
Tu crois au « destin » ?

AZURE
Préfères-tu t’imaginer que notre rencontre résulte d’un hasard ?

DAMI
Je dirais plutôt d’un choix.

AZURE
Si tu veux, je n’aime pas réfléchir…

Il rit un peu, sans malice, et se penche pour poser le haut de sa tunique sur le policier.

AZURE
Il ne faudrait pas qu’il attrape froid !

Il sourit encore en regardant le policier, lumineux, attentionné, torse nu.

AZURE
Je me demande si son sommeil sera agité…

Il se tourne ensuite vers le chien.

AZURE
Vilain chien, ta tranquillité m’inquiète !

Il enlève la laisse de l’animal et celui-ci ne bouge toujours pas.

AZURE
Te voilà libre ! Cesse ta vaine docilité et vis ta vie !

Le chien demeure neutre, dépourvu de réaction.

AZURE
Tu n’es pas un outil à pister mon beau, tu peux tout accomplir si tu le souhaites !

DAMI
Ils sont domptés depuis leur naissance, il restera là en attendant le réveil de son maître.

AZURE
As-tu remarqué qu’il ne l’a pas aidé ?

DAMI
Oui…

AZURE
Ce chien brille d’intelligence, il a compris le destin et il a fait son choix !

Il sourit encore plus en flattant affectueusement l’animal qui ne réagit toujours pas.

DAMI
Il n’a juste pas été dressé pour attaquer.

AZURE
(en ne quittant pas le regard du chien)
Tu vas venir dormir chez moi ce soir.

DAMI
Tu parles à moi ou au chien ?

AZURE
Ai-je parlé en langage chien ?

DAMI
Non…

Azure se relève et pivote vers Dami pour l’observer de ses yeux illuminés.

AZURE
Alors… ?

DAMI
Je n’ai pas le choix d’accepter, merci !

Azure le scrute un moment, heureux, puis il place sa main droite sur l’épaule du jeune homme.

AZURE
Je vais prendre soin de toi… et de ce chien.

Un bruit discret se fait entendre, trop discret pour Azure, mais pas assez pour les nerfs à vif de Dami.

DAMI
Il vaudrait mieux partir d’ici…

AZURE
Bien sûr, en route mon ami ! Souhaites-tu marcher en profitant de la vie ou t’enfuir à toutes jambes ?

DAMI
Marchons…

AZURE
Pourtant, tu sembles prêt à déguerpir ! Tu transpires la peur.

DAMI
Oui, mais c’est correct, j’aime ça… Je rêve d’un peu de danger, c’est presque devenu un besoin.

[…]

Quelques semaines après la querelle de ses parents et la décision de son père de la retirer de l’école, lunatique, Rose fixe les figurines qui gisent inertes dans ses mains. Son père l’observe, couché sur le divan à côté d’elle. Celui-ci ne bouge presque pas, souffrant, une serviette mouillée sur le front.

ATIOLE
Tu ne joues pas ?

ROSE
Pourquoi je ne peux pas jouer dehors ?

ATIOLE
Parce que c’est dangereux.

ROSE
Mais toi, tu y vas pour travailler !

ATIOLE
(fatigué)
Ne fais pas comme ton père, trouve-toi un travail à domicile.

ROSE
Mais j’aime ça aller dehors…

ATIOLE
Tu veux que les maux de tête de papa empirent ?

ROSE
Si c’est dangereux, je vais me défendre !

ATIOLE
Tu ferais mieux de terminer tes devoirs.

ROSE
(hésitante)
Je me suis déjà battu…

ATIOLE
Une fille ne devrait pas se battre.

ROSE
Tu mens, j’ai jamais perdu une bataille !

ATIOLE
(exaspéré)
J’ai bien fait de te sortir de l’école publique.

ROSE
Je les attrape par les testicules et ils crient…

ATIOLE
(se redressant, outré)
Qui t’a montré à faire ça ?

ROSE
(insistante)
Avant, je pouvais aller dehors quand il faisait jour…

ATIOLE
C’était avant…

ROSE
Qu’est-ce que je dois faire pour y retourner ?

ATIOLE
Rien, il faut attendre et espérer que ça change.

ROSE
Mais s’il y a des méchants, on pourrait les arrêter…

ATIOLE
(se recouchant)
Joue avec tes jouets lapin, ma tête va exploser.

ROSE
Tu as mal à la tête même quand je reste à côté de toi…

ATIOLE
Je pense au jour où je ne pourrai plus te protéger.

ROSE
Me protéger de quoi ?

ATIOLE
De la corruption, des mensonges, des gens qui tirent les ficelles en se moquant de nous…

Solange, la mère de la petite fille, les rejoint avec un verre d’eau et un médicament.

SOLANGE
Arrête avec ces histoires, tu vas l’effrayer !

ATIOLE
S’il faut ça pour qu’elle comprenne que le monde extérieur est pourri…

ROSE
À l’intérieur aussi, c’est pourri…

Ses parents la dévisagent, consternés, et l’enfant se contente de leur tourner le dos pour ouvrir la télévision. Elle tombe sur la chaîne d’info qui montre les restants d’une école bombardée.

ROSE
(traumatisée)
Maman… c’est… c’est mon école ?

Horrifié, transpirant d’effroi, Atiole se lève pour prendre sa fille dans ses bras.

ATIOLE
Papa avait raison…

Sa femme a un haut-le-coeur, les larmes aux yeux.

ATIOLE
Ils ne reculeront devant rien pour nous manipuler !

ROSE
NON !

Elle frappe son père, s’échappe de ses bras et court vers la sortie de la maison.

ROSE
Je veux aller dehors, je refuse d’avoir peur ! JE VAIS VENGER MON ÉCOLE !

À l’extérieur, elle fuit le plus vite qu’elle peut, mais son père l’attrape et la ramène de force.

ROSE
(en se débattant, pleurant de rage)
Je vais les venger papa, je vais détruire le gouvernement ! LAISSE-MOI SORTIR !

ATIOLE
Tu n’iras nulle part ! Tu resteras en sécurité avec ta mère et moi ! Tu ne sortiras plus jamais !

[…]

Dans un appartement miteux, Malias est écrasé sur un divan recouvert de crasse et de déchets de toutes sortes. Il ne s’en soucie pas, habitué aux substances collantes et à l’odeur ; même que ses mains parcourent les débris à la recherche de croustilles abandonnées ou d’un restant de sauce piquante. Il finit par trouver une crotte de fromage, ce qu’il fête en éructant joyeusement. Il est gros, très gros, chacun de ses mouvements constitue un effort un tantinet pénible qu’il préfère éviter. Sa seule occupation se résume à sa douce télévision : il mange d’une main et change de chaîne de l’autre.

MALIAS
Vas-y beauté, montre tes lolos à tonton Malias…

Il monte le son et écoute la journaliste à demi conscient. Il s’agit de Martine Lelièvre, sa préférée malgré son allure réservée et conservatrice. Elle ne porte que des tailleurs gris qui ne dévoilent pas du tout sa poitrine. Au fond, celle-ci lui inspire un profond respect… et lui rappelle d’étranges souvenirs.

MARTINE
Toujours aucune trace du corps de Terry Samson, ce jeune policier et père de famille qui a été déclaré mort par sa micropuce voilà une trentaine de minutes. Ses collègues avaient espoir de le retrouver rapidement, Terry faisant partie des cobayes de la nouvelle micropuce intégrant un système de localisation, mais nous venons d’apprendre à l’instant que celle-ci a été attachée aux pattes d’un oiseau. N’ayant pas le sens de l’humour, le chef de la police a immédiatement demandé à la presque totalité de ses agents de descendre dans la rue, ce qui laisse présager que le ou les fautifs seront maîtrisés dans les plus brefs délais. Cette histoire nous rappelle que malgré les efforts accrus du gouverneur Omaco contre la criminalité et le terrorisme, la nuit reste synonyme de danger ; il faut impérativement respecter le couvre-feu ! N’oubliez pas, la loi, une question de survie ! La suite, après la pause !

[…]

Azure et Dami sont partis, laissant Terry étendu par terre, inconscient et couvert par la tunique d’Azure. Ce dernier ne reste pas seul très longtemps puisqu’un homme vêtu seulement de noir se place au-dessus de lui pour vérifier son pouls. Une fois fait, sans tarder, il range la tunique dans son sac et traîne le corps dans une autre ruelle en faisant bien attention de rester discret. Le chien les suit sans broncher.

Une fois assez loin, l’homme en noir poignarde Terry au cœur, puis plusieurs fois au cerveau pour trouver et retirer ses deux micropuces. Le chien ne réagit toujours pas, le regard complètement vide.

Pour finir, l’assassin soulève le corps, le jette dans une poubelle et disparait aussi vite qu’il est venu.

[…]

Malias baisse le son, un peu plus conscient, moins las.

MALIAS
Azure, t’as entendu ? C’est pas le temps de sortir te balader !

Il ne reçoit aucune réponse.

MALIAS
Ah, crétin, t’es déjà dehors… Tu vas finir par te faire tuer ! Pis moé, j’vais faire quoi si tu te fais tuer…

Moment d’intense solitude.

[…]

Azure marche en s’amusant avec la lampe de poche, ce qui angoisse quelque peu Dami.

DAMI
Il vaudrait mieux l’éteindre…

AZURE
(confus)
Tu te contredis ?

DAMI
Des fois…

Concentré, il vérifie que son ordinateur fonctionne toujours, ce qui s’avère positif.

AZURE
Tu as l’air de l’aimer, cette chose.

DAMI
J’ai acheté le meilleur du marché. Il peut résister aux chocs, à l’eau, au feu et il est équipé d’un système de localisation, d’un appareil photo et d’une caméra vidéo 360 degrés ! J’espérais que le policier me brutalise pour publier la scène sur les réseaux sociaux ! J’ai tout enregistré jusqu’à maintenant… et je vais l’éteindre avant d’épuiser la batterie… son seul défaut, c’est une 30 wattheures par kilogramme !

AZURE
Je vais faire semblant de comprendre ce que tu dis.

DAMI
Tu ne t’y connais pas en technologie ?

AZURE
(léger)
Si tu veux, je peux faire semblant de m’y intéresser !

DAMI
L’intérêt a diminué depuis que la toile a été censurée… avant, c’était le média du peuple !

AZURE
Pourquoi es-tu parti de chez toi ?

La spontanéité des questions et des réflexions d’Azure continue de surprendre Dami.

DAMI
Pour découvrir la vérité…

AZURE
Non, je veux dire, pourquoi es-tu parti de chez toi ?

DAMI
C’est la même question…

AZURE
Ton père ? Ta mère ?

DAMI
Je ne voulais pas qu’ils soient en danger.

AZURE
Ton père ou ta mère ?

DAMI
Toi, que fais-tu dans la vie ?

AZURE
Rien et c’est ce qu’il y a de merveilleux !

Le chien court vers eux, sans japper, et va immédiatement se blottir dans les bras d’Azure.

AZURE
Je savais qu’il finirait par nous suivre !

DAMI
(surpris)
D’habitude leur chien ne…

AZURE
(soudainement inquiet, coupant Dami)
Il vient nous prévenir d’un danger.

DAMI
Je rappelle qu’il s’agit d’un chien…

AZURE
(distant, attentif à la gestuelle du chien)
Il s’appelle Kiwi !

DAMI
Kiwi ?

Azure laisse le chien et regarde au bout de la ruelle.

AZURE
(à Dami)
Reste derrière moi, je vais m’en occuper !

Il rit un peu tandis que deux patrouilles de polices les entourent en positionnant leur fusil vers eux. Un seul homme, Ferdinant, le responsable d’une des deux patrouilles, s’approche des noctambules.

FERDINANT
Mains sur la tête, ventre contre le mur !

AZURE
Non merci ?

DAMI
(en montrant son ordinateur portable)
Laissez-moi juste déposer ça.

Dami démarre discrètement l’enregistrement, dépose l’objet, puis cède aux demandes de Ferdinant.

AZURE
Pourquoi obéis-tu ?

DAMI
J’apprendrai plein de choses en prison.

AZURE
As-tu quitté la prison parentale pour la remplacer par une autre ?

DAMI
Lève les mains ou ils vont tirer.

AZURE
(souriant)
Non, j’ai dit que j’allais prendre soin de toi.

L’excentrique s’approche des policiers et Ferdinant appuie sur la gâchette, le touchant à l’épaule.

AZURE
Ouille ?

DAMI
Rends-toi, cinq ans de prison, c’est mieux que la mort !

AZURE
(confus)
Ils m’ont… tiré dessus ?

Son regard s’obscurcit, mais il sourit encore, décalé.

AZURE
Des pions comme eux, j’en fais collection !

Il avance d’un autre pas et une balle passe juste à côté de sa tête.

FERDINANT
Un pas de plus et je ne serai pas aussi clément.

AZURE
Je vois, vous ne voulez pas jouer avec moi…

Toujours souriant malgré sa détresse naissante, il verse une larme, puis deux, puis trois. Plus la souffrance de son nouveau maître transparait, plus la bouche de Kiwi se remplit de salive en regardant Ferdinant. Ce contact avec Azure, rien dans sa vie de bipède ne l’avait autant touché. Des années d’obéissance s’effondrent. Pris de rage, le chien bondit vers le policier et lui mord sauvagement la jambe. Malheureusement, ses dents limées, l’homme l’abat sans hésiter d’une seule balle dans la tête.

AZURE
Kiwi…

FERDINANT
Obéis si tu ne veux pas subir le même sort que lui.

AZURE
Personne ne fait mal aux gens que j’aime, PERSONNE !

Son sourire grandit encore et encore, de plus en plus dément.

DAMI
Arrête, ils vont…

FERDINANT
TIREZ !

Tous les policiers se préparent à abattre Azure, mais une explosion retentit d’un des côtés. Elle emporte la totalité d’une des deux patrouilles et propulse Dami au sol. Pendant ce temps, à travers le chaos et la fumée, des agents de l’ordre se séparent en deux ou trois morceaux, découpés. Pourvue d’une rapidité surhumaine, une ombre sans pitié se déplace entre eux et les extermine un par un. Les policiers tirent et même s’ils se touchent entre eux, ils n’arrêtent pas ; leur seule priorité étant de tuer l’intrus.

L’ombre ralentit, comme si elle avait été touchée. Ferdinant ne rate jamais sa cible ! Il n’a cependant pas le temps de savourer sa petite victoire, sa tête tailladée par une force vengeresse sans nom.

Malgré la fumée, Azure réussit à voir le visage de leur sauveur : cheveux noirs coupés très courts, nez fin, trait dramatique, yeux bleus… des yeux aussi profonds que l’océan, comme si cet homme ne cessait jamais de pleurer. Azure l’observe avec inquiétude, le rebelle a perdu en vitesse et ses lames ne feront certainement plus le poids contre les armes à feu de ses ennemis. Il se trompe, c’est avec une aise déconcertante que l’assassin perfore le corps des policiers restants. Il ne laisse aucun survivant.

AZURE
(tentant de s’adresser à celui-ci)
Veux-tu…

Leur sauveur est déjà reparti, sans même les regarder.

AZURE
Merci.

Dami se relève, encore sonné par l’explosion.

DAMI
(horrifié en voyant tous les cadavres)
Qu’est-ce qui s’est passé ?

AZURE
Il vaut mieux que je ne joue plus avec cette lampe de poche !

Il éteint celle-ci et rit un peu, ayant retrouvé sa légèreté.

[…]

À des kilomètres de là, au milieu d’un désert, sur une base de l’armée aménagée en territoire ennemi, cinq prisonniers sont agenouillés, mains sur la tête, devant des caméras et une vingtaine de soldats qui les tiennent en joue à l’aide de fusils d’assaut. La confusion, la panique et la détresse se lisent sur leur visage vite recouvert par des sacs de jute. Ces captifs parlant une autre langue, aucun des soldats ne semble comprendre leurs supplications, aucun excepté leur supérieur immédiat, Bobino Estuon.

Celui-ci s’avance vers eux, dépourvu de motivation.

BOBINO
Aujourd’hui, vous vous indignez, vous demandez pardon, mais au nom de ces enfants que vous avez arrachés à la vie, notre gouvernement sera sans pitié. Vous êtes responsables d’attentats terroristes sur sept écoles publiques, causant plus de 14 000 morts et détruisant d’innombrables familles. Il a été décidé que vous n’aviez pas le droit à un procès et que vous seriez exécuté sur place, en terre barbare.

Il lève son arme vers un premier homme, la main tremblante, hésitant. Les cinq présumés terroristes ne cessent de parler, de crier, hystérique de chagrin, ne comprenant définitivement pas ce qui se passe.

BOBINO
Notre gouvernement mettra fin au terrorisme, tremblez face à notre pouvoir, le pouvoir de la justice !

Malgré ses efforts pour faire fie des pleures des prisonniers et pour se concentrer sur son rôle de bourreau, le général hésite encore, son doigt ne se résignant pas à appuyer sur la gâchette. Tous les soldats l’observent d’un air incrédule, mais aucun n’ose parler. Bobino Estuon n’a pourtant rien d’un homme émotif, étant le plus gaillard et rustre du groupe et ayant très souvent tué pour sa patrie.

Son téléphone cellulaire sonne et il se dépêche de répondre, sachant qui l’appelle.

BOBINO
(en s’adressant à ses hommes)
Je vous laisse le plaisir de les abattre, c’est le gouverneur !

Tandis qu’il marche vers un coin plus tranquille, une pluie de balles emportent la vie des cinq prisonniers de guerre. Une profonde fatigue l’envahit, autant psychologique que physique.

BOBINO
(après avoir placé le cellulaire entre sa bouche et son oreille)
Omaco ?

OMACO
Comment se passe l’exécution ?

BOBINO
D’après vous ?

OMACO
La prochaine fois, coupez-leur la langue.

BOBINO
C’est ce que je me suis dit…

OMACO
Bref, j’aimerais que vous reveniez immédiatement au pays, une nouvelle mission vous attend.

BOBINO
Une vraie mission ?

OMACO
C’est-à-dire ?

BOBINO
Je sais pas, contre de vrais criminels par exemple…

OMACO
Oh, tu ne seras pas déçu, tu mérites un peu d’action !

BOBINO
Merci.

OMACO
Rejoignez-moi vous savez où, nous discuterons.

Omaco raccroche et Bobino reste un instant silencieux, immobile. Sa rage retenue explose finalement, ses doigts se comprimant sur les touches du clavier du téléphone cellulaire jusqu’à les faire sauter.

BOBINO
Ordure, tant qu’à tuer des gens en les accusant de tes propres crimes contre l’humanité, choisis dont des criminels, pas des civils qui parlent juste de leur famille, de leur femme et de leurs enfants !

Il exprime le reste de sa colère dans une autre langue, celle des innocents accusés de terrorisme. Le téléphone cellulaire termine ses jours contre un mur de béton, ce qui l’apaise ne serait-ce qu’un peu.

L’un de ses hommes entre et Bobino se ressaisit instantanément. Il reconnait Adame, son pilote.

ADAME
L’avion à réaction vous attend.

BOBINO
Y’a pas le feu, j’arrive…

Il fouille dans son gousset.

ADAME
Ça va, monsieur ?

BOBINO
Ouais, j’digère mal la portion de ce matin, j’ai dû forcer sur la testostérone.

Il trouve enfin ce qu’il cherche, la photo d’une fille, une jeune femme du territoire ennemi, heureuse à ses côtés. Le colosse la regarde amoureusement, nostalgique, sachant qu’il ne la reverra plus jamais.

ADAME
J’ai eu l’impression que vous hésitiez, il y a quelque chose qu’on doit savoir ?

BOBINO
Non, ce sont des méchants, des sauvages avec des bombes, y’a aucune pitié à avoir… Allons-y, soldat !

Il met le feu à la photo avec son briquet, la jette par terre et se dirige vers sa prochaine mission.

[…]

Malias est encore assis devant la télévision, cette fois-ci plus concentré.

MARTINE
Du nouveau dans l’affaire Terry Samson ! Ses meurtriers viennent vraisemblablement de causer la mort de deux patrouilles de police ! Parmi eux, l’honorable Ferdinant Lei à qui Omaco avait remis une médaille du mérite pour avoir résolu le meurtre de son célèbre et regretté bras droit, Ontenne. La situation est grave, mais citoyens, citoyennes, ne cédez pas à la panique ! Notre cher gouverneur a demandé à l’armée d’intervenir, ce qui signifie que d’ici quelques minutes, voire quelques secondes vu l’efficacité de nos troupes, toute la ville sera protégée, aucun coin ne sera épargné ! Nous vous conseillons tout de même d’activer vos clôtures électriques et de garder un oeil ouvert, le ou les assassins pourraient se cacher n’importe où, même chez vous ! De retour après la pause publicitaire…

MALIAS
Le célèbre et regretté Ontenne mon cul, t’as vraiment tout oublié…

Dami et Azure entrent dans l’appartement. Ce dernier sourit tout de suite à Malias, heureux de le revoir.

AZURE
Malias, j’ai quelqu’un à te présenter…

MALIAS
Tais-toi et écoute ça !

Dami se sent tout de suite incommodé par la présence de Malias, encore plus par l’odeur.

AZURE
Écouter quoi ?

MALIAS
Attends, c’est la pause…

AZURE
Tu ne veux pas saluer ton nouveau colocataire ?

DAMI
Je ne resterai pas longtemps…

MALIAS
Ouais, j’avais dit la même affaire v’la quelques années !

AZURE
C’est parce que je fais la meilleure limonade du monde !

MALIAS
Bon, chut, la revoilà !

Il monte le son de la télévision.

MARTINE
Bonne nouvelle, nous venons d’apprendre qu’il n’y a qu’un seul terroriste et qu’il a été touché à la jambe pendant l’affrontement, comme le montrent ces images au ralenti ! Deux civils ayant violé le couvre-feu figurent également parmi les personnes présentes, mais l’angle de la caméra ne permet pas de les voir, comme elle ne permet pas d’identifier l’assassin, celui-ci ne levant jamais la tête, ayant parfaitement conscience de la présence de la caméra. En effet, celle-ci a été bougée juste avant les évènements et plusieurs autres ont été désactivées dans les environs, comme si ce carnage avait été planifié depuis longtemps… La question demeure, qui est cet homme ? La réponse, espérons-le, après la météo !

AZURE
(chuchotant, pour lui-même)
Une balle dans la jambe…

MALIAS
(en baissant le son)
Dire que ça s’est passé à deux coins de rue d’ici ! Ah ! Ah ! Je commençais à être pas mal inquiet !

AZURE
Je reviens !

Il ouvre la porte, mais Dami s’interpose.

DAMI
Tu oublies ta blessure…

AZURE
Je dois l’aider !

MALIAS
Quoi ? Aider qui, le terroriste ?

Il se tourne difficilement vers eux et voit du sang couler de l’épaule de son colocataire.

MALIAS
Mais qu’est-ce t’as foutu ?

AZURE
Je vous laisse faire connaissance !

D’une souplesse inouïe, il contourne Dami et retourne à l’extérieur.

DAMI
Tu vas te faire tuer !

Il regarde la porte, anxieux, pensant à le suivre.

MALIAS
Bah, t’en fais pas pour lui, il fait tout le temps ce genre de conneries…

Il pivote à nouveau vers la télévision pour retrouver une position plus confortable.

MALIAS
Dis-moi plutôt ce que tu viens foutre ici !

DAMI
Azure m’a invité…

MALIAS
Bienvenue au club !

DAMI
Il ne se lasse jamais d’être aussi gentil ?

MALIAS
Ça fait quatre cinq ans que je moisis ici et il ne m’a jamais rien demandé.

DAMI
Il est vraiment gentil…

MALIAS
Non, ce type est fou, complètement fou !

[…]

Dans une ruelle bien éclairée, Azure se promène sans faire preuve de subtilité.

AZURE
Monsieur le héros, montre-toi !

Il n’a aucune réponse, mais son enthousiasme ne diminue pas.

AZURE
Où te caches-tu monsieur le héros ? Moi j’erre dans la nuit pour toi, monsieur le héros !

LE TERRORISTE
(faiblement)
Tais-toi, j’ai détruit les caméras, mais ils peuvent t’entendre !

AZURE
(chuchotant)
Ah, tu te montres enfin monsieur le héros !

LE TERRORISTE
Que me veux-tu ?

AZURE
Viens te cacher chez moi, je te soignerai.

LE TERRORISTE
Je refuse, ce geste équivaudrait à mettre vos vies en danger.

AZURE
Peu importe, ils vont analyser notre sang et découvrir notre identité.

LE TERRORISTE
Il leur faudra du temps avant de différencier notre sang à travers celui des policiers.

AZURE
Oui, mais quand ils nous identifieront, la micropuce nous tuera.

LE TERRORISTE
Raison de plus pour toi de vivre tes derniers instants loin de cette histoire…

AZURE
Et si je connaissais un moyen de vivre en Homme libre ?

LE TERRORISTE
Retourne chez toi, je les entends…

Distinguant des bruits de pas lui aussi, Azure dépose un bout de papier par terre.

AZURE
Voici mon adresse, promets-moi d’y réfléchir.

LE TERRORISTE
Promis.

AZURE
Sois le bienvenu, nous serons ton royaume…

Il sourit à son sauveur et s’en va paisiblement, sans courir.

[…]

Dami reste devant la porte d’entrée, ne se sentant pas du tout en sécurité seul avec Malias.

MALIAS
Si tu ne t’enfuis pas, je me dis que tu es certainement un peu fou toi aussi…

DAMI
Pourquoi ?

MALIAS
Azure aime les fous.

DAMI
Si tu le dis…

MALIAS
Mais bon, comme tu sens pas la nana, je ne te causerai pas plus longtemps !

Il rit grossièrement en cessant de regarder Dami, détournant son attention vers la télévision.

DAMI
Ça change quoi exactement ?

MALIAS
T’es con ou quoi ? Ça prend pas un diplôme pour comprendre !

DAMI
Ça ne change rien…

MALIAS
Le cul et les lolos d’une femme, ça me donne une raison de leur parler pour les amener sur mon divan !

DAMI
Je comprends, j’exprime juste mon désaccord.

MALIAS
T’aimes les hommes ?

DAMI
Non, mais je déteste ce genre de raisonnements dépourvus d’intelligence et de savoir-vivre.

MALIAS
Bon, un rabat-joie ! Je blaguais, même si je voulais, j’ai peur des femmes…

DAMI
Où se trouvent les toilettes ?

MALIAS
Aucune idée, moi j’ai mon seau.

Dami aperçoit le seau en question et n’ose même pas s’imaginer. Décidé à s’isoler un moment, loin de ce phénomène, il trouve les toilettes et s’enferme dans celle-ci. Après avoir déposé son ordinateur portable sur le comptoir, il baisse son pantalon, soucieux. Un peu de sang coule sur ses cuisses et Dami l’essuie, se détestant d’avoir omis d’apporter des serviettes hygiéniques. Il… elle a ses règles depuis six ans, mais elle ne s’y fera peut-être jamais, préférant renier sa féminité au point d’essayer de l’ignorer.

[…]

Quelques jours plus tôt.

Dami entre dans sa chambre, complètement nue, encore mouillée par la douche qu’elle vient de prendre. Elle croise le miroir et, dégoûtée par ses seins, elle tente de les enfoncer avec ses paumes.

Pourtant, sa beauté se veut évidente : de longs cheveux bruns et soyeux ; des yeux noisette brillants et profonds ; de longs cils ; une bouche aussi pulpeuse que délicate ; une peau douce pourvue d’une fraîche odeur fruitée ; la taille fine ; des hanches dignes des jeunes starlettes de la télévision ; des seins fermes et ronds. Oui, elle se répugne profondément de répondre à autant de stéréotypes et de soigner cette apparence, comme si son physique se devait de devenir l’un de ses principaux outils.

Sortant de ses sombres pensées, elle soulève une boîte de magazines érotiques pour hommes et la dépose sur son lit. Sans relâche, la jeune femme arrache les pages une par une et les colle sur chaque recoin de murs, de plancher et de plafond. De temps en temps, elle ne peut s’empêcher de glisser quelques regards sur les filles dénudées, nostalgique vis-à-vis de celles qui lui ont tenu compagnie pendant ces longues années enfermée chez ses parents. Elle les remercie, bien que son regard se détourne vite d’elles pour se réfugier sur la photo de Nara qui trône en évidence sur sa table de chevet.

DAMI
Nara, naturelle, imparfaite, encore plus belle que ces femmes au physique retouché. J’espère que tu me pardonneras de partir sans toi.

Elle s’approche et embrasse tendrement la photo. Ensuite, sans l’ombre d’une hésitation, comme si ce moment avait été réfléchi des milliers de fois, elle saisit une paire de ciseaux et coupe ses cheveux et ses cils avec précision. Puis, Dami enroule ses seins d’une longue lanière de tissus qu’elle serre très fort pour les écraser. Heureusement pour son plan, ses petits seins se dissimulent facilement.

Il ne reste plus que la dernière étape, celle d’enfiler des vêtements masculins spécialement commandés pour la cause ; un gilet gris pourvu d’un capuchon, un pantalon noir assorti, des énormes bottes et des lunettes rectangulaires très masculines pour ajouter un trompe-l’oeil sur son visage déjà quelque peu âpre grâce à son teint blême ; Dami n’ayant pas pu profiter du soleil depuis plus d’une dizaine d’années.

DAMI
(satisfaite)
Je n’ai jamais été aussi belle !

Délicatement, avec précision, elle glisse une boîte noire jusqu’au milieu de la pièce.

DAMI
Merci encore Michael, mon père mérite de paniquer un peu…

Elle observe une dernière fois les barreaux qui l’empêchent de sortir par la fenêtre.

DAMI
Musique, enchaînement numéro un, son au maximum !

La musique jaillit tellement fort de son ordinateur portable qu’un étage plus bas, ses parents se réveillent en sursaut. Prise d’une rage libératrice, Dami bloque sa porte à l’aide d’une chaise et saisit une masse pour marteler le mur extérieur d’une violence inouïe ! Comme prévu, son père tente d’entrer, mais elle ne l’entend pas, occupée à se libérer de cette prison avec fracas. L’extase l’envahit : le trou est enfin assez gros et lui permet de sortir. Elle prend son ordinateur portable, son sac et elle s’enfuit !

DAMI
(en marchant vers la clôture électrique)
J’espère que tu comprendras le message ! Activation de la boîte noire, code de sécurité « révolution ».

La boîte noire émet un bruit strident, puis explose en détruisant tout ce qu’il y a dans la pièce.

Les meubles brûlent, les pages des magazines carbonisées volent dans une magnifique pluie de confettis et la chaise a été délogée de la porte. Atiole entre enfin, horrifié, traumatisé. Il croit premièrement à un suicide, mais remarque vite que sa fille n’est pas présente dans les décombres.

À son tour, il va rapidement dehors, se disant qu’elle n’a pas pu traverser la clôture électrique. Il a tort, le système de sécurité a été désactivé, plus rien ne fonctionne. La confusion et la panique se lisent sur son visage, mais malgré toute sa rage, il éclate en sanglots en continuant de la chercher, désespéré.

ATIOLE
Reviens Rose ! Je t’aime, il faut que je te protège ! IL FAUT QUE JE TE PROTÈGE !

Dami est déjà loin.

[…]

Après avoir aspergé la pièce du liquide de l’extincteur, sa mère s’écroule, tombant à genoux, assaillie d’une profonde fatigue et d’une insatiable tristesse. Silencieuse, elle regarde les confettis de papiers glacés, ces morceaux de femmes retouchées étalées un peu partout. Elle comprend que sa fille a décidé d’être elle-même, d’être un homme, d’être Dami. Pleine d’un amour infini pour lui et d’une haine grandissante envers l’humanité, Solange retient ses larmes en fixant la brèche dans le mur.

Elle aurait voulu partir avec son enfant.

SOLANGE
Dami, qui prendra soin de toi maintenant, qui veillera sur toi ?

[…]

Azure marche dans la rue sans l’ombre d’un souci… du moins, jusqu’à ce qu’un soldat braque une arme sur sa tête. Il s’agit de Bobino qui dort presque debout, exténué par le voyage pour revenir au pays.

BOBINO
Ton code !

AZURE
Je déteste que la sécurité soit devenue telle que vous ne faites que demander nos codes.

BOBINO
T’es sorti le mauvais soir, j’ai mon chiffre de jour dans le corps !
(remarquant l’impact de balle sur l’épaule d’Azure)
T’es blessé ?

AZURE
Je me rendais à l’hôpital ! Je vous avoue que sur le bord de crever, étourdi, j’ai oublié le couvre-feu.

BOBINO
Dans ce temps-là, tu appelles les flics et ils viennent te chercher !

AZURE
Je sais, je sais, mais je suis sous le choc ! Ce n’est pas tous les jours qu’on se fait tirer dessus !

BOBINO
Le type qui t’a fait ça court toujours ?

AZURE
Si vous me permettez de m’assoir, je vais tout vous expliquer.

Le soldat baisse son arme, mais prend ses menottes.

BOBINO
T’auras droit à un avocat, mais je pense pas qu’ils feront d’exception. Ça tombe le mauvais soir…

AZURE
Toi, tu ne pourrais pas en faire une ?

BOBINO
Même si je voulais, il y a des caméras partout.

AZURE
Pas ici…

BOBINO
En territoire civil, il y a des caméras. Désolé de te l’apprendre.

AZURE
Plus maintenant…

BOBINO
(blasé)
Peu importe, je suis payé pour suivre la loi et ne jamais la remettre en question !

AZURE
Dommage…

Bobino tente de lui mettre les menottes, mais il enlève ses mains au dernier instant.

AZURE
Oups…

BOBINO
Ne joue pas à ça avec moi.

Énervé, fatigué de cette longue discussion, il attrape les bras d’Azure et le plaque contre le mur.

BOBINO
Ne bouge plus ! Donne-moi ton code…

AZURE
Je m’appelle Azure. Et toi, tu viens souvent ici ?

BOBINO
J’ai dit ton code, pas ton nom !

AZURE
Ah, je vois, tu es Bobino Estuon. Cent soixante-treize, c’est le nombre d’innocents que tu as abattu.

Azure, flexible, marche sur le mur et saute par-dessus la tête du général de l’armée de terre.

BOBINO
(en le pointant à nouveau avec son fusil, prêt à tirer, troublé)
Ton code…

AZURE
Folio Mentol.

La douceur de son visage disparait totalement, laissant place à des traits plus matures, plus graves. Son sourire devient fou, son regard violent, ses mouvements beaucoup plus saccadés et rapides. L’enfer s’émane de lui lorsqu’il sort un petit poignard rétractable de sa manche et qu’il s’élance vers le soldat.

Celui-ci est tétanisé sur place, comme s’il était face à face avec l’incarnation de son pire cauchemar. Pendant que le poignard pénètre sa carotide, le nom de « Folio Mentol » résonne en lui. Des souvenirs lui reviennent et à l’instant où il s’éteint, une compréhension nouvelle se lit sur son visage. Il revoit cette scène d’une autre vie, celle de Folio Mentol, angélique, démoniaque, trônant sur une montagne de cadavres aux côtés de Malias et de Diabolica qui se délectent de tout ce sang.

Puis, Bobino se revoit en train de signer cette pile de papiers devant ces quatre hommes mystérieux.

[…]

Son visage n’exprime aucune joie, il est sale, fatigué, dépourvu d’enthousiasme. Bobino a déjà l’impression que dans le plan d’Omaco, il ne sera que de la chair à canon. Il espère croiser la route de Dami Zan pour s’en inspirer, devenir son allier et servir sa cause de liberté. Mais Bobino se connait, il sait que sans sa mémoire, il fera l’erreur d’aller vers cette fausse sécurité, vers la solution la plus facile.

Trois des maîtres du jeu restent impassibles tandis que Bobino leur tend les papiers signés. Le quatrième sourit, ne pouvant s’empêcher de souligner les légers tremblements de la main du gaillard.

SÉACAS
Tu as peur ?

BOBINO
Ouais, un peu…

SÉACAS
Si tu restes dans cet état d’esprit, Omaco fera tout ce qu’il veut de toi.

EINOS
La peur, la seule arme qui peut contrôler l’humanité.

[…]

Pour Bobino, la partie est terminée.

Azure lui ferme délicatement les yeux, ne souriant plus, plus calme, rempli de regrets.

AZURE
Pardonne-moi l’ami… il m’arrive de perdre la tête.

Il agrippe la débouille du général et la traîne en direction de son appartement. Pendant ce temps, une petite caméra incrustée dans l’un des boutons de manchettes du défunt espionne toute la scène.

[…]

Bien à son aise dans son copieux lit, Omaco, l’homme à la tête du gouvernement, affiche un sourire satisfait. Il dépose son ardoise électronique et d’un air rêveur, il saisit son livre de chevet…

Folio Mentol écrit par Dami Zan.

À suivre.