[Fatalité ambigüe] Chapitre 8 – Procréer… (version 1.0)

Narrateur
Adrian Provencher

Une sonnerie me réveille.

Je suis dans un zoo, enfermé dans une cage. Au-dessus de celle-ci, il est marqué « Adam ». À côté, une cage vide, celle d’Ève. Autour, une multitude de cages d’autres spécimens humanoïdes.

Il y en a même une petite pour ce vieux Guliver, « le meilleur ami de l’homme ».

Les extraterrestres ont le sens de l’humour…

Des enfants rigolent, des parents s’informent, se divertissent. Moi je pleure. C’est con.

Trop con pour être vrai.

L’amour a échoué ?

J’ai échoué.

C’est fini, la Terre a été détruite.

Je hurle, je pleure.

Je veux m’arracher la peau.

Je m’étrangle de toutes mes forces.

Je ne suis qu’un humain… qu’un PUTAIN D’HUMAIN !

Personne ne me regarde mourir, tout le monde est dénué d’empathie.

– Calme-toi Adrian, je suis là, je serai toujours là !
– QUI PARLE ?
– Lève-toi, t’es en retard !

Mon père frappe à la porte et je me réveille enfin, et pour de vrai cette fois !

C’était temps ! Maudit niaisage de cauchemars de cul !

Tout le monde parle de la fin du monde ces temps-ci et ça me rend fou ! Dans chaque version, il y a un point commun : adios humanité. Apocalypses religieux, changement des pôles, cyber-attaque, bioterrorisme, catastrophes naturelles, prophètes de malheurs, pandémie, guerres nucléaires…

C’est ridicule, je ne serai jamais capable de vivre quoi que ce soit de normal si je continue d’y penser.

Bon, déjà neuf heures… J’avais un examen à huit. Tant pis, je ne comptais pas le faire de toute façon !

Je me lève en jalousant mon chat qui dort au pied du lit (certes, c’est ce que Nouve fera toute la journée). La dernière fois que je l’ai câliné date d’il y a presque un an ; je ne prends véritablement plus le temps de vivre, toujours en train de courir à droite et à gauche pour régler les problèmes d’autrui.

Mon père m’engueule et comme d’habitude, je l’envoie promener.

Je devrais peut-être lui dire que je l’aime…

Je veux passer mais il m’attrape le bras.

– J’aimerais que tu me parles avec plus de respect.
– Idem.
– Si tu ne fais pas d’efforts pour moi, fais-le pour ta mère, elle n’en peut plus de nos enfantillages !
– Ce serait plus facile si tu faisais autre chose que me donner des ordres ou me reprocher n’importe quoi ! C’est quand la dernière fois qu’on a fait quelque chose ensemble ? Réfléchis bien… JAMAIS !

Je pars en claquant la porte (naturellement, juste pour que ce soit un peu plus cliché).

Pour me calmer, je cours et en cinq minutes, essoufflé, j’arrive aux portes de ma charmante et mortelle école. Mes amis… si jamais la fin du monde survient, est-ce qu’ils… je préfère ne pas y penser.

Marie J. et Cigarette violent encore mes poumons, transformant ma gorge en véritable orgie de produits toxiques en tout genre. Je remercie intérieurement le brainwashage des publicités. Je les exècre.

Parmi l’armée de zombies pollueurs d’atmosphère, Elsa Chrysanthème. Sans un mot, sauvage, elle m’agrippe pour m’embrasser. J’ose un petit mouvement de recul qu’elle remarque immédiatement.

Elle m’envoie chier (elle aurait trouvé une autre raison de toute façon), disant qu’elle a pris une gomme et patati patata. Elle ne me demande pas d’explication. Elle devrait, ce n’est pas la cigarette le problème…

Tout de suite après son drame, la belle entame sa sortie.

Je la retiens et tente d’articuler des mots qui ne sont pas faciles à dire. J’ai l’impression qu’il est temps que je mette mes limites. Non, ce n’était qu’un rêve, je peux lui faire confiance !

En me disant ça, je réalise que je ne le pense pas. Je la vois différemment… Si c’est vrai que l’amour rend aveugle, je me demande à quel point je me trompe sur son compte depuis plus d’un an !

Elle m’observe, me scrute, m’analyse, me nargue du regard.

Elle se prépare à jouer avec moi.

Sensuellement, elle chuchote :
– J’ai rêvé à toi cette nuit.
– Ah bon, moi aussi.
– Je te faisais quoi ?

Elle attend réellement une réponse ? Vaut mieux mentir.

– Tu tentais de me tuer.

Fail.

– Ah et pourquoi ? continue Elsa, excitée.
– Pour rien.
– On baisait avant au moins ?
– Non.
– Mon rêve était plus intéressant… conclut-elle sans poser plus de questions.

Elle essaie à nouveau de m’embrasser, collant son corps contre le mien, mais ce fameux mouvement de recul totalement involontaire se reproduit. Cette fois, elle s’interroge sans s’énerver, elle a peur.

Émilien, mon super ami énigmatique, passe dans la foule en la toisant méchamment. J’ai l’impression qu’il sent mon malaise face à elle, qu’il vient en renfort (ou j’aime me créer des scénarios).

Elsa le remarque et lui dit sans délicatesse d’aller chier (entre autres choses). Mon ami décide donc de l’approcher pour mieux la fixer. Elle se met à gueuler dessus, déchainée, et, soudain, Émilien la gifle.

Silence. Tout le monde nous regarde.

Cette scène semble totalement décalée et irréaliste, et j’avoue qu’elle l’est.

Mon ami vient réellement de gifler une fille et pas n’importe quelle, celle que j’aime ! Celle-ci se prépare à répliquer, enragée, mais je me place entre les deux. Je me surprends à protéger Émilien…

Elsa s’en va, vexée (et avec raison, jamais je ne devrais permettre à l’un de mes amis de la frapper).

Émilien semble complètement satisfait.

– Combattons l’ennemie main dans la main et nous vaincrons !
– La violence n’engendre que la violence.
– C’est faux, toute action entraîne une réaction, mais la vie n’est pas un miroir mon cher Adrian !
– Émilien, va t’excuser s’il te plait…

Émilien soupire et s’en va, le regard éteint, sentant certainement que je suis un cas désespéré.

Hugo s’approche, curieux de savoir ce qui s’est passé.

– Non Hugo, aux pieds ! lui dit Émilien, sans s’arrêter de marcher, en l’agrippant par l’oreille.
– Mais, qu’est-ce qui s’est passé ? Elsa pleurait !
– Adrian a rendez-vous avec Jade !
– Ah bon ? Il va tromper Elsa ?
– Fais-moi plaisir, ne dérange pas Adrian, pas aujourd’hui.

Mais dans quel délire Émilien a décidé de nous plonger ?

Quoique, il a raison, je suis venu à l’école expressément pour voir Jade. Ce type lit dans mes pensées.

Je la rejoins à notre coin habituel. Elle griffonne dans un cahier.

Je m’assoie à ses côtés…

– Depuis quand m’accordes-tu de l’attention ?
– Est-ce que tu m’aimes ?

Ma question la surprend. Elle me dévisage, sceptique.

J’insiste :
– Je suis sérieux…
– Oui, je t’aime, mais pas toi, alors étouffe-toi avec ta question et laisse-moi dessiner en paix !

Sa réponse est directe. J’adore ça.

Je me lance moi aussi :
– Je suis perdu dans un cauchemar… Aide-moi à l’oublier s’il te plait, aide-moi à me réveiller…
– Commence par arrêter de penser avec ta queue !
– C’est compliqué, Elsa me manipule… mais, au fond, je le sais que c’est toi que j’aime !

Elle s’assombrit, tremble même.

– Tu sais ce qui me fait chier chez toi Adrian ? Tu as toujours besoin d’intensité ! Si Elsa te plait, c’est qu’avec ses drames à la noix, sa sauvagerie, sa « fragilité », elle pousse ton adrénaline au maximum ! Moi, comble de malheur, je veux étudier, avoir un bon travail et fonder une famille ! Exactement ce que toi tu ne veux absolument pas parce que ta vie « se doit d’être différente » ! Adrian Provencher est spécial, blablabla… tout le monde le sait. Mais plus le temps passe, plus sa vie est un ÉCHEC !

Elle chiffonne son dessin et me le lance en pleine face juste avant de partir. Elsa et Jade sont d’anciennes meilleures amies, elles ont dû étudié l’art d’effectuer des sorties dramatiques.

Je le déplie le dessin. C’est un croquis d’elle et moi sur lequel (naturellement), je suis heureux, mais pas elle. Il y a un mur entre nous et dessus, il est marqué : « Si seulement c’était possible ! »

Je soupire et me dirige vers la sortie de l’école. J’ai besoin de réfléchir, je dois remettre ma vie en question avant qu’il ne soit trop tard ! Direction le bord de la falaise, la forêt me…

Mon coeur se met à battre excessivement vite !

Dans le corridor, mon père parle avec la directrice. Ils me voient ; elle me sourit de manière complice et s’en va tandis que lui vient vers moi. Je m’attends déjà au pire, pourquoi est-il ici ? Est-ce que ma mère ou ma soeur ont eu un accident ? Non, il est calme, très calme même, voire serein. C’est louche.

– J’ai motivé tes absences pour la journée, je me suis dit qu’on pourrait passer la journée ensemble.
– Pour vrai ?
– On pourrait peut-être aller au restaurant…

Le temps s’évapore. Tout passe si vite. Nous attendons le serveur. La musique est bonne.

Nous parlons de tant de choses : de nos querelles ; de l’impact de celles-ci sur sa vie de couple ; de ma moyenne de zéros à l’école ; des bonnes notes de ma soeur ; de cette facilité déconcertante que j’avais dans presque toutes les matières lorsque j’étais enfant ; des musiques qui nous font rêver ; de cette Elsa qui me fait du mal même si elle est foutrement belle ; du dessin de Jade ; de sa rencontre avec ma mère.

Nous parlons de tant de choses, même de « ça ».

Nerveux, encore déstabilisé par mon cauchemar, je lui demande :
– T’en penses quoi de leur nouvelle théorie de fin du monde, celle de la fin du calendrier machin truc ? -Si tu savais le nombre de conneries que les gens inventent seulement pour nous faire chier…
– … ou pour faire de l’argent.
– Ou pour faire de l’argent !

On rit et j’ai envie de le prendre dans mes bras.

Au lieu, l’angoisse me gagne et je continue mon délire :
– J’en ai marre d’avoir peur…
– Moi aussi.

Je ne saisis pas tout de suite. Mon père, partager la même peur que moi ?

– Chaque seconde, j’ai peur qu’il vous arrive malheur à ta soeur et toi. Quand j’entends parler de ces fous qui peuvent faire sauter des bombes ou de ces histoires obscures d’apocalypse, ça me terrifie, ça me rend fou… Mais bon, tu n’as toujours pas répondu à ma question… Une pizza ou du spaghetti ?
– Tu me connais mieux que ça !
– Une lasagne ! me répond-il avec la plus véloce des certitudes.
– Exactement !
– Tu as conscience qu’elle ne sera pas aussi bonne que celle de ta mère ?
– Je garde quand même espoir !
– Comme moi avec tes études.
– Je ne te pensais pas aussi optimiste !

On rit encore, l’ambiance est légère, même la radio ne joue que mes musiques préférées !

Tant pis pour toutes les foutaises de fins du monde et mes plans interminables pour le sauver, je suis là, bel et bien là, et je passe la journée avec mon père. Et ça, ça nous sauve tous les deux.

Je m’imagine paisible avec ma petite famille fondée avec Jade Fortin. Je les vois, nos enfants, deux magnifiques jumeaux, Dami et Nara. Je finirai mes études pour eux, je deviendrai un bon père.

Je sauverai leur monde, au quotidien, sans relâche.

Je suis Adrian Provencher, un justicier, mais aussi un humain qui mange présentement une excellente lasagne épinards trois fromages. Une bouchée à la fois, je savoure d’être encore en vie !

Guliver me regarde d’un air piteux.

Maintenu sous sédatif, je souris bêtement pendant que ma  « vie » est retransmise sur un petit écran.

Une gamine extraterrestre avec des lulus me prend en photo.
– Papa, maman, c’est Adam et Ève les homosapiens ! Regardez, regardez ! Ève vient juste d’arriver !

Claudine Tremblay, une chauffeuse de taxi de cinquante-deux ans qui a beaucoup de chance.

Nous avons gagné Claudine, nous avons gagné… nous rêverons pour l’éternité.

J’espère au moins que nous pourrons baiser.

FIN