[Fatalité ambigüe] Chapitre 7 – La fin du monde… (version 1.0)

Narrateur
Adrian Provencher

Émilien avait raison. Il avait tenté de me prévenir, il savait que je tomberais dans le piège.

Elsa a tenté de me tuer. Jade s’est sacrifiée pour me sauver.

Je nage dans le néant. Je m’accroche à mes idées de révolution pour ne pas disparaître.

Deux balles restantes dans le fusil de Jade, quatre dans celui d’Elsa.

Je m’éloigne, mon esprit est ailleurs. Suis-je en train de devenir fou ? Je ne sais pas. Il faut que je retourne à la voiture, Nouve m’attend. Il faut que je bâtisse la révolution, que je sauve le monde !

C’est mon destin. J’ai gâché toute ma vie pour être à la hauteur de mon destin.

Je suis Adrian Provencher, j’ai été conçu pour la justice. J’ai toujours défendu les autres. J’ai envoyé un gars à cet hôpital. J’avais 8 ans, lui 14. Il saignait de la tête. Il a arrêté ses petites blagues salaces de débile profond. Il n’a plus jamais écoeuré personne. Il doit être au quatrième étage, couché dans son lit.

Il avait rit de ma soeur. Personne ne rit de ma soeur.

Je suis Adrian Provencher, la merde, le jouet de la mystérieuse Elsa, l’unique ami d’Émilien, le mouton noir de sa famille et l’élu de Jade Fortin. Je suis celui qui n’a pas réussi à défendre qui que ce soit. Je suis une blague, un imposteur. Je suis cet utopiste pacifique qui vient de s’armer de deux fusils !

Mon souffle est chaud, ma bouche sèche.

Je titube dans les couloirs et tombe face à face avec Hugo.

Il me sourit en s’approchant tranquillement, tronçonneuse à la main. Je ne supporte plus son sens de la mise en scène. Arrête ce sadisme inutile. Tu n’as qu’à me tuer, inutile de t’offrir un spectacle !

Je devrais tirer, c’est lui ou moi ! Je dois le tuer ! Je dois tuer… cet être vivant ?

L’extraterrestre joue avec son arme, amusé par ma confusion.

– Tu es pathétique, je te croyais plus courageux !

Le courage…

Ce destin, ce n’est pas pour moi. Je ne suis pas courageux. Pas comme ça. Je comprends maintenant. Je veux sauver le monde à ma manière, sans violence. Je veux de l’amour, juste de l’amour, encore et toujours de l’amour. Je veux écrire. Je veux inspirer et toucher avec mes mots, pas avec des guns !

Je suis devenu pacifique parce que j’ai pleuré des semaines durant pour le gars à l’hôpital.

Mais que vaut réellement mon pacifisme face à l’individualisme d’une tronçonneuse ?

Hugo l’élance vers moi et je ne réagis pas. Aucun de mes réflexes ne s’active. Le clone freine son jouet à un centimètre de mon ventre, éclatant de rire tout en me poussant par terre d’un coup de pied.

Je regarde le plafond.

Il est blanc avec une lumière tout aussi blanche à son centre.

Si les humains ne pensent qu’à eux-mêmes et s’entretuent, ce sera sans moi.

Hugo cesse de s’esclaffer, il entend quelque chose dans son oreillette.

– J’ai l’ordre d’en finir, soupire-t-il, bredouille. Dommage, tu as été aussi docile que ton chat !
– Que… que mon chat ?
– Je me devais de tester ma nouvelle arme sur l’un de tes proches et comme il ne restait que lui…

La tronçonneuse effleure ma joue et toute ma rage explose d’un coup. Ils ont tué ma famille, Jade, puis des millions de personnes aussi imbéciles les unes que les autres et maintenant, MON CHAT !

Je suis Adrian Provencher, je suis un fou, un putain de fou, UN PUTAIN DE JUSTICIER FOU ! Je n’ai jamais laissé les crétins de plus grands embêter les plus faibles et ça ne changera JAMAIS !

ON NE TOUCHE PAS AU CHAT D’UN FOU !

Je tire sur la scie-mécanique qui s’arrête net, puis dans sa jambe pour ensuite le plaquer contre le mur. Je ne sais pas ce que je fais… je reste là, le regardant droit dans les yeux, ma main sur son cou.

Le clone sourit à nouveau, il sait que je ne le tuerai pas et il s’en amuse. J’EN AI MARRE DE SON ÉTERNEL SOURIRE ! Est-ce que c’est le seul élément fondamental de sa personnalité ?

Moi aussi je sais jouer, tu ne causeras plus jamais le moindre mal !

Le canon d’un fusil se pose sur ma nuque. J’en suis maintenant sûr : les fusils poussent dans les arbres.

C’est Elsa, toujours en vie malgré la balle de Jade. J’ai été stupide ! Une seule balle ne peut pas les tuer ! Je le sais pourtant ! J’aurais dû l’achever. J’aurais dû achever Elsa ! L’embrasser puis la tuer !

La fausse Elsa compatit, comme si elle lisait dans mon esprit que moi-même je ne comprends plus…

– Tu es amusant, tu crois réellement qu’Elsa était le clone ?

Elle change d’apparence pour celle de Jade.

– Sois logique, c’est en Jade que tu avais le plus confiance. À moins, bien sûr, que toutes les deux étaient humaines, qu’Elsa a vu l’arme de Jade, que Jade a vu l’arme d’Elsa et bang bang, toutes les deux sont mortes pour te protéger. Hum, difficile de cerner la vérité ! N’est-ce pas, misérable petit humain ?
– Et si moi-même j’étais un clone ? Ah ! Ah ! Ah !

Ça m’amuse. Je n’ai pas l’impression d’avoir réellement déjà existé.

Jade me regarde avec pitié, puis m’embrasse…

– Tu embrasses si bien, dommage qu’il faille te tuer. Touche-moi une dernière fois si tu veux.

Son corps a changé de moitié pour celui d’Elsa… Jade et Elsa en même temps, contre moi…

– Vas-y, fais-le pour les caméras !
– Je préfèrerais le découper ! réplique monsieur sourire en troquant sa tronçonneuse trouée pour le couteau d’Émilien.
– Garde-moi ses lèvres, ce sera mon souvenir…

Un troisième clone surgit de nulle part, il s’agit cette fois de la fausse mère de Jade.

Adrian Provencher contre trois extraterrestres invincibles, mon égo va en prendre un coup.

– Arrêtez, demande mon clone préféré à ses semblables sociopathes.

Il s’approche de moi, arme terrienne à la main.

– J’ai une dernière question, pourquoi n’as-tu jamais accepté la vie comme elle est ? J’ai lu ton dossier, tu es un éternel malheureux. Peu importe ce que tu vis, tu ne penses qu’à ce que tu pourrais vivre de mieux. Cela ne te fatigue pas ? La vie ne sera jamais parfaite. Tout ce que tu peux faire, c’est regarder la fatalité en face et accepter qu’au fond, tu n’es qu’un insecte destiné à vivre, puis à mourir !
– Plus l’obscurité envahit l’univers, plus il m’est possible de briller.

Oui, briller, parce qu’il faut que quelqu’un brille.

J’éclate presque de rire, dément :
– J’ai peur pour vous, très peur…

La mère de Jade continue de me sonder, curieuse vis-à-vis de mon hystérie :
– Si tu aimes une femme, la prends-tu entière ?
– Une bonne relation se construit de compromis, dit l’animatrice de pastorale à la mini-jupe attrayante.
– Pourtant, cette Elsa, tu l’aimais sans essayer de la changer, et ce, même si elle te faisait du mal ! Tu faisais absolument tout pour elle, tu étais l’esclave de ses états d’âme ! Pourquoi ne réfléchis-tu pas de la même manière pour la vie ? Tu ne l’aimes pas ? C’est le destin de l’humanité, la loi du plus fort…
– Ah ! Ah ! Ah ! Je n’ai jamais eu de vie !

Je ne sais pas si je pleure ou si je saigne et honnêtement, je m’en fous. Tout ce que je sais, c’est qu’un liquide coule sur mon visage. Mon âme est en ébullition, je tremble et sans une once de peur, me surprenant moi-même, j’exécute un plan totalement suicidaire parce que… ben, j’en ai envie.

C’est dans mon ventre que je pointe mon arme et que je tire. Les trois m’observent tomber, stupéfaits. Moi je ris, je ris comme je n’ai jamais ri, heureux, tellement heureux, étant égoïste pour la toute première fois de ma vie ! J’ai l’impression que mon esprit m’a laissé tomber. Ils ont tué mon chat !

– Je n’ai jamais vécu. Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour les autres, pour me préparer à sauver la Terre de dégénérés comme vous. Je passais mes journées à m’imposer des mantras pour m’améliorer, pour me changer, pour devenir parfait ! Et voilà que vous arrivez enfin, que vous m’approuvez dans mon délire ! Je vous maudis ! J’avais espoir qu’un jour j’aurais droit à une vie normale comme ces petits cons d’adolescents démoniaques qui m’entouraient ! Je les jalousais, moi aussi je rêvais d’être égoïste ! Penser au suicide me soulageait, c’était mon moment à moi, qu’à moi… Penser à mourir, c’était ma seule manière d’être moi-même, ma seule manière de vivre. Une balle et puis pouf, me voilà délivré !

La diversion est terminée.

Je leur tire dans la tête, sauf pour l’extraterrestre plus curieux que les autres pour qui je me contente du ventre. Leur corps s’effondre pendant que le mien se traîne jusque dans la pièce d’à côté.

J’y saisis le matériel de premiers soins, puis me laisse tomber sur un toit plus bas.

J’ai parfaitement conscience d’être gravement blessé, mais je dois survivre le plus longtemps possible ! Peut-être que c’est cela mon destin, être l’un des deux survivants, être celui qui racontera le récit des humains ! Non, je devais sauver le monde, mon monde, pas être un témoin passif de sa destruction !

Je dois trouver un moyen, un espoir… N’IMPORTE QUOI !

Le clone de la mère de Jade saute devant moi, propulsé par une déconcertante agilité.

– Tu n’as plus rien à craindre, j’ai achevé les deux autres.

Je ne comprends pas, a-t-il décidé de m’aider ?

Un frisson de la plus perverse des joies parcourt ce qui me reste de corps.

J’ai réussi à le convaincre, J’AI RÉUSSI !

– Merci ! Je suis sûr qu’ensemble on accomplira une révolution !
– J’aurais pu choisir de soutenir n’importe qui, mais toi, tu me plais.
– Merci, tu ne le regretteras pas !

Je suis bouche bée, tout ce que je trouve à dire, c’est « merci ».

– Montre-moi ta blessure, je vais te soigner, continue-t-il.
– Merci !
– Cesse de me remercier, ta naïveté m’épuise !

L’extraterrestre se penche vers moi, arrogant, satisfait.

– Tu seras Adam et moi, je deviendrai riche en vendant des échantillons de ton sang sur le marché noir. Nous aurons tout le temps de parler et de philosopher lorsque tu seras dans ta petite cage de terrien…

Je ne peux pas me défendre, une lumière surgit de sa visière et je perds connaissance.

Je suis Adrian Provencher et je crois en les autres.

Je me perds dans les autres.

Je me perds…