[Fatalité ambigüe] Chapitre 6 – Une voix pour la révolution (version 1.0)

Narrateur
Le clone, l’extraterrestre
(la mère de Jade)

Pour moi, il n’existe qu’une loi, celle de la survie. Peu importe si je dois mentir, tromper, tuer, la seule chose qui compte, c’est moi-même. Je ne fais cette mission que pour gagner ma vie.

Je ne suis pas original. J’ai pris l’apparence de la mère et j’attends le bon moment pour les exterminer. C’est tout. Je ne suis absolument pas un bon comédien, je préfère rester silencieux.

Une autre planète à vider puis je rentre chez moi. Un dernier petit effort et c’est terminé.

Un gars de l’âge de Jade vient de forcer la porte. Je le reconnais, c’est Adrian, celui que la fille aime.

L’humain est couvert de sang, il doit s’être buté à l’un de mes collègues. D’ailleurs, s’il est encore en vie, c’est qu’il doit être armé (ou très chanceux). J’espère qu’il ne me fera pas perdre de temps, je ne souhaite pas m’éterniser. Si c’était moi qui avais le fusil et non « mon mari », ce serait déjà terminé.

Quoique, l’homme pointe l’arme sur Adrian… j’espère que ça deviendra intéressant.

Les peuples que nous visitons s’autodétruisent au lieu de s’entraider. Tant pis pour eux.

Oh, le signal, il faut que j’allume la télévision !

Le présentateur dit les mêmes choses que j’ai déjà entendues des dizaines de fois. L’histoire se répète encore et encore, une chance qu’il s’agit de ma dernière fois. Retraite anticipée, j’ai besoin de congés.

Le garçon blêmit, il n’était sûrement pas au courant des tenants de la situation. Finalement, il n’a pas l’air armé, il est seulement venu avec un drôle d’animal… un chat ? Pourquoi tiennent-ils autant à leur nourriture ? Décidément, je ne comprendrai jamais rien aux peuples que j’anéantis !

Ah, miracle, l’homme, mon gentil mari, me donne le fusil. C’est un vieux modèle que je ne connais pas, mais je sais au moins une chose de ces armes primitives : il suffit d’appuyer sur la gâchette.

Finissons-en !

Effet de surprise raté : Adrian m’observe, sceptique. Il a dû comprendre que je ne suis pas la mère de Jade. Mes yeux ont dû s’illuminer lorsque j’ai touché l’arme ! Oui, il semble qu’au fond, j’adore tuer.

Il m’attaque !

Pauvre humain, le corps à corps est justement ma spécialité. Tant pis, coup de tête, puis j’abats mon mari. C’est au tour de la fille. Mais pourquoi se place-t-il devant elle ? Ne sait-il dont pas que la balle le traversera et la tuera de toute façon ? Qu’apprennent-ils à l’école ? L’utopisme ? Les contes de fée ?

Tant pis pour lui, il est mort.

L’adolescente panique, l’adolescent aussi, mais ils réalisent rapidement que personne n’est mort.

Je soupire, franchement ennuyé. Je déteste les complications.

Narratrice
Jade Fortin

ADRIAN ! NON ! La balle était pour moi !

Espèce de crétin, je te déteste !

C’est moi qui devais mourir, C’EST MOI QUI DEVAIS MOU…

Il n’y a pas de sang… Arrête de pleurer idiote, tu fais une folle de toi !

Adrian m’observe, stupéfait, comme pour voir si ce n’est pas moi qui aie reçu la balle. Comme moi, il comprend qu’il s’agit d’un vieux fusil de chasse avec une seule balle et que personne n’est mort.

Personne excepté mon père… et ma mère.

Adrian attrape ma main et m’amène vite à l’extérieur ! L’extraterrestre veut nous empêcher de fuir, mais mon chien, cet fripouille de vieux Guliver, sort de sa léthargie et lui mord le bras jusqu’à l’os.

Lui qui ne jappe jamais, toujours la langue pendue l’air un peu stupide, voilà que pour rien au monde il ne laisserait son maître être attaqué ! J’espère qu’il s’en sortira… Vais-je réellement le laisser derrière ?

Adrian me donne les clés et y retourne. J’ai un moment de panique.

NE RISQUE PAS TA VIE POUR GULIVER !

Je démarre le moteur, prête à partir. Reviens Adrian, je t’en supplie, reviens !

Au moment où je trouve le courage d’aller les aider, Adrian ressort victorieux avec son chat dans les bras et Guliver à ses côtés.

Que s’est-il passé avec ma mè… avec le clone ?

Est-ce qu’il l’a… ?

Non, le clone sort de la maison. Adrian me donne Nouve et me dit de l’attendre dans la voiture.

– Tu ne devrais pas plutôt fuir ? ironise l’extraterrestre.
– J’ai quelques questions à te poser.
– Tu pousses ta chance, « terrien »…

Adrian s’approche de l’ennemi avec une aise déconcertante :
– Que penses-tu de l’amour ?

Pourquoi Adrian lui demande ça ? C’est notre ennemi ! IL A TUÉ MA FAMILLE !

Le clone se moque de lui :
– Tu aimes les questions farfelues ?
– Réponds-moi franchement, es-tu ici par obligation ou de ton propre gré ?
– Que cela changerait-il ?
– Je veux savoir si certains d’entre vous rejoindront ma révolution.
– Je vois, tu es du genre optimiste.

Le reflet de ma mère s’embrouille pour laisser place au vrai visage de l’extraterrestre. Il a la peau totalement blanche, comme s’il n’avait jamais vécu au soleil. Il n’a aucun cheveu et ses yeux sont remplacés par une sorte de visière. Il nous regarde sans émotion, sans même de violence.

– Permets-moi de résumer l’histoire de « la Terre », la planète capitaliste du secteur G7P-ZX. Vous, occidentaux, vous avez anéanti toute trace d’innombrables peuples pour vous approprier leur or. Nous, nous avons la décence de garder deux survivants, de préserver la mémoire de votre culture.

Il attrape Adrian par la gorge pour le soulever de terre.

– Au lieu de parler révolution, tu devrais jouer le jeu, il est nécessaire à l’évolution de l’humanité.
– Aucune injustice n’est nécessaire… c’est l’essence même des révolutions.
– Es-tu au courant que nous avons détruit toutes vos forces d’intervention, que nous avons réduit à néant les gens d’influences, que nos armes ont des centaines d’années d’avance sur les vôtres, que nous sommes plus nombreux et que tu n’es qu’un adolescent fragile en train d’étouffer entre mes mains ?

Ça suffit, Adrian n’arrive même plus à répondre ! LÂCHE-LE !

Le sang coule, du sang rouge, comme s’il s’agissait de celui de ma mère. Ma tête vacille, mais Adrian me guide jusqu’à la voiture. L’extraterrestre retire mon canif sans gémir, sans même me regarder.

Adrian prend le volant et en un instant, ma maison n’est plus qu’un lointain souvenir.

Lui qui ne sait théoriquement pas conduire, il se débrouille terriblement bien ! Il n’a plus rien du type fébrile qui n’en menait pas large sur sa petite chaise.

Adrian a digéré l’information et le voilà plus fort que jamais ! Maintenant qu’il a analysé la situation, je sais déjà qu’il tentera d’agir en héros…

– Je vais bâtir une armée, qu’il lance, presque stoïque, en essayant de retrouver son souffle.

Je ne sais pas quoi répondre. Je le crois. Mais l’idée même de répondre me semble déplacé.

– Il faut premièrement réunir les quelques gens du coin encore sains d’esprit, continue-t-il sans se soucier de mon silence. La rumeur de nos exploits et le poids du nombre en attira d’autres. On utilisera les ondes AM, FM si on a de la chance. Il faudrait une voix charismatique, celle d’Elsa aurait été parfaite…

Non, NE ME PARLE PAS D’ELLE ! Pas maintenant ! Tout mais pas ça !

Merci loi de Murphy, voilà qu’il me pose la question qui gâche tout :
– Qu’est-ce qui est arrivé ? Est-ce qu’elle agissait comme un clone ou Émilien est juste devenu fou ?
– La télé s’est arrêtée et Émilien l’a immédiatement tué.

Ma réponse est tellement bête que je le sens devenir réticent à ma présence.

Capitulant, j’ajoute :
– Elle est peut-être encore à l’hôpital si tu veux la voir… Elle a fait semblant de mourir. J’ai joué le jeu moi aussi, j’ai même obligé les ambulanciers à faire de même. J’avais peur qu’Émilien revienne…

J’aurais mieux fait de me taire, je viens totalement de le perdre. Adrian change automatiquement de direction. J’aperçois son ancien regard, beaucoup plus instable, indécis… amoureux.

– Il y a 99 % de chance pour qu’elle ait été remplacée par un clone ! que j’ose, découragée.
– Je saurai rapidement si c’est elle, personne ne peut imiter son petit caractère de marde.

Je souris presque, je ne m’attendais pas à une telle répartie.

– Tu n’as définitivement jamais fait la différence entre tes alliés et tes ennemis !
– Et toi, tu es quoi ?
– Crétin, moi je te suivrais jusqu’au bout du monde si tu voulais de moi !

Il ne répond pas… Tant mieux, je n’ai plus envie de savoir s’il m’aime, je sais déjà que non.

De toute façon, nous arrivons à l’hôpital.

– Peux-tu…
– Oui…

Idiote comme je suis, je le conduis sarcastiquement jusqu’à la bonne salle. Je n’ai pas envie que cette perte de temps dure des heures. S’il fallait qu’il inspecte chaque chambre pour la trouver…

L’hôpital est vide de tous personnels. Il ne reste que des patients qui peuvent difficilement bouger de leur lit. Adrian semble réfléchir en les regardant… Il doit chercher un plan pour les aider. Ça me rassure, il n’a pas complètement perdu la tête en apprenant qu’Elsa est « théoriquement » encore en vie.

Nous arrivons à destination. À ma grande surprise, il hésite à entrer. Il me regarde droit dans les yeux.

Mon coeur n’a jamais battu si fort…

– Jade, ce sera toi mon bras droit, toi celle en qui j’aurai toujours confiance… Mais on aura besoin d’Elsa. Elle sait charmer, elle hypnotise tout le monde… Moi… personne n’aura confiance en moi…
– L’estime que j’ai pour toi les convaincra… ou mes poings, s’ils insistent à se montrer rabat-joie.

Il me sourit, amusé par mon commentaire. J’ai presque l’impression qu’il rougit. Presque. Il se colle contre-moi, me remercie. C’est surréaliste, j’ai peur que ce soit un clone. Puis il me quitte…

Il entre dans la chambre d’Elsa… et la voit, en chair et en os, faisant encore semblant d’être morte.

– Elsa ?
– Adrian…

Elle ouvre les yeux… Je n’ai pas envie d’assister à leurs retrouvailles, je reste à l’extérieur.

– Je suppose que ton amant n’est pas venu te chercher ! qu’il lui lance, franchement moqueur, heureux.

Quel imbécile cet Adrian, au courant de tout, mais atteint d’une déconcertante simplicité volontaire.

Au bout du couloir, je vois un médecin qui s’est tiré une balle dans la tête. Ce qui m’intéresse surtout, c’est le fusil dans sa main. Je réussis avec peine à le lui prendre, c’est dégoûtant !

Trois balles seulement, ce ne sera pas suffisant.

Je ne les entends plus parler. Tant pis, je regarde…

Ils s’embrassent.

Mon coeur se brise une millième fois. J’en ai marre de croire en n’importe quoi ! Je n’ai aucune chance, il ne m’ai… C’est un fusil, oui, c’est bien un fusil ! Elsa tient un fusil, l’index tendu, prête à appuyer !

Adrian a les yeux fermés, il ne voit rien !

J’entre rapidement et tire avant elle. Je me sens faiblir. Je l’ai tuée, elle m’a tuée.

Adieu Adrian. J’aurais tellement aimé être la voix de ta révolution.

Ou juste Ève. Juste… Ève.