[Fatalité ambigüe] Chapitre 5 – Un peu de pluie (version 1.0)

Narratrice
Annette Provencher

Mais qu’est-ce que… J’ai mal ?Je me sens mourir. C’est déjà la fin ? Jasmin lève son arme vers Hugo. Je comprends ce qui s’est passé. Rapidement, je tourne la tête pour voir si mes enfants vont bien.

Ma fille n’est pas là et mon fils dort. Je crie de toutes mes forces pour le réveiller !

Ça fait atrocement mal et je ne comprends pas pourquoi. Je ne sens qu’une étrange chaleur.

Jasmin me regarde avec des yeux remplis d’amour, comme si c’était la dernière fois qu’il me voyait.

J’entends un coup de feu, mais je ne sais pas qui tombe. Je ne vois plus rien. J’essaie de crier pour que mon mari me réponde, mais c’est le silence absolu. Jasmin, je t’en supplie, protège nos enfants…

Narrateur
Jasmin Provencher

Un cri ! J’ouvre instantanément les yeux et mes doutes deviennent réalités.

Heureusement, j’ai déjà mon douze entre les mains. Rien ne se passe ! Le salaud, il a enlevé les balles pendant que je dormais ! Il s’éloigne de ma femme. J’ose à peine regarder ce qu’il lui a fait.

Il tient une sorte de roche aiguisée d’une main et le fusil de police de ma fille de l’autre.

Ma fille… Ma fille n’est pas là !

Mon fils dort toujours, il a dû abuser de ses somnifères !

– RÉVEILLE-TOI ADRIAN !

Annette respire encore, je dois faire vite ! Même s’il a un fusil et pas moi, je dois le tuer !

Je t’aime, tiens bon Annette !

Elle s’étouffe dans son sang. Je fonce. CRÈVE HUGO, CRÈVE ! Mais il tire. C’est moi qui tombe.

Après tout ce que j’ai vécu, toute cette saleté de vie, je tombe aussi facilement ? Je vais laisser ma femme et mes enfants mourir… Jamais… JAMAIS ! Ce monstre, je le savais ! Il faut que je me relève !

Il pointe l’arme sur ma tête. Le couteau d’Émilien… je lui enfonce dans le pied !

Une balle dans l’épaule, une autre dans le ventre.

Hugo sourit, il sait que je n’ai plus aucune chance. Je n’entends plus ma femme…

Annette…

Mes enfants…

Je… je ne peux pas abandonner… je ne peux pas mourir !

Dans ma taie d’oreiller, oui… je me souviens maintenant.

Narrateur
Adrian Provencher

Hugo, HUGO ! Je bondis sur lui, le renverse et le frappe avant même d’y réfléchir. Il me repousse facilement d’une force surhumaine et je tombe face à face avec le visage froid de mon père.

Je ne peux pas concevoir ce qui se passe. Papa, tu avais raison ! Tu as toujours eu raison !

Parle-moi s’il te plaît ! Je suis si déconnecté que je ne vois même pas qu’Hugo se prépare à m’achever. Je sens qu’il approche, mais je ne réagis pas.

Papa, tout est de ma faute… Maman est… Sarah ? Où est Sarah ?

Je suis désolé, je suis terriblement désolé !

Un coup de feu retentit. Je me retourne, pensant qu’il s’agit peut-être de ma soeur. Je vois bel et bien Hugo s’effondrer, mais elle n’est pas là. J’entends un sanglot juste derrière moi. C’est mon père.

Il est toujours en vie, il jouait la comédie. Il l’a eu cette salope d’Hugo !

Il m’a sauvé la vie pour la deuxième fois…

Ses forces l’abandonnent, il tente de me serrer contre lui. Je le prends dans mes bras.

Je sens son coeur ralentir, sa peau devenir très froide.

Ne meurs pas, J’AI BESOIN DE TOI !

Il s’efforce de parler, je sais qu’il s’agit de ses derniers mots :
– Achève-le.
– Je t’aime papa, JE T’AIME !

C’est trop tard, il est mort.

HUGO A TUÉ MES PARENTS !

Émilien, Hugo, mes deux meilleurs amis sont des assassins !

Sarah, il faut que je retrouve Sarah !

Une balle passe à quelques centimètres de mon visage.

QUOI ?

Je me retourne et Hugo est debout, souriant. C’est impossible, il a reçu une balle de calibre douze ! IL DEVRAIT ÊTRE MORT ! Il pointe son fusil sur moi et je comprends que j’ai peu de temps.

– Hugo, explique-moi au moins pourquoi tu…

Clic. Clic.

Il a tiré, mais n’a plus de balle. Je saisis le douze de mon père… et je subis le même sort. On se regarde. Moment de tension. Il me montre tranquillement le couteau d’Émilien, savourant le moment.

Je me mets à courir vers la voiture, il me faut le fusil que ma soeur a caché !

En ouvrant la porte, j’y trouve son cadavre.

Sarah…

Un impact de balle éclate la fenêtre et m’empêche toutes émotions autres que l’horreur. HUGO N’ÉTAIT PLUS CENSÉ AVOIR DE BALLES ! À moins que… Non… MERDE ! POURQUOI ?

Il y a un mot sur le coffre à gants :

« Merci pour le fusil. Il est petit, mais fort commode. Par contre, pour ce qui est du gilet pare-balles, il est définitivement trop étroit pour mon ossature épaisse. Tâchez d’y penser la prochaine fois. »

Ce n’est pas l’écriture en pattes de mouche d’Hugo, il n’y a même pas de fautes !

LA CLÉ !

La clé de la voiture est là, juste devant moi. Je ne sais pas conduire, mais peu importe !

Je n’ai pas le choix, je m’assois sur le corps de Sarah qui gît sur le siège conducteur tandis que les balles fusent un peu partout sur la voiture. Hugo vise très mal, il peine à se rapprocher. Je crois qu’il boite.

Peu importe, il reste un Provencher et il ne l’aura pas !

Maman, papa, Sarah… J’ai toujours été bête avec vous. Je vous voyais comme des obstacles à ce que je suis, à ce que je voulais être. Mais aujourd’hui, vous étiez mes seuls alliés… les seules personnes en qui je pouvais avoir confiance. C’est vous que j’aurais dû aider et protéger tout au long de ma vie !

J’ai tout gâché, j’ai compris trop tard. Je comprends TOUJOURS trop tard !

BANG !

L’impact de la voiture sur cet enculé d’Hugo !

Je déteste être pacifique, JE ME DÉTESTE DE M’EN VOULOIR !

Je recule puis m’arrête, comme pour savoir s’il est bel et bien mort… Il se relève comme si de rien n’était. MAIS C’EST QUOI ÇA ? Hugo n’est pas humain ? Il sourit ENCORE, comme pour acquiescer.

Il est devenu fou, complètement fou.

Il tire sur l’une des roues… Tant pis, je ne peux plus rester. Je fuis, ça ne me ressemble pas, mais je fuis. Je n’ai pas du tout envie de mourir en essayant de l’achever ! Mon pacifisme parle autant que ma peur !

Non, J’AI JUSTE PEUR !

J’entends un miaulement. C’est Nouve, mon chat. J’ai frôlé la crise cardiaque !

Je ne suis pas seul. Il reste le chat. Il a dormi tout ce temps. Je ne peux m’empêcher de me remettre à pleurer en le serrant très fort contre moi. Nouve… putain… Meurs pas ! Viens, on se casse de cet enfer !

Je t’aime !

À toi, je le dis avant qu’il ne soit trop tard.

Nouve…

En qui je peux avoir confiance ?

Il se met à pleuvoir.

Narratrice
Jade Fortin
16 ans, chez ses parents

Lui…

C’est impossible !

Qu’est-ce qu’il vient faire ici ? Pourquoi c’est moi qu’il vient voir ?

Il frappe à ma porte. Naturellement, mes parents ne veulent pas que je lui réponde. C’est l’apocalypse et au lieu d’aller voir cette Elsa de malheur ou sa famille… c’est moi qu’Adrian Provencher a choisi ?

C’est un conte de fée, c’est irréel. Ce n’est certainement pas le vrai Adrian…

Je m’interdis de rêver à de véritables retrouvailles ; surtout qu’Adrian ne sait théoriquement pas conduire ! Mais, il a Nouve dans ses bras ! Non, ce n’est pas un ennemi, je le sais.

Si c’était un clone, il aurait pris la peine d’être propre, d’avoir l’air inoffensif, ou encore, il aurait été faible, blessé, suppliant ! Adrian est couvert de terre et de sang, il est paniqué, insistant.

Il éclate même la vitre de la porte d’un coup de pied !

– JADE, Jade, est-ce que tu es toujours en vie ? Réponds-moi, je t’en supplie ! crie-t-il, déchaîné.

Il est inquiet pour moi, cette porte ne l’arrêtera pas ! Je suis définitivement amoureuse de lui.

Il entre. Mon père pointe automatiquement son fusil de chasse sur lui. Adrian dépose le chat pour lever les bras en l’air. Il me regarde, un peu perdu. Je demande illico à mon père de baisser son arme.

Naturellement, il ne veut pas.

Le chat rencontre mon chien et se crispe…

– Désolé, mais il nous faudrait des preuves que c’est bien toi ! lui dit mon père, excessivement tendu.
– Qui d’autre je pourrais être ?

Je comprends que mon ami ne sait pas tout à fait ce qui se passe.
– Tu n’as pas entendu parler des doubles ? continue mon père.
– Des doubles ?
– Des clones… que j’ajoute, pour préciser.
– Pourquoi j’aurais été cloné ?

Il ne sait vraiment pas ce qui se passe…

Mon père poursuit :
– Es-tu au moins au courant pour les extraterrestres ?
– Les extraterrestres ?

Là, mon guerrier semble totalement décontenancé. Il s’évanouit presque, je me prépare à l’attraper.

Il s’agit quand même d’Adrian, celui qui n’a pas peur des démons, des squelettes, des esprits, des grosses brutes épaisses tatouées, mais qui a une peur irrationnelle des petits hommes verts.

Il a toujours triomphé de ses cauchemars… sauf quand il s’agissait d’extraterrestres.

Je veux lui expliquer, mais ma mère nous fait signe de nous taire. À la télévision, ils vont annoncer quelque chose d’important ! Encore de nouveaux règlements ?

Elle monte le son, tremblante, pleine d’espoir. C’est vrai, il y a une légère possibilité pour que ce soit une bonne nouvelle ! Je n’y crois pas, je n’ai jamais été du genre optimiste, mais peut-être.

Non… juste à voir le visage affaissé et soumis du présentateur, c’est peine perdu, nous allons tous mourir ! Gérard Bonenfant, lui qui était toujours souriant et dynamique. L’animateur préféré du public !

L’homme articule difficilement, à contre-coeur :
– Mesdames et messieurs, j’ai reçu l’ordre de vous communiquer de nouveaux règlements. Il est désormais interdit de se cacher. Aussi, ne restez pas chez vous sinon vous mourrez. Vous devez impérativement vous mêler au combat si vous voulez recevoir l’infime honneur d’être l’un des deux élus. À l’heure actuelle, il ne reste plus que le tiers de la population et nos « invités » estiment que d’ici 24 heures, tout sera terminé. Je vous en pris, si quelqu’un a une solution ou n’importe quoi, il faut…

Le canal bascule en « hors antenne » et ma mère baisse le son.

Adrian est sans mot, je crois que ce n’est pas le moment de lui poser plus de questions. J’ai envie de le prendre mes bras, mais devant mon père qui n’a toujours pas baissé son arme, ce serait déplacé.

J’ai l’impression qu’Adrian cherche à s’asseoir quelque part. Il avait déjà l’air à bout, mais là…

C’est finalement mon père qui lui apporte une chaise. Est-ce qu’il compte accepter sa présence ? J’aimerais tellement, tant qu’à être enfermée ici ! Quoique nous allons devoir partir…

D’ailleurs, mon père donne le fusil à ma mère. Il prépare des bagages : vêtements, vives, trousse de secours, armes, radio portable. J’en profite pour m’approcher d’Adrian. Il a besoin de mon aide, de moi.

Adrian et Jade…

Adrian et Jade, ça sonne bien…

J’ai envie de lui demander pourquoi il est venu. J’ai besoin de savoir s’il m’aime, je dois le savoir ! Une fois dehors, on sera submergé par dix milles dangers. C’est ma dernière chance !

Tant pis pour ma gêne, j’ose, je… je remarque qu’il dévisage ma mère. Mais qu’est-ce qui lui prend ? C’est totalement déplacé !

Il ouvre la bouche pour parler, j’imagine déjà le pire !

– Il faut partir d’ici ! me dit-il, autoritaire.
– Ce ne sera pas long ! réplique mon père.
– Non, sans elle ET TOUT DE SUITE !

Adrian bondit sur ma mère pour lui enlever le fusil. Elle lui sourit, l’air complice, et le frappe d’un coup de tête d’une force presque irréelle. Elle se tourne ensuite vers mon père qui ne réagit pas, tétanisé.

Elle le tire en pleine tête puis pointe l’arme sur moi. Adrian se place dans la trajectoire de mire…

Ma mère appuie sur la détente, Adrian ne bouge pas !

Adrian est mort… pour moi ?

Adrian m’aimait.

Adrian et Jade…

Adam et Ève.