[Fatalité ambigüe] Chapitre 4 – Cinq humains et un chat (version 1.0)

Narratrice
Annette Provencher, la mère d’Adrian

Pourquoi faut-il toujours que je reste dans l’auto ? L’inquiétude finira par me tuer bien avant ces « choses » ! Non, il ne faut pas que je pense comme ça ! Il faut que je garde confiance en l’humanité !

Un événement arrivera ou quelqu’un viendra pour nous sauver. Je dois rester positive, c’est la clé !

Il reste à savoir quand et surtout, combien d’entre nous serons rescapés à temps !

Tous ces gens que nous avons côtoyés qui s’entretuent… Je n’aurais jamais cru ça possible ! C’est horrible, pire que ce que les prophètes annonçaient ! Si seulement les gens étaient moins égoïstes !

Dans cette petite ville, tout le monde se connaît. Nous étions comme une grande famille ! Nous aurions pu survivre, mais il a fallu que quelques personnes sèment la panique et déstabilisent tous les autres ! Je ne sais même pas si mes amies vont bien ! Je me demande si elles s’inquiètent pour moi…

Sûrement pas ! En ce moment, tout le monde ne pense qu’à soi-même !

Ah, pourquoi faut-il toujours que j’attende ? J’aurais dû y aller ! Comme si j’étais en sécurité, derrière, cachée sous la banquette ! Je ne suis pas du genre à fuir quand il s’agit de protéger mes enfants !

Je me souviens très bien. Mon petit Adrian était un casse-coup, il n’avait jamais peur. Il grimpait partout et quand il tombait, j’étais toujours là pour le rattraper. Plus tard, quand il revenait de l’école couvert de sang, c’est moi qui le soignais tandis que lui me souriait, fier de ce qu’il venait de faire.

Je l’ai déjà vu à l’oeuvre, se battant contre deux brutes pour récupérer le sac d’écoles d’une fille qu’il ne connaissait même pas. Adrian est un justicier et j’ai toujours été derrière lui pour le seconder !

J’aurais dû y aller, mais Jasmin était si sombre que je n’ai pas o…

LES VOILÀ !

Tant pis pour ma sécurité, je sors et vais prendre Adrian dans mes bras !

Je n’ai jamais autant pleuré. La pression de ces dernières minutes a été horrible ! Je suis surprise, Adrian me serre incroyablement fort. Comme quand il était bébé. Je crois qu’il pleure. Oui, il pleure.

Je lui dis que je suis là, que tout va bien aller.

Jasmin flanche lui aussi et nous prend dans ses bras, laissant son fusil ballotter dans sa ganse. Ce moment m’est incroyablement doux. Le père et le fils enfin réconciliés. Il ne manque que Sarah…

Quelque chose ne va pas… Jasmin est mal à l’aise. Il ne devrait pas, c’est normal de…

Ah, je vois, Hugo est là…

Hugo, c’est lui qui a sauvé Adrian quand il a tenté de se suici…

J’entends des pas. Mon chum se raidit, il se dégage d’Adrian et moi pour faire face à l’intrus.

– Salut… contente de voir que vous avez retrouvé le mouton noir de la famille.

Dieu soit loué, c’est Sarah !

Jasmin baisse vite son arme, rassuré de la savoir de retour. Malgré la décision de ma fille de ne pas venir avec nous pour rester protéger le citoyen, Jasmin ne l’aurait jamais laissée toute seule en ville.

Être policière n’a jamais été aussi dangereux… ce qui ne l’empêchait pas de vouloir accomplir son rôle jusqu’au bout. Sauf que là, d’un seul regard, je comprends qu’elle vient se cacher dans les bois avec nous. Elle a dû voir des choses horribles… Elle qui avait le regard dur, la voilà au bord des larmes.

Je suis soulagée, nous partons loin de cet enfer… toute la famille… avec Hugo ?

Est-ce qu’il vient avec nous ?

Sarah nous presse, il ne faut pas trainer. Nous entrons tous les quatre… cinq… dans la voiture.

Jasmin démarre le moteur et le chat (qui dormait en dessous de la fenêtre arrière) sursaute. J’avais oublié qu’il était là. Après ce léger stress, il bâille pour paisiblement se rendormir. Ce Nouve, il serait au milieu d’un champ de bataille qu’il trouverait le moyen d’être paresseux.

J’envie son insouciance !

Il ne bronche même pas quand Hugo le saisit brusquement pour le déposer sur ses genoux. Nouve est heureux, il ronronne… Ce Hugo, il semble totalement à l’aise d’envahir notre espace !

Il n’a pas l’air de comprendre que nous avons besoin de nous retrouver en famille. Je veux bien être gentille et accueillante, lui faire confiance, mais je dois me l’avouer, sa présence me dérange.

J’ai envie de lui dire, d’être franche, mais ma fille me devance avec beaucoup moins de tact :
– On te dépose où ?
– Je viens avec vous ! qu’il répond avec un peu trop de certitude à mon goût.
– Tu n’as rien de mieux à faire que nous faire chier ?

Je scrute Hugo. Il ne rougit pas, toujours sans gêne, concentré sur les ronronnements du chat. Je ne comprends pas, d’habitude il est mal à l’aise d’un rien. À sa place, je serais morte de honte !

Hugo ne répond pas et ma fille rapplique avec encore plus de hargne :
– Je vais être franche, ta présence ne me plaît pas et j’exige que tu débarques.
– Adrian veut que je vienne.
– Adrian, ça te dirait de prendre une bonne décision ne serait-ce qu’une fois dans ta vie ?

Là, elle y va fort ! Il faudrait que j’intervienne, mais Adrian ne m’en laisse pas le temps.

– Il vient ou je ne viens pas, conclut-il.
– Merci de gâcher le seul moment en famille qu’il nous reste ! capitule-t-elle, sachant son frère têtu.
– Si ça n’avait pas été ça, ça aurait été autre chose.

Sarah s’écrase dans son siège, découragée.

Un silence s’installe, comme pour approuver ce que mon fils vient de dire.

Hugo… sa manière de flatter le chat n’est pas la même que d’habitude. D’habitude, il flatte fort, exagérément fort. Hugo fait tout de manière exagérée ! Et si ce n’était pas lui…

– Et là, pourrais-je ENFIN savoir ce qui se passe ? demande Adrian, quelque peu énervé.

Sa question cause un malaise général, personne n’ose répondre. Hugo semble enfin redevenir lui-même, tremblant, en pleine panique. Jasmin tourne dans une petite route de terre et nous nous enfonçons dans les bois.

Adrian pose à nouveau la question, impatient. Il est vraiment à cran depuis qu’il est arrivé. Désolé Adrian, mais si je parle, tu ne voudras plus te cacher dans les bois, tu voudras les combattre…

– Je t’ai déjà tout dit, lui répond calmement Jasmin, fatigué de devoir penser à toute cette folie.
– Peux-tu au moins mettre la radio ?
– Je l’ai brisée.
– Bravo, tu n’en sais pas plus que ça, mais tu te promènes avec un gun dans une école.
– Je l’ai VOLONTAIREMENT brisée.

Ses mains tremblent de plus en plus, je le sens défaillir.

– Chéri, je vais prendre le volant…
– Non, ça va aller. Adrian, tu as la chance de ne pas savoir. Profites-en.

Narrateur
Adrian Provencher

C’est n’importe quoi, vraiment n’importe quoi ! J’en ai marre ! Ils pensent à la famille quand moi je pense au monde entier ! S’ils croient que je vais fuir, ils se mettent le doigt profond dans le cul !

Une fois que je saurai ce qui se passe, j’élaborerai un plan et je sauverai le monde ! Point final.

J’aurais dû trouver une télé ou un ordinateur au lieu de les suivre. Il faut que je m’informe !

Je ne sais pas ce qu’un minable comme moi pourra accomplir, mais il faut que j’intervienne ! Je me suis préparé à toutes les fins du monde possibles. Je n’ai jamais été capable de bâtir quoi que ce soit d’autre, d’aller à l’école comme tout le monde, de raisonner comme tout le monde, de vivre comme… bref…

Je me suis concentré sur la fin pour mieux l’affronter le moment venu.

Ce n’est plus le temps d’être un humain ordinaire, je dois prouver que je suis différent !

Différent…

Putain.

Pourquoi c’est arrivé ? Je suis un humain ordinaire et je mourrai comme un humain ordinaire ! Ou comme une fourmi… Je ne voulais pas que ça arrive, je ne voulais pas me buter à mes propres limites !

Non, c’est ridicule, ce n’est qu’un cauchemar, qu’un autre de mes cauchemars !

J’en ai toujours fait… À force, je les ai dompté, je suis devenu invincible. Tous les squelettes, monstres, démons, esprits… ont fini par se faire casser la gueule. Mais, qu’est-ce que je vaux dans la réalité ?

Mon père coupe le moteur. Autour de moi, il y a un petit champ et un lac pas trop loin. Je connais bien cet endroit, j’y suis déjà venu lors d’une de mes balades avec Jade.

Il pleuvait. Nous étions restés très longtemps au bord de l’eau, silencieux. J’ai hâte de la revoir…

Ma soeur installe la tente tandis que mon père et moi ramassons du bois pour le feu.

Je sais déjà qu’il tentera de me parler.

Voilà, il me dit qu’il m’aime.

Yeah…

Je ne réponds rien, sachant bien qu’au fond, je lui fais honte.

Il aurait préféré que je sois comme tous les jeunes de mon âge : que je boive, que je fume, que je dise un paquet de conneries supposément drôles, que je couche avec n’importe qui sans mettre de condom, que je batte les nerds au raque à bicycles, que je me peigne d’une manière un peu moins grotesque !

Euh… bref…

Oui papa, je suis bizarre… et si tu m’aimais, tu m’accepterais comme je suis.

Tu as toujours détruit tout ce que je me bâtissais de confiance. Aujourd’hui, je ne peux pas me permettre d’en perdre une miette de plus. Je jongle entre le suicide et le sauvetage de la Terre.

Il me répète qu’il m’aime, en ajoutant maladroitement qu’il est désolé.

Je bous.

– Tu m’aimes parce que je suis ton fils, pas en tant que personne.

Pourquoi je continue d’être aussi bête ?

Je ne lui laisse même pas le temps de répondre, partant vite aider ma soeur à monter la tente.

Sarah m’observe sombrement, je sais qu’elle en a gros sur le coeur. Comme tout le monde, elle en a marre de mes excentricités. Je la jalouse, elle qui a suivi le droit chemin et qui s’est rendue si loin.

Moi, j’ai l’impression de me noyer dans un délire et de me croire. Tout est flou. Et si toute cette folie n’était que de l’adrénaline, qu’un besoin d’intensité ? Non, j’aurais décroché depuis longtemps.

À moins que mon corps se nourrisse de toute cette folie pour survivre à la dépression…

Sarah me chuchote à l’oreille qu’elle a caché son deuxième fusil et une veste pare-balles sous la banquette arrière. Moi, utiliser une arme ? Je ne commencerai pas à tirer sur des êtres humains ! C’est là que je comprends qu’elle a dû en tuer plusieurs, des êtres humains. Son regard est brisé, elle a peur.

Très peur…

Pour ne pas faiblir, elle se défoule sur Hugo qui est assis par terre, encore en train de flatter le chat.

– Surveille-le ! Faut ben que tu serves à quelque chose !
– Ouais…

Elsa… j’aurais dû être là pour Elsa…

Si j’étais allé en cours, elle serait encore en vie…

Je n’arrive plus à faire quoi que ce soit sans détruire la tente. Tant pis, je m’éclipse pour engloutir quelques somnifères en douce. La nuit tombe et je n’arriverai jamais à dormir sans eux. Du moins, pas dans une tente : nous sommes écrasés les uns contre les autres, l’abri prévu pour quatre personnes.

Je regrette presque la présence d’Hugo. Seul le chat s’endort d’un rien. Nouve, partage-moi tes secrets…

Allez, fonctionnez saletés de somnifères ! Je veux m’endormir, je veux rêver et être invincible ! Je veux oublier que je ne suis qu’un humain. Fermez yeux débiles ancrés dans la réalité, je veux disparaître.

Ma mère dit qu’elle nous aime, la voix semi-cassée, et les deux autres s’y mettent en coeur. Et moi ? Pourquoi je ne leur dis pas ? Je vous aime, c’est simple à dire pourtant ! Et c’est vrai en plus… Mon âme me crie de toutes ses forces de leur dire, mais je m’endors stupidement. Foutus som… nifères…

Foutu tête de cochon.

Je me réveille le lendemain matin. Hugo est debout, juste devant moi. Il me sourit, amusé, et je ne comprends pas pourquoi. C’est quoi ce sang ? JE PATAUGE DANS UNE MARE DE SANG !

Papa ! Maman !