[Fatalité ambigüe] Chapitre 3 – Père et fils (version 1.0)

Narrateur
Jasmin Provencher, le père d’Adrian

J’ai… j’ai tué Émilien St-Jean.

Émilien était un bon gars que je voyais toutes les semaines depuis presque quinze ans.

Adrian ne veut pas lâcher son cadavre. Je le comprends… Il faut que je lui parle, que je le console… Non, le coup de feu va en attirer d’autres, je dois premièrement m’assurer de sa sécurité !

J’essaie de gagner son attention avec le seul argument qui, je sais, le sortira de son état de choc :
– Adrian, il faut partir, ta mère nous attend ! Ce serait dangereux de la laisser seule trop longtemps.
– Qu’est-ce qui se passe ?

Sa voix est cassée, il est anéanti.

Je ne parviens pas à lui expliquer. Comment pourrais-je annoncer à mon fils qu’il est condamné, que nous le sommes tous ?

Je flanche et je le prends dans mes bras ! C’est la seule chose à faire, il n’y a aucune solution. La seule chose qui m’importe à présent, c’est d’amener ma famille le plus loin possible de ce carnage !

Si seulement nous pouvions vivre un seul moment heureux… lui, sa sœur, sa mère et moi.

– Adrian ?

Alerte, je pivote vers la voix et tombe face à face avec Hugo.

Il veut s’approcher d’Adrian. Je le regarde d’un air menaçant et il recule instantanément. Il est peureux… Tant mieux, ce sera plus facile de le faire dégager.

Il a même l’air de s’être pissé dessus.

Adrian se déprend de moi pour dévisager Hugo, son arrivée ne lui inspirant que de la colère.

– Est-ce qu’Émilien a vraiment tué Elsa ?

Hugo fait un petit signe que oui de la tête. Mon cœur se brise en même temps que celui de mon fils. Non, le sien était déjà brisé… Hugo vient tout simplement de l’achever.

J’appréhende sa réaction, je sais à quel point Adrian peut atteindre des paroxysmes de noirceur.

Il tient ça de moi.

Je préfère prendre les devants :
– Allons-y, ta mère nous attend.

Il ne me répond pas tout de suite, perdu dans ses pensées, fixant le néant les yeux pleins d’eau, les poings serrés. Je suis presque sûr qu’il culpabilise de ne pas avoir été là pour elle, qu’il se déteste.

Mais comme par miracle, il finit par acquiescer.

Je ne pensais pas qu’il me suivrait aussi facilement. D’habitude, Adrian conteste en faisant l’exact contraire de ce que je lui avais demandé. Tout ce qui se passe servira-t-il au moins à nous rapprocher ?

Cette simple idée d’être plus proche de mes enfants me comble de joie ! Est-ce sain de trouver un peu de lumière dans la fin du monde ? Je suppose que non, nous aurions dû nous rapprocher bien avant.

J’enclenche le pas, mais remarque vite qu’Adrian ne me suit pas.

– Pourquoi t’es revenu ? que mon fils demande à son ami.
– J’avais peur qu’Émilien te tue toi aussi.
– Tu aurais pu prendre la peine de me prévenir.
– Je suis désolé, j’ai paniqué…

Nous perdons du temps, je me dois de couper leur conversation :
– Hugo, tu devrais retourner auprès de ta famille, ils vont s’inquiéter.
– Est-ce que… est-ce que je peux venir avec vous ?

Sa voix est tellement suppliante que je sais qu’Adrian cédera. Qu’est-ce qui lui prend à ce gamin de vouloir-vivre son apothéose dans la famille d’un autre ? Une plaie jusqu’à la fin cet Hugo de malheur !

Comme pour confirmer mes craintes, mon fils lui répond :
– Si tu veux… mais faudrait peut-être qu’on commence par m’expliquer ce qui se passe !

Comme si c’était à lui de décider, comme si Hugo pouvait venir ! Non, il ne peut pas, il ne doit pas venir ! Tu n’as pas compris la leçon avec Émilien ? Vas-tu commettre une deuxième fois la même erreur ?

Hugo lui sourit un peu, se préparant à le remercier… Je le devance :
– Il est préférable que chacun reste avec sa propre famille.
– Je n’ai pas de famille…

Lui, aucune famille ? Trois frères, une sœur, deux parents même pas divorcés et trois chiens gigantesques ? Qu’il ne me fasse pas chier et qu’il sacre son camp avant que je le bute lui aussi !

– Je n’ai plus de famille, se reprend-il, exagérément ému.
– C’est correct, tu peux te joindre à nous ! lui répond ÉVIDEMMENT Adrian.

Je n’ai plus le choix :
– Je suis désolé Hugo, mais tu ne peux pas venir.
– Ce n’est pas à toi de décider, me rétorque mon fils.

Quoi ? Ce n’est pas à moi de… QUOI ? Qu’est-ce qui lui prend ? J’ai l’habitude qu’il soit bête avec moi, mais dans ce genre de situation, nous devons être soudés ! Je croyais qu’il le ressentait autant que moi !

Il faut que je trouve les bons mots… si seulement je n’étais pas aussi maladroit avec lui ! Je l’aime trop, définitivement trop pour rester calme et bien réfléchir !

– Il ne peut pas venir ! que je répète bêtement, sans laisser place à la négociation.
– Je préfère lui accorder le bénéfice du doute qu’abandonner un ami ! renchérit Adrian.

Je me dois d’être plus original :
– Écoute Adrian… Au mieux, Hugo est un profiteur, un peureux qui se colle à nous que pour qu’on le protège ! Au pire, c’est… Au pire il veut nous suivre pour te tuer… exactement comme Émilien !

J’hésite à être plus clair. J’hésite à lui dire qu’Hugo n’est peut-être plus le Hugo qu’il a connu. Il douterait immédiatement de moi. S’il savait la vérité, il penserait sans hésiter que c’est moi son véritable ennemi.

– Tu divagues complètement !
– Non ! Hugo s’en sacre de ton amitié ! Il ne t’a même pas prévenu pour Émilien, il a déguerpi ! Et bizarrement, il revient et s’incruste même s’il sait très bien que j’ai un douze et que je n’hésiterai pas à m’en servir ! Ce n’est pas logique, ce type n’est plus le même Hugo… Je sais de quoi je parle ! L’amie de ta mère, Gisèle, est arrivée paniquée chez nous ! J’ai fait l’erreur de la laisser entrer ! Dès que j’ai eu le dos tourné, je l’ai surpris en train de mettre quelque chose dans ma bière ! Gisèle, une bonne femme de cinquante ans qui vend des crèmes pour les mains ! Tu te rends compte de ce que je dis ?

Adrian esquisse un petit air de découragement, comme si j’étais juste fou, complètement stupide.

Ça suffit… je lui attrape le bras, autoritaire.
– Écoute-moi pour une fois dans ta vie ! Les gens sont devenus fous, il ne reste que quelques rares personnes saines d’esprit ! Si tu amènes Hugo avec nous, il nous tuera tous ! C’EST ÇA QUE TU VEUX ? Tu veux qu’on vive dans la peur jusqu’à ce qu’on s’endorme et qu’il égorge ta mère et ta sœur !

Ça y est, j’ai perdu patience. Pas facile d’être un père en période de fin du monde…

Malheureusement, hausser le ton ne fonctionne jamais avec Adrian :
– Tu ne connais pas Hugo. Il est lâche, mais j’ai confiance en lui.
– Tu ne vas quand même pas tout gâcher pour cet hypocrite qui te joue dans le dos à tour de bras ? Pense à toutes ces fois où il t’a mis dans le trouble en stratant n’importe quelles rumeurs ! Adrian a trompé Elsa avec Jade ! Adrian a volé les corrigés des examens ! Adrian a un petit pénis ! C’est une petite ville, tout se sait rapidement ! Ce type ne fait que se coller à ce qui lui accorde de l’attention… Tu es comme la lumière qui attire les mouches à marde ! Come on Adrian, viens, on s’en va !
– T’en as pas marre d’être aussi con ?

Mon fils s’en va. Cette plaie d’Hugo le suit.

Il abandonne notre lien père-fils…

– Adrian…

Il continue, ne s’arrêtant même pas pour me regarder.

– ADRIAN !

Il va bientôt disparaître à l’autre bout du corridor.

– Adrian, c’est peut-être la dernière fois qu’on se voit…

Il m’accorde enfin un peu d’attention, mais pas pour changer d’avis.

Il m’achève avec des mots :
– Moi aussi je colle aux gens qui m’aiment et toi, tu ne m’aimes pas ! Tu préfères me critiquer, être déplaisant, autoritaire ! Tu m’as empêché de vivre pour me « protéger » qu’on m’a expliqué, pour m’éviter d’être blessé comme tu l’as été ! Mais je ne suis pas toi, je suis beaucoup plus fort que toi ! Je resterai optimiste, je retrouverai mes amis, je monterai une armée et je sauverai le monde !
– Bien dit ! renchérit CE GROS TAS DE MARDE d’Hugo.

Je ne sais pas ce qui me retient… Il vaut mieux que je me concentre sur mon fils ; Hugo n’existe pas. Sauf que je ne sais plus du tout quoi dire pour le convaincre, mon fils est l’être le plus têtu de l’univers.

– J’ai toujours su qu’il allait se passer quelque chose dans le genre, j’y suis préparé… renchérit Adrian.
– Tu ne sais pas ce qui se passe ! À la radio, ils ont dit que plusieurs personnes ont été payées pour tuer tous les autres ! Émilien t’a prévenu, c’est le chaos total, tout le monde s’entre-tue ! Est-ce que tu saisis ce que ça signifie ? On ne peut faire confiance qu’à ses proches et Hugo n’est même pas un bon ami !
– Ce que je comprends, c’est que tu as tué Émilien.

Exactement comme je l’avais prédit, mon fils préfère retourner mes propos contre moi.

Je n’imagine pas ce qu’il conclurait si je lui disais toute la vérité.

– Adrian…
– C’est simple, soit Hugo vient, soit je ne viens pas !
– Hugo ne viendra pas, IL NE MÉRITE ABSOLUMENT PAS TA CONFIANCE !
– Bon ben, salut… Ne te fais pas tuer, prends soin de la famille !

Mon fils tente de me sourire, mais n’y arrive pas. Il tourne le coin du corridor et disparaît.

Mon pouls s’accélère…

Je crie de toutes mes forces :
– ATTENDS, IL PEUT VENIR ! HUGO PEUT VENIR !

Adrian revient, accroché à ce boulet de pleurnichard.

– Est-ce que tu peux me prêter ton cellulaire pour que j’appelle les autres ?
– Oui.
– Merci.

Je faiblis, c’est ridicule… c’est maintenant mon fils qui dirige.

– Est-ce que tu viens ? que je demande, confus, comme si c’était trop beau pour être vrai.
– Oui…

Je recouvre mes esprits…

J’ai réussi, je n’ai pas perdu mon fils.

Je ferai n’importe quoi pour lui ! Je m’humilierai s’il le faut, je déjouerai la mort même, MAIS JAMAIS JE N’ABANDONNERAI MA FAMILLE ! Je resterai à ses côtés pour le protéger !

Oui, j’ai réussi, nous marchons enfin vers la sortie. Je me calme, j’ai failli perdre la tête… Hugo Maisonneuve, si tu touches à un seul cheveu de ma famille, je t’expédierai directement en enfer !

La sonnerie retentit, Adrian a composé un premier numéro.

Il tombe sur un répondeur, puis un autre, puis encore un autre. Aucun ami ne répond…

Mon anxiété descend d’un cran, de même pour le peu d’espoir d’Adrian. Il reste droit, mais je le sens inquiet, beaucoup plus fragile qu’il ne veut se l’avouer. Il continue quand même de les appeler.

Mon fils, j’aimerais tant que tu aies raison, j’aimerais tant qu’il soit possible de s’en sortir… mais c’est fini maintenant. Tu peux abandonner, personne ne t’en voudra. Abandonne et pleure, c’est terminé.

Si seulement ta soeur et toi pouviez être les élus… Adam et Ève.