[Fatalité ambigüe] Chapitre 2 – Émilien St-Jean (version 1.0)

Narrateur
Émilien Saint-Jean

Adrian… De par ton regard de biche hébétée, je comprends qu’Hugo ne t’a rien dit. Cela ne me surprend guère, un être aussi gras, envahissant et inutile que lui ne fait pas le poids face à la fin du monde.

Ah ! Ah ! Ah ! Hugo Maisonneuve… Le simple fait de penser à sa personne me force à des efforts olympiques pour calmer mes rictus. Je n’ai jamais compris ce que tu lui trouves, de même pour Elsa !

Quand cesseras-tu de vouloir sauver tout le monde ? C’est le monde que tu dois sauver, pas eux… Tu contamines ton destin à force de patauger dans leur petitesse.

Viens-tu réellement de reculer d’un pas ? Tu me fuis ?

Viens plutôt dans mes bras petit imbécile, tout ce passe exactement comme prévu !

Je répète ma question :
– Ça va ?

Pourquoi regardes-tu si Hugo est encore dans le coin ? Cesse tes enfantillages et réponds-moi…

– Émilien, pourquoi souris-tu ?

C’est vrai, mon sourire. Est-ce que je souris d’ordinaire ? Je ne le sais absolument pas.

Qui suis-je de toute façon ?

J’essaie d’arrêter mes grimaces, mais c’est peine perdue. Tant pis, je n’ai qu’à te faire sentir coupable.

Cette technique fonctionne toujours, deux trois paroles réprobatrices et tu deviendras docile. Ce n’est pas que tu sois naïf, mais tu es incapable de décevoir qui que ce soit. Tu essaies même de plaire aux gens que tu détestes… Tu insupportes l’idée de te pourvoir ne serait-ce que d’un seul ennemi.

Tu es si kawaii…

C’est parti pour le grand jeu : regard peiné et voix cassée !

– Tu as peur de moi ?
– Non, mais ce n’est pas le moment de sourire ! me réponds-tu sans la moindre hésitation.

Voilà qui me surprend, y aurait-il une once de caractère dissimulée derrière cet humaniste émasculé ?

– Je souris parce que je suis content de t’avoir retrouvé.
– C’est faux !

Quoi ? Attends une seconde ! Celle-là, je ne m’y attendais pas du tout !

Si ça continue, je serai obligé de jouer le jeu de la sincérité… S’il te plaît Adrian, aie confiance en moi comme à ton habitude ! Ne m’oblige pas à parler de mes sentiments !

Ah, tant pis, il faut bien que j’essaie de temps en temps…

Vas-y Émilien ! Sois humain, montre-leur que tu es une bonne personne !

– J’ai…

Échec lamentable. Le stress m’envahit. La tristesse… Suis-je réellement triste ? Moi, triste à cause de quelqu’un d’autre ? À cause de la situation ? Non, la vie d’avant était une plaie, je ne regrette rien !

Je devrais être fier de moi… je… je devrais…

Tu me sors de ma mystérieuse déprime avec une phrase que je mourais d’entendre :
– Désolé, je suis sous le choc… Ne m’écoute pas, explique-moi plutôt ce qui se passe !
– C’est moi qui suis désolé. J’étais là… j’ai…

QUOI ? Moi qui m’excuse ? La situation n’a aucun sens !

Mon sourire revient. Je n’aurais pas dû montrer cette parcelle de mes sentiments. Je défaillis. Je tremble un peu, beaucoup, passionnément. Je déteste cette sensation de vulnérabilité, tu vas me le payer !

Après tout, c’est moi qui… non, je ne veux pas y penser ! Il faut que je me contrôle.

– J’ai tué Elsa, je l’ai tué de sang-froid.

Merde, je l’ai dit ! Je suis vraiment minable ! Pourquoi faut-il toujours que je sois déplaisant chaque fois que je me sens proche de quelqu’un ? Je le sens se briser, basculer dans la colère.

J’en conclus qu’il ne m’a pas cru.

Tant mieux… merci Adrian. Mon sourire baisse et j’affiche un air peiné rempli de compassion. Cet air ne me ressemble pas, mais pourtant, je n’ai pas à me forcer. Suis-je sincèrement triste de le voir ainsi ?

Mon regard pénètre le sien, j’en ai presque peur.
– Pardon, je ne voulais pas te l’apprendre aussi… brusquement ! Je ne l’ai pas tuée, mais elle…
– Dis-moi qui l’a tuée !

Sa voix est forte et autoritaire. Je ne l’ai jamais vu ainsi. Certes, je l’ai souvent vu en colère, surtout quand il s’agissait des combines d’Elsa, mais là, c’est différent. Je ressens son énergie, j’en ai même peur pour ma vie… j’ai l’impression qu’il serait capable de soulever la Terre pour l’écraser entre ses doigts.

Je ne réussis plus à formuler de mensonges concrets. Qui vais-je accuser ? Qui va se prendre cette colère en pleine gueule ? Non, c’est ridicule, ça ne doit pas se passer comme ça !

Calme-toi Adrian, nous devons sauver le monde ! Elle nous aurait gênés…

Il s’impatiente et paniqué, je vomis le mensonge le plus incongru de tous les temps :
– C’est Hugo.

J’ai envie de me frapper de dégoût !

– Non, pardon, c’est… c’est…
– Parle.

Il est froid, comme s’il n’y avait plus que sa colère… comme si je n’existais plus.

– Je ne sais pas qui c’est, je suis arrivé trop tard.
– Je croyais que toi au moins, tu oserais me dire la vérité. Tant pis, je trouverai quelqu’un d’autre…

Il ne me fait véritablement plus confiance, se contentant de me tourner le dos et de partir.

Je n’ai plus le choix, soit je suis sincère, soit il me quitte à jamais.

Je l’attrape par l’épaule, l’obligeant à me faire face. Je lui dirai tout, absolument tout !

Il me maudit un coup de poing sur le nez ! Je m’effondre, pas par douleur, mais par surprise.

Lui, me frapper ? Ce gars pacifique qui aime tout le monde ?

– Je suis désolé, je suis ton ami, je… je vais faire des efforts !

C’est la première fois que je lui dis clairement qu’il est mon ami.

– Ça s’est passé si vite, je…
– Tu étais là, tu as tout vu. Je le sais. Maintenant, parle ou disparais de ma vie !

Il m’observe avec tant de rage que je ne peux plus lui mentir. Je suis terrifié.

– Si tu sors dehors, ils risquent de te buter !
– Qui, le tueur ?

Il serre les poings, prêt à repartir, prêt à casser la gueule à cet ennemi imaginaire.

Je reformule vite mes propos :
– Je te parle de la ville au complet ! Tout le monde est devenu fou, il faut qu’on…
– QUI A TUÉ ELSA ?
– Adrian, dehors, c’est le chaos, la fin du monde ! C’est ça qui l’a tué et c’est ça qui te tuera toi aussi si tu y vas ! Il faut qu’on reste ensemble, c’est notre seule chance de survivre ! Tu dois me faire confiance !

Il fige, ne me quittant pas du regard, sûrement sous le choc. Puis c’est à son tour de sourire…
– Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ?

C’est à son tour de perdre la raison.

– Elsa est morte, celle que je devais protéger de la fin du monde est morte…
– Adrian…
– Ça suffit, j’ai assez donné. Tu ne changeras jamais. Adieu Émilien !

Il se dirige vers la sortie, il part, il me quitte…

Tant pis.

Oui, tant pis.

Je le bute lui aussi !

Je saisis mon couteau caché sous mon t-shirt. Je tremble. J’hésite.

Il faut que je me ressaisisse…

Une rafale de balles me traverse le corps.

En tombant, je vois le père d’Adrian avec un fusil calibre douze.

Il nous observait depuis combien de temps ? Et pourquoi il est là ? Je croyais qu’il s’en foutait de son fils ! C’est ridicule… J’ai attendu toute ma vie le Nouveau Monde. J’ai même fait l’effort de les endurer !

Son père garde son arme pointée sur moi, son fils vient à mon chevet.

Adrian me regarde, horrifié, triste. Oui, il est triste. Il m’aime encore même si j’ai failli l’éviscérer. C’est bien mon Adrian, il lit entre les lignes. Il sait que je ne voulais pas le tuer… il le sait.

Quelqu’un qui souffre, c’est comme ça qu’il me voyait et j’aimais ça. Dieu que j’aimais ça.

Il ne veut pas que je meure. Je lui tends mon couteau.

– Cadeau… n’hésite pas à t’en servir, même si c’est juste pour te couper les cheveux. Sont vraiment laids.

Il hésite à le prendre, refusant ma mort… Son père s’en occupe, m’enlevant vite l’arme d’entre les mains.

Adieu Adrian, sale trou’cul naïf. Continue d’aimer et d’aider tout le monde. Ne sois pas aussi colérique. Tu te tromperas, mais au moins, tu ne mourras pas en vain comme moi. Non, je n’ai pas été vain…

– Adrian… j’ai… j’ai tué Elsa pour te protéger.

Je le sens s’éloigner de moi. Cette fois, il sait que je ne mens pas.

Mes forces m’abandonnent, je peine à lui expliquer.

Je ne voulais pas la tuer. Les premiers qui mourront, ce sont ceux en qui personne n’a confiance, ceux qui n’arrivent pas à exprimer leur émotion… ou les gens bonasses comme toi, Adrian.

C’est… c’est pour ça que je l’ai tué ! Elle t’aurait manipulé, elle t’aurait tué !

Adrian, quelqu’un comme toi ne peut pas mourir, il faut que tu vives ! Il le faut !

Je dois lui dire.

Concentre-toi Émilien, ouvre ta grand’gueule, ne meurs pas, aligne tes derniers mots :
– Il y a déjà des… des millions de morts… tout le monde s’entre-tue, plus personne ne se fait confiance. Méfie-toi de ton père, de ta mère, de tout monde… Tu dois leur survivre, tu dois être l’é…

Je ne parviens pas à finir ma phrase, j’ai juste froid, très froid.

Tant pis pour moi, j’ai été incapable de vivre.

J’espère que tu y arriveras… même si toi aussi, tu les hais de trop les aimer.

Mais peu importe… je… je t’aime Adrian.