[Fatalité ambigüe] Chapitre 1 – Le quotidien (version 1.0)

Narrateur
Adrian Provencher

J’esquive un commentaire déplaisant de mon père et les éternels questionnements de ma mère pour vite m’enfuir de la maison. Nouve le chat me suit, tout content. Je l’aime bien, il n’y a que lui pour comprendre les vraies choses de la vie ! D’ailleurs, il me quitte pour aller jouer dans les bois.

Je suis navré de ne pas le suivre. Mon « destin » est ailleurs… et je suis en retard, comme d’habitude !

Vive l’école… ou pas.

J’aurais dû déjeuner au lieu de me coiffer pendant trois heures ; surtout que c’est laid ce que j’ai fait… un côté plat, un côté redressé. Je me juge abondamment ! Au moins j’ai raté deux trois cours !

Phobie scolaire ? Pas vraiment…

Je vois plutôt ça comme la seule réaction saine vis-à-vis d’une classe de secondaire. L’école, c’est apprendre à se faire insulter tout en se fermant la gueule ! Ça pis se faire violer la gorge…

Oui, le moment est arrivé. Angoisse, nervosité, panique, me voilà AUX PORTES DE L’ENFER gardées par les infâmes Marie J. et Cigarette (et les millions de zombies à leur service) !

Pourquoi faut-il qu’avant de voir mes amis, je me doive nécessairement de passer par les autres ? Ne pourraient-ils pas juste disparaître au nom du bien-être de l’humanité ? Pouf comme par magie ?

Il y a déjà plein de spécimens de pseudo rebelles fumeurs du type « j’ai-aucune-ambition-et-j’écoeure-ceux-qui-en-ont-pour-faire-accroire-que-j’ai-une-grosse-bite » qui m’observent avec dédain.

Qu’ils ne me cherchent pas ces adolescents en quête de vide, leur imbécillité ne m’impressionne absolument pas ! S’ils savaient ce que j’ai déjà fait au nom de la justice… Ils sont chanceux que je sois devenu pacifique… Je me hais de l’être, mais c’est viscéral, il fallait que je me calme.

Envoyer des gars deux fois plus grands que moi à l’hôpital, ça plait aux filles, mais ça ne règle absolument rien. Ça fait si longtemps… Je me demande si je suis toujours aussi fort qu’avant.

Je m’étouffe… saleté de cigarette, J’SUIS RENDU AVEC DES POUMONS DE MARDE !

Les zombies trouvent ça drôle… J’entre avant de céder à « l’exception qui confirme la règle » de mon pacifisme aigüe. C’est dommage, j’avais terriblement envie de fendre la gueule à l’un de ces petits comiques sans imagination ! Donne-moé une chainsaw baby, I need some good time !

Je traverse à présent la salle des casiers. Un casier, cette incongruité que je n’ai jamais utilisée.

Certaines « connaissances » sont estomaquées de me voir.

Elles me crient des stupidités du genre :
– Salut le revenant, j’pensais que t’étais mort !
– Woah Adrian, tu me signes un autographe ? C’pour mon oncle en prison !
– Fuyez, MARS ATTAQUE ! Femmes aux gros seins et beaux mecs d’abord !

J’aurais dû passer par l’entrée plus discrète (et interdite) des professeurs. Une chance que j’aime les gens parce qu’ils seraient déjà tous morts. Non Adrian, ne pense pas à ce genre de choses…

Avance et ferme ta gueule ! Ainsi va la vie.

Tu deviendras quelqu’un de bien et tu sauveras le monde. Ah, tant pis, je cours, j’ai aucune envie d’être près d’eux. J’ai déjà une réputation d’excentrique de merde de toute façon, faut bien que j’en profite !

J’arrive enfin au corridor pris d’assaut par mes amis. Je devrais relaxer, mais j’angoisse encore plus !

J’ai peur de les décevoir, surtout que je les déçois déjà. Ils me regardent avec leurs yeux réprobateurs tandis que je m’assois par terre, essoufflé. Je suis définitivement moins en forme qu’avant.

Mes « amis » me posent des questions AUX COMBIEN RÉPÉTITIVES et remplies de sous-entendus sur ma prétendue lâcheté ! C’est fou comme l’école me rappelle sans cesse mon chez-moi familial.

Bref…

Seul l’un des commentaires sort du lot, celui de l’énigmatique et taciturne Émilien St-Jean :
– L’indécision va finir par te tuer ! me lance-t-il d’un ton moqueur.

Il fait bien sûr allusion à mes cheveux à moitié plats d’un côté et à moitié redressés de l’autre.

– Non, je ne parlais pas de tes cheveux… certes laids, mais inintéressants.
– Ah…

Émilien dévisage Elsa Chrysanthème qui s’approche du groupe. Elle a l’air sauvage, triste et en colère à la fois. Belle, tellement belle. Dire que c’est ma blonde ! Dieu que je suis chanceux !

Ses amants encore plus !

Elle passe tout droit, se contentant de laisser tomber une lettre juste devant moi.

Elsa a cette manie de me traiter comme un petit chien deux trois fois par jour, soit pour attirer l’attention, soit pour des raisons qui m’échappent totalement. Et moi je l’aime, j’en redemande même !

J’ai le coeur qui s’emballe dès qu’elle m’accorde un peu d’attention !

Puisqu’une autre fille s’assoit près de moi, je reporte gaiement l’ouverture de la lettre tout de suite. C’est Jade, ma meilleure amie, la seule qui me suit parfois dans les bois. Je lui souris, mal à l’aise.

– Je peux la lire ? qu’elle me demande le plus naturellement du monde.

Je lui réponds non. Ainsi, une fois seuls, elle tentera de me l’enlever de force et je sentirai son corps contre le mien. C’est parfait comme ça, inutile de gâcher notre plaisir avec un simple petit oui.

Elle affiche un sourire complice, presque diabolique, satisfaite de la réponse. J’adore ça. Et je déteste.

Je me permets quelques privilèges depuis qu’Elsa m’a trompé…

La cloche sonne et tous les petits moutons se lèvent pour partir à l’abattoir. Enfin, tous sauf moi.

Je leur explique que je suis seulement venu les voir. Ils n’insistent pas, ne voulant pas être en retard.

Seul Hugo l’apprenti rebelle reste un instant avec moi. Il me demande si j’aime Jade, puis si j’aime encore Elsa même si elle fréquente ce gars-plus-âgé-qui-a-une-voiture-sport-des-tatous-dans-face-et-UN-PÉNIS-PLUS-GROS-QUE-LE-MIEN. Ferme-la Hugo, tu connais déjà la réponse…

C’est pénible. Il finit par me parler de ses problèmes avec les filles, mais pressé, il n’en dit pas plus et s’en va en courant. Alléluia ! Je peux enfin faire mon petit tour près de la falaise, dans les bois.

Le sentier est plaisant à monter. Vive l’automne et son absence totale de maringouins !

J’arrive en haut, au bord du précipice. Comme chaque jour (ou presque), je me demande longuement si je suis mieux de sauter ou de rester en vie. Ça m’évite de penser à des choses plus anodines.

Ouin, peut-être que je détruis ma vie à force de me concentrer sur ce qui est dramatique, « important »… Il vaut mieux que je cesse cette réflexion. Préservons le peu d’estime de moi qu’y n’a pas foutu le camp à force d’errer parmi les zombies ! L’intensité, c’est tout ce qui me reste !

Certes, il me reste aussi ma « quête » de héros névrosé !

Ma quête…

Hum…

Dois-je avoir un doctorat en super héroïsme pour sauver le monde ? Non, je dois juste être là au bon moment… et avoir Internet. Je n’ai besoin de rien d’autre à part de pouvoir écrire sur Internet.

Je me couche et regarde le ciel. C’est toujours le même, inaccessible et infiniment pollué.

Aussi bien fermer les yeux.

Ah, voilà, la paix. La sainte paix…

La lettre d’Elsa !

Je l’avais presque oubliée.

« Je m’excuse. C’est pas vrai qu’il baise mieux que toi.

Rejoins-moi ce midi si tu veux connaître la vérité.

Elsy xox

P.-S. Change de coupe de cheveux.

P.P.-S : Je t’aime. »

La vérité… Tu me trompes, et alors ? Tant que tu m’aimes pour vrai, le reste, je m’en fous…

Coup d’oeil rapide sur ma montre. Midi moins cinq.

Fuck.

Bon, quand faut y aller !

Je dévale la montagne à l’aide de mes super pouvoirs d’homme des bois et parviens en quelques secondes à la civilisation. Salut porte des professeurs et me voilà dans le coin perdu de ma gang !

Je t’attends Elsa. Je t’en pris, surprends-moi !

La cloche sonne et j’appréhende de voir défiler des dizaines d’étudiants tueurs d’ego. Mais rien, même pas un ami réprobateur ou deux. Y aurait-il eu un exercice d’incendie en mon absence ?

Ça m’apprendra à passer par-derrière ! « C’est pas propre ! » comme dirait l’animatrice de pastorale.

Je me dirige nerveusement vers le secrétariat pour enquêter sur ce qui se passe.

C’est quoi ça ? DU SANG ? J’ai souvent vu des flaques de sang sur le sol crasseux de l’école, mais jamais de cette ampleur ! L’un de ces crétins a peut-être décidé d’en tuer un autre ? Avec un peu de chance, c’est juste ça. Mais qu’est-ce que je dis là ? Je souhaite la mort de personne !

J’entends sangloter. Ça provient des toilettes.

Plus je me rapproche, plus je me dis que le son de ces couinements m’est familier…

– Hugo, c’est toi ?

Les sanglots se taisent instantanément. Long silence.

– Hugo ? Qu’est-ce qui se passe ?

Il floche la toilette et sort. C’est bel et bien lui, les yeux gonflés d’avoir trop pleuré.

Il se lave les mains méticuleusement, sans dire un mot, sans me regarder. Il semble s’être uriné dessus.

– Hugo ?

Il passe à côté de moi et s’éclipse de la pièce comme si je n’existais pas…

Cet état de choc ne dure pas longtemps, je l’entends s’écrouler dans le corridor. Il reste là, assis, défait, couinant à nouveau.

– Adrian, c’est horrible.
– Quelqu’un a été tué ?
– Non, oui… c’est pire que ça !
– Qui a été tué ?

Il ne répond pas, son regard de plus en plus brouillé par ses larmes qu’il n’essuie pas.
– Hugo, réponds-moi…
– Je l’aimais moi aussi.

Je comprends qu’il parle d’Elsa. Mon coeur s’arrête. C’est cliché, mais il s’arrête. Je n’existe plus.
– J’espère qu’on restera amis ! continue-t-il en s’échouant à mes pieds, profondément désolé.
– Hugo, calme-toi et dis-moi ce qui s’est passé !
– Il n’y en aura que deux et ce ne sera pas moi. Je ne suis qu’un gros porc, je l’ai laissé crever, je…

Ses pleurs cessent soudainement, son visage affaissé laissant place à une expression de pure horreur. Il y a quelqu’un ou quelque chose derrière moi, ses pupilles se dilatent en la regardant. Hugo crie et s’enfuit à toutes jambes, me laissant avec la joie de découvrir par moi-même l’objet de sa frayeur.

Une main touche mon épaule. Je me retourne, prêt à me battre (ou à m’évanouir, je ne suis pas trop sûr).

– Salut ! me dit Émilien, content de son effet de surprise.

Émilien, lui il saura être franc et direct même si ça me fera du mal. J’ai raison, il semble tout à fait calme malgré la situation… du moins en apparence. Je sais qu’au fond, il ne l’est pas du tout.

Quoique, son visage est illuminé d’une curieuse lueur, d’une sorte d’excitation retenue.
– Ça va ? me demande-t-il, jouant une moue d’empathie.

Il y a quelque chose qui me dérange dans son sourire en coin. Tout de suite, je me demande si c’est réellement mon ami. Je me surprends à reculer d’un pas. Ai-je peur de lui ?

Je ne l’ai jamais vu sourire de cette façon. Pour la première fois de sa vie, Émilien a l’air heureux !