Supermoi vs le Maire : chapitre 3 (version alpha 1.1)

En fin d’après-midi, quelques heures à peine après les précédents événements, la directrice convoqua tous les enfants impliqués, ainsi que leurs parents. Elle les regardait durement, impassible, l’air de les analyser dans le seul but d’imposer son jugement final et non négociable. Suzanna Zulrique avait toujours été ainsi, une véritable lionne qui fixe sa proie en attendant le bon moment pour la croquer.

Presque tout le monde était là : Enrico Toupin et ses parents ; Jacob Boivin et ses parents ; Edmond Dugranger et son père ; Anna-Lou Bopha-Tekzameya et sa mère ; Lawrence et… absolument personne. Un homme d’un âge avancé se retrouvait également seul, sa fille, Zelle X, ayant fui la petite réunion.

Cet homme n’était nulle autre que le maire, Maurice Sanssouci, particulièrement de bonne humeur :
– Bon, qu’est-ce qu’elle a encore fait la petite snoreau ?
– En tout cas, le nôtre, c’est clair qu’il a utilisé ses gros bras ! lui répondit Mario Boivin, amusé.
– Sûrement pas sa tête ! compléta Giselle Boivin, l’air exagérément exaspéré.
– Non mais, y’est bâti comme un tueur !
– Des fois, j’oublie qu’on l’a adopté et j’appelle la police dès que je le vois dans maison !
– Pourquoi on l’a adopté d’ailleurs ? Y fait jamais le ménage !
– Pis y sent mauvais…
– Y sent l’homme à neuf ans !
– Huit, j’ai huit ans ! les coupa Jacob, traumatisé par l’attitude de « ses parents ».
– Je t’imagine pas à vingt ans..
– C’est ben simple, y va tuer des gens juste en se retournant de bord !
– Oups, désolé pour votre tête madame, je vous avais pas vu…

Monsieur et madame Boivin s’esclaffèrent grossièrement, se moquant d’être dévisagés par l’ensemble des invités. Ils avaient développé cette complicité hors du monde, les autres n’existant que pour en rire.

La directrice se racla la gorge pour les ramener à l’ordre… ou juste, pour les faire taire.

Le père d’Edmond, Eddouard Dugranger, se montra beaucoup moins patient, franchement énervé :
– Un mot de plus et j’étripe l’un des deux !
– Étripe-le, moi j’ai le cou fragile ! proposa Giselle, indifférente à ce genre de commentaires.

Au contraire d’Eddouard, le Maire avait l’habitude de traiter avec ce genre de personnes :
– Bon, bon, je pense qu’on a compris que vous ne savez pas vivre, revenons à nos moutons !
– Bah, faites pas cette tête, on blague ! se défendit mollement monsieur Boivin, en riant encore un peu.
– Ouais, on blague, on blague pour pas pleurer…
– On aurait dû faire un vrai enfant.
– Tu veux dire, faire autre chose qu’adopter un monstre ?

Depuis qu’il trônait avec sa petite couronne invisible de maire, Maurice Sanssouci avait appris deux choses : comment repasser sa cravate bleue à pois jaunes et le pouvoir de la peur sur l’esprit humain.

Il dégaina son arme suprême : son cellulaire, ou plutôt, son immense liste de contacts.
– Écoutez monsieur et madame Boivin, j’aime blaguer moi aussi, mais je peux aussi appuyer sur des boutons ! Celui-là par exemple, c’est celui qui appelle la protection de la jeunesse…

Monsieur et madame Boivin eurent soudainement quelques sueurs. En perdant la compensation financière venant avec l’adoption de Jacob, ils perdraient aussi leur future virée aux casinos.

Giselle Boivin prit les choses en main :
– Pas besoin, on l’aime notre Jacob ! Han qu’on t’aime Jacob ?
– Des fois…
– Vous voyez, on l’aime des fois, c’est mieux que rien !

Maurice rangea son cellulaire, cessant sa menace, redevenant bon enfant.
– Ah ! Ah ! Effectivement, c’est mieux que rien… du moins, tant qu’à l’avenir, vous tournez votre langue sept fois dans le bon sens avant de parler ! J’ai assez d’une enfant à élever…
– Ben sûr mon bon monsieur, je vais même voter pour vous aux prochaines alections le mois prochain !
– Voter, c’est quoi ça voter ? demanda aussitôt Mario, sarcastique.
– Ah, t’es tellement drôle mon Mario !
– Pis toé tellement grosse ma Ginette !
– C’est Giselle mon nom !
– Je te mêle tout le temps avec ta soeur !
– Ma soeur s’appelle Alberte !
– Ben là, ton autre soeur là, celle avec la belle petite poitrine pointue !
– Ma mère !?
– BON ! trancha Eddouard, désespéré par l’humour sans fin de l’incorrigible duo. J’ai pas toute la soirée ! Qu’est-ce que mon Edmond a fait pour mériter de se faire fendre le menton ?
– À eux de nous le dire ! répondit simplement la directrice en regardant chacun des élèves.

Edmond, agrémenté de quelques points de suture sur la menton, jeta un regard vers Enrico, un regard terriblement haineux pour le dissuader de parler. Enrico ne le vit même pas, plongé dans ses pensées, obsédé par un détail très important : l’absence de Zoei et de son père. Une certaine inquiétude grandissait en lui, comme si une petite voix lui répétait sans cesse les désirs d’exode de Zoei.

– Puisque personne ne veut ouvrir le bal…

Sans la moindre expression faciale, Suzanna Zulrique replaça ses lunettes pour lire la note devant elle :
– Madame la directrice, je suis dans le regret de vous annoncer que mon fils, Zoei Mazole, ne remettra plus jamais les pieds dans votre établissement. Vous comprendrez qu’en tant que père, je ne peux tolérer qu’on tente de noyer mon fils dans une toilette et qu’on jette le collier de ma défunte femme. Si vous n’êtes pas apte à calmer ses tyrans, cet Edmond de malheur, cette pie d’Anna-Lou, cette folle de Zelle X, ce suiveux de Lawrence et cette tête vide de géant, vous devriez songer à démissionner.

Suzanna prit une pause pour fermer les yeux, comme pour avaler une immense bouffée d’amertume.

Elle poursuivit ensuite :
– J’espère aussi que vous remercierez Enrico Toupin qui fit votre travail à votre place. Dire que la seule personne présente pour défendre mon fils fut un garçon encore plus jeune que lui… Ne venez pas me faire croire que personne d’autre n’a entendu les cris de mon fils, ça suffit, vous n’avez plus d’excuses. Ce n’était pas la première fois et ça n’aurait pas été la dernière. Votre école est une vraie boucherie.

La directrice enleva ensuite ses lunettes pour regarder ses invités droit dans les yeux, remplie d’une rage pour l’instant contrôlée, en attente de réponses. Tout le monde comprit le sérieux de la situation…

Comme d’habitude, Anna-Lou fut la première à parler.
– C’est méchant, je ne suis pas une pie ! Dis quelque chose maman, dis-leur que c’est faux, qu’ils sont méchants ! Dis leur maman, dis-leur, papa leur dirait lui ! Dis leur maman ! MANAN !
– Anna-Lou, raconte-moi ce qui s’est passé s’il te plait… lui répondit calmement sa mère.

Madame Bopha, Nana Bopha pour être plus précis, inspirait toujours une certaine classe essentielle pour jongler avec ce genre d’événements. Certes, son incroyable beauté distrayait quelques un des hommes présents, mais l’intelligence de ses mots saurait rapidement les ramener dans le droit chemin.

– Mais maman, j’ai rien fait moi…
– Accepter qu’un élève soit martyrisé par ses camarades est pire que le martyriser soi-même, très chère.
– Mais maman…
– Anna-Lou, il faut assumer ses actes si on veut grandir.
– Maman…

Anna-Lou eut beau faire ses petits yeux de biche éplorée, sa mère resta de marbre :
– Dire la vérité est un signe de force et de maturité ma chérie, et je sais que tu l’es.
– Il est où papa ? demanda finalement la petite comédienne, en boudant (naturellement).

Sa mère soupira intérieurement. Voilà donc la porte de sortie de sa fille : son riche et papa gâteau. Cet homme, celui-là même qui l’avait chassé de la maison pour pouvoir (mal) élever sa fille comme bon lui semble. Comment elle avait pu l’aimer, comment elle avait pu voir du bon dans un tel homme.

Nana allait répondre à sa fille avec une touche de haine mal contrôlée, lui disant qu’elle a interdit à son père de venir, sous peine de l’expulser à coups de pied au cul… mais le père d’Enrico Toupin se leva. Cet Adame Toupin, de plus en plus énervé, savait depuis le début qu’Anna-Lou ne parlerait pas.

Il avait vite compris l’inutilité de cette réunion.

Adame avait scruté chaque personne présente. Il vit monsieur Boivin se décrotter le nez, totalement désintéressé par les événements. Puis, les poings resserrés par la colère de son ancien meilleur ami, Eddouard Dugranger, certainement sur le poing d’exploser de rage contre son fils… fils, qui, pas vraiment mieux, continuait de jeter des regards subtils à Enrico et à ses sbires, pour les tenir en laisse.

Adame remarqua également l’absence des parents de Lawrence et l’immense solitude dans son regard.

– Bon, ça suffit, lança l’homme à ses compères. Tout ça est ridicule ! Sauf votre respect madame la directrice, vous auriez dû nous convoquer individuellement ! Constance, Enrico, on s’en va…
– Monsieur Toupin, assoyez-vous je vous pris ! ordonna Suzanna, dure, mais polie.
– Non ! Aucun de nos enfants n’osera parler ! La peur, vous savez ce que c’est d’avoir peur ? Peur de ses camarades au cerveau de tueurs en série, peur de ses parents qui serrent les poings au lieu d’essayer de comprendre, peur de la face bête d’une directrice morte de l’intérieur… ou pire, la peur de se retrouver seul parce qu’on a trahi ses amis ! Aucun d’eux ne parlera, cette réunion ne sert à rien !
– Monsieur Toupin… insista la directrice « morte de l’intérieur », glaciale.

Eddouard Dugranger se leva à son tour, pourvu d’une colère encore plus grande que celle d’Adame.
– Assis-toi Adame ou je vais t’assoir de force !
– Viens pour voir, ça va me rappeler le bon vieux temps…
– Ne joue pas au plus malin et assis-toi ! Je veux entendre de la bouche de ton fils ce que le mien a fait parce que le mien de fils, il est trop lâche pour parler ! Y terrorise les autres, mais y’a rien dans culotte.
– Tel père tel fils !

Adame et Eddouard se tournèrent vers celle qui venait juste de parler, la mère d’Enrico, Constance.

Celle-ci se souvenait parfaitement de l’amitié entre les deux hommes. Adame, son ex-mari, et Eddouard passaient plus de temps à s’envoyer péter dans les fleurs qu’à se parler normalement, en hommes civilisés. Ils seraient malgré tout toujours amis si une fois, après une pratique de musique bien arrosée, Eddouard n’avait pas osé traiter Constance de tous les noms, l’accusant de détruire leur groupe.

Eddouard ne supportait pas leur bonheur un peu naïf, transpirant de jalousie…

Même maintenant que Constance et Adame ne formaient plus un couple, il ne le supportait pas :
– Toi, mêle-toi de ce qui te regarde, madame je brise les rêves de mon mari, puis je le laisse tomber !
– TAIS-TOI !

Adame se rua précipitamment sur Eddouard, ne tolérant pas qu’on puisse manquer de respect à Constance… ou qu’on puisse résumer leur rupture aussi bêtement ! Oui, il avait cessé de jouer de la guitare tout de suite après leur mariage, mais l’amour n’était pas en cause, seule la nouvelle routine.

Dés qu’il commença à travailler à temps plein dans un bureau bien moisi pour payer la maison, les couches et tout le tralala, quelque chose s’éteignit en lui. Adame dut accepter son échec artistique, le fait que son groupe de musique n’avait pas percé, que ses années de rêve étaient terminées.

Puis le temps passa.

L’idée de reprendre sa guitare le déprimait presque, l’ancien superhéros en bobettes ne voulant plus rêver pour éviter de se blesser davantage, pour éviter d’autres faux espoirs. Cet attitude le plongea dans une certaine nostalgie quelque peu déprimante… une nostalgie pas seulement réservée à la musique.

Adame s’ennuyait de cette période d’or qu’est l’adolescence, de la passion, du temps où, entouré de tous ses amis, il pouvait être le roi du monde ! À présent, ceux-ci étaient éparpillés aux quatre coins de la planète, bien loin, et le seul encore là, dans cette petite ville paumée, perdue avec lui, c’était Dugranger.

Puis, à ce point absorbé par le passé, il négligea le présent… d’où son divorce, entre autres choses.

Était-ce ça la vie, bâtir des montagnes pour tomber d’encore plus haut ? Était-ce ça la vie, se regarder dans le miroir en train de perdre sa jeunesse, ses amis… sa femme ? Toujours un pas de plus vers la mort, vers le non-sens de vivre, vers… Bref, à cet instant, Adame Toupin déversa toute sa peine et sa colère envers sa vie, toute sa fatigue, sur la gueule de son ancien meilleur qui l’avait abandonné.

Sauf qu’Eddouard avait les mêmes rages, désillusions… les deux hommes se battaient à force égale !

– Brise-lui la mâchoire papa ! cria Edmond, un peu trop enjoué par la situation.
– Papa !

Enrico voulut bondir sur Eddouard pour aider son père, mais sa mère le retint juste à temps. Le jeune justicier ne comprenait pas ce qui se passait, ayant rarement vu son père perdre autant son calme. Il avait l’habitude de le voir triste et calme, un petit verre à la main, mais pas pourvu d’une telle violence.

– Vous deux, cessez vos enfantillages et assoyez-vous IMMÉDIATEMENT ! cria Suzanna. Vous êtes censé donner l’exemple, surtout après ce qui vient d’arriver !
– Ouin, merci pour l’exemple que vous donnez à nos enfants ! enchaîna Giselle Boivin, grinçante.
– Dois-je appeler la sécurité ? poursuivit la directrice.

La sécurité en question : le secrétaire, Cenrique Zultrique, c’est-à-dire son mari, un professionnel d’arts martiaux de toute sorte caché dans le corps maigrichon d’un grand pacifiste toujours souriant.

– Non non, c’est inutile, on arrête ! dit Eddouard en se relevant d’un trait, comme pour retrouver sa dignité perdue. Adame et moi réglerons nos comptes plus tard, autour d’une bonne bière…

Adame le dévisagea et ne dit rien en retournant se rassoir. Constance eut le réflexe de vérifier si tout allait bien, s’inquiétant de sa lèvre fendue et de son oeil rougi par l’un des coups.

– Puis, pour votre information monsieur Toupin, continua la directrice sans quitter son ton de reproche, si je vous ai convoqué tous en même temps, ce n’est pas par hasard. Je veux que nous pensions à une solution pour que des incidents comme celui d’aujourd’hui ne se reproduise plus !

Plus tranchant qu’à son habitude, Adame se retint de répondre « Vous n’avez qu’à renvoyer Edmond ! », sachant que ça ne ferait que transmettre le problème à une autre école. Cet Edmond devenait de plus en plus comme son père et il ne voulait pas que son fils en subisse les conséquences… comme lui jadis.

Comme si elle lisait dans sa tête, ou plutôt sur son visage, Constance avoua le fond de ses pensées :
– Sans vouloir paraître désagréable, le problème vient principalement d’Edmond et du contrôle qu’il exerce sur ses camarades. Peu importe la solution que nous trouverons, tout dépend de lui…
– Ça je m’en occupe, s’il récidive, il aura la punition qu’il mérite ! trancha son père, menaçant.

Edmond pâlit instantanément, son corps se crispant, redoutant déjà les coups.

Constance soupira intérieurement, Eddouard Dugranger n’avait définitivement pas changé. D’habitude, il est complexe de déterminer avec exactitude le pourquoi de la brutalité d’un enfant, mais dans le cas présent…

Pour cesser ce cercle vicieux, Eddouard se devrait de changer lui aussi, mais Constance le connaissait depuis suffisamment longtemps pour savoir que son sale caractère avait la peau dure.

Elle essaya tout de même de lui expliquer la source du problème :
– Non, l’abus de punitions ne produira que l’effet contraire ! Si Edmond a autant besoin de tout contrôler à l’école, c’est qu’à la maison, il est considéré comme un moins que rien… Pour une fois, il vaudrait mieux tenter d’en parler avec lui, chercher à comprendre ses actes… l’écouter.

Une légère lueur parcourra les yeux d’Edmond qui pour la première fois de sa vie entendait des mots censés dans la bouche d’un adulte. Pour la première fois de sa vie, on se préoccupait du « pourquoi ».

– Tu ne vas quand même pas me dire comment élever mon fils ? grogna Eddouard, fou de rage.

Constance n’eut pas le temps de répondre (et Adame, d’intervenir).

Cellulaire à la main, pressé comme à son habitude, l’effroyable et chic Franze Tekzameya entra dans la pièce. Sans l’ombre d’un sourire, celui-ci dévisageait déjà l’assemblée d’un indescriptible dégoût, n’épargnant que sa fille bien-aimée Anna-Lou, son bon « ami » le maire et l’imperturbable directrice.

Malgré leur lien très étroit, Maurice Sanssouci tue son air bonasse et se redressa aussitôt ; le maire ne voulant pas mal paraître devant celui qui finançait chacune de ses campagnes municipales.

– PAPA ! cria Anna-Lou en sautant dans ses bras.
– Monsieur Tekzameya, vous êtes en retard ! lui reprocha aussitôt Suzanna Zulrique.
– Je t’avais dit de ne pas venir ! enchaîna aussitôt son ancienne femme, Nana Bopha.

Franze haussa un sourcil, franchement dérangé par ces deux remarques, surtout par la première.
– Ferdinant, je te rappelle dans cinq minutes, dit-il à son interlocuteur, au cellulaire. J’ai un petit souci à régler. Rien d’important, des gens embêtent ma fille et je me dois de leur rappeler qui je suis.

Eddouard soupira, retenant ses sarcasmes vis-à-vis du riche homme d’affaires… tous excepté celui-ci :
– Il ne manquait plus que lui…
– J’allais le dire ! renchérit Adame, tout aussi découragé que lui.

Ne se préoccupant pas de ces deux-là, Franze s’avança devant la directrice, pressé.
– Suzanna, résumez-moi la situation je vous pris…

Nana Bopha prit la parole plus rapidement que la directrice :
– Notre fille et sa bande de garnements ont poussé un garçon de leur classe à changer d’école en essayant de le noyer dans l’eau des toilettes… juste après avoir coupé les cheveux de leur professeure.
– C’est tout ? demanda Franze, presque nonchalant.
– C’est déjà beaucoup pour un seul avant-midi… lui répondit Constance Toupin, débitée par sa question.
– Peu importe…

Sur ses mots pleins de compréhension, Franze commença à griffonner dans son carnet de chèques.

– C’est… c’est un carnet de chèques ? bégaya monsieur Boivin.
– Mario, je vais avoir des chaleurs ! ajouta madame Boivin en agrippant la cuisse de son mari.

Les nerfs de Nana Bopha lâchèrent aussitôt, son visage envahi de rictus de colère et toute sa beauté disparaissant d’un seul coup. La présence de son ancien mari lui faisait souvent ce genre d’effets… Elle se leva pour lui enlever son carnet de chèque des mains et le regarder droit dans les yeux, menaçante :
– Pas cette fois ! Tu vas t’assoir et agir comme un père, pas comme un homme d’affaires…
– Il n’y a aucune différence ! rétorqua-t-il en reprenant son carnet d’un mouvement sec et efficace.

Pour éviter à Franze de se faire étriper par Nana et calmer la querelle, Suzanna Zulrique intervint :
– Monsieur Tekzameya, nous devons établir des règles strictes. Des règles qui, si elles ne sont pas respectées, seront lourdes de conséquences. Je pense entre autres à l’expulsion temporaire ou définitive.

Franze s’assombrit en entendant ses mots : cette école brûlerait de « manière inexpliquée » avant que sa fille n’y soit renvoyée. Rien n’y personne n’allait entacher le dossier scolaire de sa petite princesse.
– Inutile d’en arriver à de telles menaces, ma fille n’est pas stupide. Ne sacrifions pas l’avenir de ses enfants pour un petit pleurnicheur un peu trop sensible et quelques cheveux qui repousseront !
– Ils m’ont défiguré !

Mariska Dimanche venait de parler sans se montrer, restant à l’extérieur de la pièce.
– Mariska, je vous croyais au restaurant avec mon fils ! lui dit Suzanna, de manière presque familière.
– J’ai tout annulé, hors de question que je le vois endimanchée d’une tête pareille !
– Puis-je voir l’étendue des dégâts ? demanda Franze d’une politesse strictement professionnelle. J’ai le même coiffeur que la majorité des célébrités du continent, je suis sûr qu’il pourra vous aider.

Mariska pensa immédiatement à l’homme de ses rêves, le célèbre et arrogant Arbi Mane, l’animateur de toutes les émissions et événements controversés de la planète ! Ses cheveux décolorés valaient de l’or…
– Le même… qu’Arbi Mane ?
– Oui, dont ce méprisable bon à rien de déchet gauchiste d’Arbi Mane.

Aux yeux de Mariska Dimanche, Franze paru soudainement beaucoup moins sympathique.

Elle ne sut pas trop quoi lui répondre, bouche bée :
– Euh…
– Prenez cette carte, vous lui direz que c’est sur mon bras ! continua Franze juste avant d’à nouveau se tourner vers la directrice et ses invités. Pour ce qui est de « notre petit souci », je propose une entente à l’amiable. Oubliez tout ce qui s’est passé depuis le début de l’année et en échange, vous aurez chacun un chèque dans les cinq chiffres. Je ferai également un don conséquent à votre toute petite école…

Stoïque, l’homme d’affaires tendit un chèque à la directrice qui tenta en vain de cacher sa surprise.
– Vous blaguez, j’espère ? demanda Suzanna, à la fois furieuse et excitée par une telle somme.
– Bien entendu, aucun de vous ne devra à nouveau se plaindre de mon Anna-Lou ! Sinon, je reprendrai ladite somme d’argent… en me laissant le plaisir d’ajouter quelques intérêts s’il m’en plait.
– Ça c’est mon papa ! sauta de joie sa petite fille, toujours contente des gâteries de son paternel.
– Divorcer fut la meilleure décision de toute ma vie… ajouta Nana Bopha, exaspérée.

Les trois membres de la famille Toupin se regardèrent, chacun d’eux ne souhaitant pas laisser passer ça.

Constance parla la première :
– Chaque jour, Enrico revient avec de nouveaux bleus et vous pensez que l’argent nous fera oublier ça ? La moitié de l’école souffre des mots et des poings de vos enfants et vous pensez que…
– Madame Toupin, avec cet argent, vous pourrez envoyer votre fils à l’école privée ! renchérit Franze.

Adame Toupin se leva, attrapa le chèque et le déchira sans même le regarder.
– Ça suffit, on est là pour éduquer nos enfants, pour parler de leur avenir !
– L’un n’empêche pas l’autre monsieur Toupin, suggéra Franze en mode « manipulateur aguerri ».
– Personne ne nous achètera, sortez d’ici immédiatement !

En voyant le chèque brutalement assassiné, madame et monsieur Boivin eurent des sueurs froides.
– Euh, sauf votre respect monsieur Toupin, osa Giselle, si vous ne vous taisez pas, je vais vous tuer !
– Bien dit chérie, je t’aime !
– Monsieur Tekzameya, comptez sur moi pour étrangler toute personne qui refusera votre offre !
– Je n’en doute pas, vous empestez l’opportunisme… conclut Franze, franchement dégoûté.

Adame n’en croyait pas ses yeux, cette réunion devenait une véritable plaisanterie.
– Ce n’est pas l’argent qui éduquera correctement nos enfants !
– Non, mais l’argent peut agrandir le gymnase… faiblissait tranquillement Suzanna, remplie de doutes.
– Vous n’allez quand même pas céder à la tentation !

Au fond, Eddouard Dugranger était d’accord avec son jadis meilleur ami. Sauf que sur le chômage depuis la vague de licenciements qui frappa son usine, il pouvait difficilement cracher sur un peu d’argent. Ironiquement, la vague de licenciements avait été demandée par Tekzameya en personne.

Comme la directrice, Eddouard laissa sa fierté de côté, prêt à accepter l’offre du requin :
– Calme-toi Adame, s’il veut se départir d’un peu d’argent, c’est son problème…
– J’ai déjà apporté les contrats, vous n’avez qu’à les signer et l’argent sera à vous, conclut Franze.
– DONNEZ-MOI UN STYLO ET VITE ! cria madame Boivin, devenant complètement folle.

Anna-Lou souriait, tout heureuse du comportement de son papa… pendant que sa mère fulminait, prête à en venir aux coups. Nana Bopha détestait quand son ancien mari réglait les choses ainsi, de manière aussi désintéressée. Elle connaissait la vérité : Franze avait envoyé sa princesse à cette école publique en décrépitude justement pour pouvoir leur tendre la carotte sous le nez en cas de pépins.

Nana connaissait également les raisons du soudain mutisme du Maire. Celui-ci n’avait pas prononcé un seul mot depuis l’arrivée de Tekzameya. Maurice Sanssouci se retrouvait pris entre deux feux, entre des citoyens pouvant ébruiter cette histoire à tout instant et son collègue de longue date, Franze.

Décidée à user de stratégie pour désarçonner les deux hommes, Nana joua la femme outrée et naïve :
– Monsieur le Maire, vous ne pouvez pas laisser passer ça, dites quelque chose !
– Euh…
– Vous pensez qu’on donne le bon exemple à nos enfants, en ce moment ? insista l’apprentie renarde.
– Je crois que les enfants devraient sortir pour nous laisser régler ça entre adultes.
– Je pense aussi, renchérit Eddouard.
– Et malgré tout le respect que je vous dois et dont j’ai pour chacun d’entre vous, je vais les accompagner à l’extérieur histoire de les surveiller… je ne veux pas être mêlé à tout ça.

Le plan de Nana tomba ainsi à l’eau, l’homme un peu trop habitué à ce cacher son jeu. Le Maire salua l’assemblée et sortit le premier… suivi de près par Jacob et Lawrence, ceux-ci excessivement pressés de quitter la pièce. Enrico ne partageait pas du tout leur hâte, sceptique à l’idée de laisser ses parents.

Le jeune justicier avait rarement vu son père énervé de la sorte, voire épuisé, à bout. D’habitude, lors de ce genre de situation, son père se transformait en vif négociateur calme et courtois. Mais là…

Sa mère lui sourit pour le rassurer, comprenant très bien les angoisses de son fils.
– Vas-y Enrico, nous te rejoindrons dans un instant.
– Viens, laissons les « grands » s’inventer qu’ils sont utiles…

Edmond lui attrapa le bras et ils sortirent ensemble de la pièce, suivis par Anna-Lou.

Pourvu d’un mal de crâne pas possible, le Maire semblait nerveux, bougeant à droite et à gauche sans raison apparente. Comment Franze Tekzameya avait-il pu oser le mettre dans une telle situation ?
– Je vous laisse deux secondes, j’ai besoin d’une cigarette, soyez sage les enfants !

Il sortit sur le palier d’escalier tout en laissant l’un de ses souliers fraichement ciré devant la porte, pour l’empêcher de se refermer, histoire de garder un oeil sur eux. Certes, dans les faits, ce n’était qu’un apparat, Maurice Sanssouci, cigarette et goudron à la bouche ne se souciait plus du reste du monde.

C’est ainsi qu’Enrico se retrouva tout seul avec les brutes de l’école.

– Tel père tel fils Enrico ! commença Edmond, franchement énervé.
– J’ai apporté une pince à sourcils, peut-être qu’on pourrait le torturer un peu ? poursuivit Anna-Lou.
– Nos parents sont juste de l’autre côté ! fit remarquer Lawrence, franchement sceptique.

Léger silence.
– Ben, vos parents…
– Vous avez entendu mon père ? Je peux faire ce que je veux, cette école est mon nouveau royaume !

Sur ces mots, Anna-Lou poussa Enrico en essayant de lui faire perdre l’équilibre… en vain. Elle insista quand même un bon moment, tenace, mais ses petits bras de princesse ne pouvaient rivaliser avec l’endurance du garçon habitué à recevoir des coups. En comparaison, Zelle X était cinq fois plus forte…

Anna-Lou le lâcha finalement pour lui cracher dessus !
– Je fais ce que je veux, ce que je veux ! Jacob, tiens-le pendant que j’exerce mon pouvoir !

Pendant qu’Anna-Lou salivait à l’idée d’utiliser ladite pince à sourcils volée à l’une des conquêtes de son père, Jacob ne bougeait pas, aussi hésitant que Lawrence. Le comprenant, sachant son ami en période de « probation » chez sa nouvelle famille d’accueil, Edmond se ligua contre l’ambition de la jeune fille :
– Je pense pas que ce soit une bonne idée…
– QUOI ?

Anna-Lou se retourna vers le chef de l’élite, son chef, dégoûtée par la peur sur son visage. Même Edmond Dugranger faisait dans ses culottes parce qu’une orde de parents se trouvaient à proximité ?

– Edmond, Edmond, Edmond, répéta-t-elle de manière hystérique, si on veut que ce petit justicier bouseux nous respecte, il faut lui montrer que tant qu’il nous désobéira, il ne sera en sécurité nulle part !

Edmond, pâle, ne répondit même pas, occupé à penser à la réaction de son père s’il osait faire une telle chose en sa présence. Son pire cauchemar se trouvait juste à côté, il ne pouvait agir à sa guise.

– Dois-je en conclure que tu ne souhaites plus être le chef ? s’esclaffa Anna-Lou, excitée par une nouvelle idée venant juste de germer dans son esprit. Dois-je en conclure que je dois prendre ta place ?
– Tu délires Anna-Lou, l’élite, c’est moi ! Mais là, c’est pas le moment !
– C’EST TOUJOURS LE MOMENT !

Elle élança son poing vers Enrico, mais le Maire l’arrêta, sa cigarette finit depuis un moment.

– C’est… c’est lui qui a commencé ! pleurnicha aussitôt Anna-Lou pour se défendre.
– Je n’en doute pas très chère, mais j’ai promis de vous surveiller.

Maurice lâcha son poing délicatement, pourvu de la plus grande gentillesse du monde. Bien sûr, il ne s’agissait pas d’une gentillesse sincère, juste d’un apparat pour éviter des complications avec la famille Tekzameya. Au fond, cette petite peste d’enfant roi, il ne la supportait pas plus qu’Enrico Toupin.

D’ailleurs :
– Viens Enrico, j’aimerais te parler seul à seul.

Enrico ne refusa pas l’offre de s’éloigner de l’élite, de leur répétitivité accablante et de la soudaine montée en puissance d’Anna-Lou. Une fois de retour à l’extérieur, le Maire s’assit à nouveau sur la pallier de l’escalier et invita le garçon à faire de même tout en s’allumant une deuxième cigarette.

– Alors, c’est toi le justicier de l’école ? lui demanda-t-il tout en prenant une bouffée de mort lente.
– J’essaie…
– Je vois…

Autre bouffée.

– J’essayais moi aussi à l’époque… mais j’ai fini par comprendre.

Maurice écrasa sa cigarette sur le ciment, presque de manière clichée, le regard dans le vide.

– On reçoit moins de coups quand on joue le jeu.
– Quel jeu ? balbutia Enrico, un peu perdu.
– Celui de la société, celui de se contenter de suivre la majorité même si elle a tort. C’est comme ça que j’ai survécu à « l’école »… et c’est comme ça que je suis devenu maire, y’a pas d’autre secret !

Ledit Maire se leva ensuite, sans grand enthousiasme.
– Viens, on rentre, ça se rafraichit…
– Je… je resterai un justicier, il n’y a rien d’autre à comprendre ! répliqua le jeune garçon, sûr de lui.
– Ici-bas, c’est la loi du plus fort qui l’emporte petit ! La justice peut rien contre ça…

Maurice entra à l’intérieur, beaucoup plus sombre, mettant ainsi un terme à la discussion. Pour sa part, Enrico resta à l’extérieur, pensif, heurté par les mots pessimistes de l’adulte. Si la justice n’avait plus sa place en ce monde, lui non plus… Ce monde chercherait-il à se débarrasser de lui ?

Le Maire parti, Jacob Boivin en profita pour prendre place aux côtés de son ennemi.

– J’ai un message pour toi ! dit le géant, sans trop de motivation.
– Un coup de poing dans le ventre ?
– Non… Anne-Lou a prévu « t’exploser les couilles », pour prévenir toute descendance qu’elle a dit ! À ce qui paraît, ton grand-père, le fou du village, ton père et toi n’êtes qu’une lignée de bâtards.

Le géant marqua un léger silence, puis…
– Tu sais ce que ça veut dire toi, une lignée de bâtards ?
– Je ne sais pas… chez les chiens, il y a les purs sangs et les bâtards. Les purs sangs coûtent plus chers, mais je ne sais pas vraiment pourquoi. Peut-être qu’ils nettoient le sang ou un truc dans le genre…

Perdu dans ses pensées, Jacob s’assit à son tour.
– Je dois être un bâtard, moi aussi…
– Pourquoi ?
– Regarde-moi, je suis pauvre, je suis difforme… et je sais rien sur ma famille, ma vraie famille.
– T’es pas difforme, t’es fort !

Adame et Constance Toupin sortirent à leur tour, pressés, Adame épuisé, Constance enragée.

– Viens Enrico ! On s’en va, on va rater l’Écarlate ! lui dit son père, sans s’arrêter.
– Attendez ! leur cria Franze, pourvu d’une certaine politesse malgré son dédain très apparent.
– Bonne chance avec vos petits monstres et allez tous pourrir en enfer ! lui cria Constance, excédée.
– Madame Toupin !

Outré, Franze lui attrapa le bras pour la retenir. Celle-ci lui administra automatiquement une gifle monumentale, assez forte pour que les lunettes du milliardaire soient propulsées contre le mur.

– Je pense que je viens de me faire une nouvelle amie ! lança Nana à la volée, amusée.

En embarquant dans la voiture, Enrico n’eut qu’une seule pensée, qu’un malaise persistant : « Est-ce que toute cette folie s’arrêtera un jour ? Est-ce que ça s’arrêtera un jour, tout simplement… »

Comme pour lui signifier que l’enfer n’aurait aucune fin, l’enfant vit le sourire sadique d’Anna-Lou, celle-ci lui montrant très clairement sa pince à sourcils. À côté d’elle, Edmond, tout aussi haineux.

En glissant sa main sur son cou, avec l’index levé, il lui fit un signe de « t’es mort ».

Comme d’habitude, Enrico Toupin n’avait définitivement pas hâte au lendemain…

***

Pendant ce temps, Zelle X avait marché des kilomètres suçon dans la bouche. Elle ne s’arrêta que devant une porte, devant le numéro 77 de la rue des Mille-Feuilles. La jeune fille resta sur le palier d’innombrables minutes, incertaine, doutant malgré tout le chemin qu’elle venait d’entreprendre.

Zelle ne comprenait pas elle-même les sentiments qui l’habitaient, elle ne comprenait pas pourquoi elle avait erré si longtemps après avoir appris que Zoei Mazole ne reviendrait pas à l’école… à cause d’eux, à cause d’elle. Une atroce souffrance s’était réveillée en elle, celle du souvenir de son père peut-être.

Zoei disparaitrait tout comme lui, dans le même regard de tristesse que lui.

Au fond, peut-être espérait-elle empêcher cela. Le pouvait-elle ? Pouvait-elle réussir là où elle croyait avoir échoué avec son père ?

Elle perdit courage, se sentant nager en plein délire ! Pour Zoei, elle ne serait à jamais que la folle, violente et incompréhensible mystérieuse X ! Débarquer à l’improviste chez lui avec un suçon à la lime emballé dans du papier de soie n’y changerait rien. Il le croirait empoisonné, tout simplement !

Si son père avait disparu, Zoei disparaitrait également, elle ne pouvait rien faire.

Zelle partit à la course… mais la porte s’ouvrit à cet instant. C’était Zoei, stupéfait de la voir sur son palier. Zelle cessa sa fuite, figeant sur place, ne sachant plus du tout quoi faire, quoi dire.

– Zelle ? Qu’est-ce que tu fais là ? lui demanda le jeune homme, colérique, sur ses gardes.

La jeune fille tenta de parler, ce qui lui était ardu face à d’autres gens qu’Enrico ou Edmond. Elle s’efforça également de ne pas pleurer, ce qui devint vite impossible, sa culpabilité prenant le dessus.

– Je suis… folle.
– C’est un piège, vous êtes venus m’achever ?
– Je suis désolée… d’être folle.

Zelle sortit le suçon à la lime de sa longue tignasse rose bonbon et elle se précipita vers Zoei pour lui donner et repartir tout aussi rapidement. Celui-ci le prit, troublé, puis la regarda s’enfuir, perplexe.

– Attends…

Zelle X s’arrêta, s’attendant au pire.

Zoei Mazole se ressaisit juste assez pour prononcer ces mots :
– Prends soin d’Enrico pour moi s’il te plait, c’est le seul que j’appréciais vraiment dans cette école de tarés. J’imagine qu’ils vont le frapper deux fois plus maintenant que je ne serai plus là…
– Tu… tu pourrais revenir…

Le garçon échappa un rire presque mesquin, trouvant cette réplique franchement déplacée.

– Revenir ? Pour brûler l’école ou cracher dans vos boîtes à lunch, peut-être… Mais ce serait devenir comme vous. Je préfère étudier et devenir quelqu’un, je préfère ne pas devenir aussi fou que toi !

Zoei Mazole cassa le suçon en deux et le lança brusquement sur elle. Il retourna ensuite dans sa demeure, emporté par l’émotion… par une vengeance sourde sans cesse sur le point d’éclater.

Zelle X resta là, toute seule, immobile… puis éclata en sanglots.

– Je suis désolée, JE SUIS DÉSOLÉE ! Je suis désolée papa, reviens s’il te plait, REVIENS !

Elle passait sa vie à faire comme ci, comme ça, à canaliser sa peine dans des jeux et des petites folies qu’elle-même comprenait à peine… juste pour ne pas pleurer comme à cet instant précis.

Zoei Mazole venait de disparaître de sa vie dans le même état que son père… le coeur brisé par l’humanité, par les autres. Elle ne le reverrait plus jamais, plus jamais. Zelle se maudit encore plus. Encore une fois, elle n’avait pas trouvé les bons mots, encore une fois, elle n’avait rien pu faire.

Son intelligence, sa beauté, sa gentillesse… tout ça ne servait à rien.

Sa vie ne servait à rien…

Voilà ce que X pensa tout au long de son enfance. Une seule lueur dans ce tableau fataliste sans couleur : quelqu’un de bien, un garçon optimiste, empathique, un garçon qui ne l’a jamais regardé avec mépris ou considéré comme étant « folle ». Un garçon qui voyait au-delà de ses jeux.

Zelle X se jura qu’elle ne laisserait pas disparaître Enrico Toupin, qu’elle ne laisserait pas l’humanité le briser. Son père et Enrico avaient le même regard excessivement triste… mais rempli d’espoir.

Cette réflexion ne dura pas longtemps.

Elle avait longuement fixé la porte en attente d’une réponse, en attente du retour de Zoei, mais rien… il restait insensible à ses excuses, aussi bruyantes et sincères étaient-elles. De la même manière que son père ne lui rendit jamais ses mots, ne prenant ni le temps de l’écouter, ni le temps de lui expliquer.

La colère s’empara d’elle.

Le regard d’Enrico Toupin s’éteindrait lui aussi, l’humanité étant sans pitié, sans aucune espèce de pitié. Elle ne devait surtout pas s’attacher, surtout pas s’at… c’était trop tard, elle l’aimait plus que tout, elle…

Zelle cessa de déguster son suçon. Elle prit l’une des brisques qui recouvraient l’allée et, hystérique, folle de rage, elle cria de toutes ses forces en faisant éclater l’une des fenêtres de la maison de Zoei :
– VAS-Y, ABANDONNE SALE LÂCHE ! ABANDONNE-MOI… ET VA TE FAIRE FOUTRE !

Sur ces jolis mots qu’elle avait appris de sa mère, Zelle X s’enfuit en abandonnant le suçon à la lime.