[Poème] P'tit gars

P’tit gars
Ta tête tourne, as-tu perdu le Nord ?
Chaque jour, t’es à terre
Pis tu préfères te taire

Tu m’inquiètes
Avec tes cernes pis ta valise toute faite
Ta mère pleure chaque soir
Comme si t’étais déjà mort

T’avais des rêves, des idéaux
T’avais un monde à sauver
Tu me faisais peur tellement t’était passionné, que t’étais vrai
À 13 ans, tu brillais déjà plus que moé

Là tu cries, tu mords, pis tu t’enfermes
Comme si le monde valait plus la peine
Comme si le monde entier t’avait trahis
Pis que tu voulais juste qu’y se la ferme

J’sais que pour toi, j’suis pas ton père
Que j’habite juste dans le lit de ta mère
Mais regarde, tu seras jamais tout seul
J’suis là, pis ta mère t’aime gros comme l’univers

Elle aussi l’a pas eu facile
Quand était jeune, les autres élèves y tiraient des roches
L’alphabet lui rentrait pas dans tête
Y’avaient pas besoin de plus pour l’humilier, la briser

Quand t’es née, elle a compris
Ça valait la peine d’endurer autant d’injustices, d’idioties
Même quand ton père est parti
Elle a regardé tes yeux plein d’espoir, pis elle a souri

Je peux pas te demander de rester
T’es libre de choisir tes enfers
Mais sache que j’étais comme toé
Les deux yeux perdus dans brume

Un écrivain raté, pauvre, presque sans foyer
J’avais toujours l’impression d’écrire tout croche
J’essayais même plus de publier
Devenu la carcasse de ce que j’avais souhaité

Le perfectionnisme, fais gaffe, ça peut tuer
Je passais mon temps à réécrire chacune de mes phrases
Jamais assez si, jamais assez ça
Je voulais égaler la prose d’antan, je voulais être grand

À bout
J’ai rencontré ta mère dans un bar de perdus
Elle a commandé un verre de « visky » en bégayant un peu
J’ai trouvé ça beau, j’ai trouvé ça vrai

Le serveur l’a repris, arrogant : « Du whisky ou du visky ? »
Elle a baissé les yeux, honteuse et je me suis levé
« Deux viskys, c’est moi qui paye ! »
J’ai senti toute sa honte disparaître

J’étais un écrivain paumé dans ses mots complexes
Elle était une femme de cœur trahie par sa dyslexie
Les lettres et les syllabes lui faisaient bien des misères
Mais y’avait rien de plus vrais que ses mots

Je sais ben que y’a dix mille tournures pour dire je t’aime
Mais pour ta mère, y’a juste une manière d’aimer
Elle m’a réappris à vivre, à écrire
Des mots du cœur après des milliards d’erreurs, de sens ben trop torturés

P’tit gars
Toi aussi t’écris, j’l’ai lu ton dernier poème
Si tu veux partir, c’pas pour voyager
Ça parlait de te tirer une balle dans tête

Tu veux crever comme un oiseau, loin des regards
Tu vas faire mourir ta mère !
Je peux comprendre ta souffrance
Mais je t’en pris, assis-toi pis écoute-moi le temps qu’il faudra

T’as besoin d’un vrai voyage, d’un peu de couleurs
Laisse ta corde pis ton couteau icite
Tu trouveras mieux dès que t’auras le nez dehors
Que ce soit de la pluie ou du soleil, peu importe, les deux sont pas en guerre

Et si on partait ensemble un mois ou deux ?
T’as raison, repose-toi de l’école un peu
Faut que tu retrouves le Nord pis ta mère c’tune vraie boussole
Elle va trouver les mots, t’auras plus qu’à les accorder

J’suis pas riche, mais voyager, ça coûte pas si cher avec un peu de bonne foi
Viens t’en
Le monde t’a déçu
Mais y’a autre chose à te montrer

Laisse-y une deuxième chance
S’t’un farceur, mais y’est pas méchant
Y’a quelque chose de beau en toi
Y’est temps que t’en prenne soin

Je le sais, tu me traiteras d’utopique…
Mes grandes idées, mes grands mots
Mais..

P’tit gars
Tu m’inquiètes
Avec tes cernes pis ta valise toute faite
T’es à terre pis tu préfères te taire

Viens t’en, on va boire une petite frette
Dans un bar de perdus
Jusqu’à temps que le jour revienne
Pour nous rappeler qu’y’était juste parti se promener quelque part non loin d’icite

« Deux viskys, c’est moi qui paye ! »
Alléluia, la vie continue

Signé le beau-père d’un p’tit gars, d’un héros

Dominic Fortin-Charland
26 septembre 2011